EXERGUE
Depuis 2005
RSS

Société 12.2.2007

Chasse aux Nègres à Marianne

Le sectateur enragé

La revue Marianne a publié, dans son numéro du 13-19 janvier 2007, un article imprécatoire de Christian Godin, « Les mésaventures de l'antiracisme », qui se présente en sous-titre comme « La vision engagée d'un observateur ». Cet article en rajoute encore à cette nouvelle doctrine fondamentaliste républicaine qui stigmatise ses cibles par les nouveaux anathèmes du moment. Evidemment, tout cela a lieu au nom du débat démocratique. Simplement, si vous n'êtes pas d'accord, c'est que vous êtes contre la démocratie (voir Bush in Démocratie réelle).

Ses cibles, les Noirs et les Arabes, sont devenus les nouvelles classes dangereuses « qui n'ont plus rien à perdre ». De là à dire que les philosophes qui stigmatisent les illusions idéologiques de leur antiracisme communautariste sont devenus les nouveaux chiens de garde, il n'y aurait qu'un pas. Mutatis mutandis, ce serait bien possible. Le travail philosophique d'actualisation des catégories est un éternel recommencement. Mais je ne suis pas marxiste. Je ne pense pas que les philosophes défendent des intérêts de classe, même s'il est parfaitement exact qu'une attaque de ceux qui n'ont rien profite, si on veut, en attendant, à ceux qui ont tout. Je comprends la prise en compte de ce fait par le marxisme mais ne le considère pas comme le fond du problème. En outre, cela signifie bien que les arguments formels ont un rôle que les marxistes leur dénient. Je pense plutôt que chaque époque, chaque groupe, chaque personne, philosophes compris, produit la pensée qu'il est capable de produire pour comprendre et pour agir sur le réel. Je pense aussi qu'on n'a pas le choix. Les pensées produites peuvent être jugées selon leur valeur. C'est de la valeur de ces pensées dont je parle. Et je pense ici que l'article de Christian Godin ne mérite certainement pas la position d'autorité régulatrice qu'il croit pouvoir se donner.

Puisqu'on parle de marxisme anti-chiens de garde et que Godin parle d'histoire, on peut d'abord lui faire remarquer que si certains antiracistes sont si maladroits, c'est sans doute parce que les gens aussi adroits que lui ont perdu le contact avec leur réalité sociale. A l'époque de Nizan, au moins, de nombreux intellectuels étaient de gauche, c'est-à-dire du côté des pauvres. Si aujourd'hui le problème est le racisme : « choisis ton camp camarade ! » Mais ce n'est évidemment pas la question. Car la pensée de Christian Godin, pour en être aussi confuse que l'amalgame de toutes celles qu'il critique, est parfaitement claire. Le « communautarisme » et la « concurrence victimaire » qui se développe en « sectarisme antirépublicain » vise évidemment « l'antisémitisme de gauche et des minorités », que j'ai déjà contesté dans des articles précédents (voir Edgar Morin n'est pas antisémite, L'affaire Dieudonné...).

Car d'emblée, Christian Godin critique contradictoirement la concurrence victimaire en maintenant la hiérarchie d'un privilège victimaire absolu (voir Unicité et négationnisme) par un élément qui semble anecdotique [1] : « La transformation du MRAP en 1977 avait sonné comme un avertisse-ment : lorsque le Mouvement contre le racisme, l'antisémitisme et pour la paix devint, tout en gardant son sigle (on admirera au passage cette OPA symbolique), le Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples, on aurait dû comprendre qu'il était devenu insupportable à certains que l'antisémitisme garde son privilège d'être le seul racisme à avoir un nom. ».

On le remercie de nous signaler le mécanisme de l'infâme complot. Cette histoire du nom juif semble d'ailleurs constituer une thématique à la mode, sans doute du fait du renouveau des études talmudiques ou kabbalistes. Rappelons que cette thématique est d'ailleurs une référence du livre de Milner, ce dernier ayant causé le scandale que l'on sait (voir Finkielkraut le Maudit (la scoumoune)).

Tabous et valeurs

Mais la véritable cible est individuelle. Le déclencheur de l'article de Godin est certainement la déclaration puis l'article de Raphael Confiant qui avait qualifié les juifs d'innommables. J'avais moi-même été un peu surpris par le discours de Raphael Confiant. Mais j'avais attribué cela à sa nature d'écrivain. Les écrivains se permettent des raccourcis littéraires heureux parfois, un peu énervants de temps en temps (quand on se sent visé). Il ne faut pas prendre au mot tout ce que dit un écrivain, ni certains autres (voir Les mots ne sont pas importants). Mais un philosophe s'expose à la réfutation.

Quand Godin dit : « Où Raphael Confiant a-t-il vu qu'il était interdit de nommer les juifs ? », il ne sait pas lire entre les mots qu'il prétend pourtant savoir interpréter. Tout le monde aura compris qu'il vaut mieux faire attention quand on parle des juifs. La preuve ! On connaît la pensée du « vous-m'avez-compris » – il paraît que certains policiers disent « les gris » pour désigner les Arabes [2]. On peut donc dire que Raphaël Confiant a fait un joli raccourci. Il est donc bien un « bon écrivain » et le tabou n'est pas « halluciné », contrairement à cette instruction seulement à charge : « Cet interdit, ce 'tabou' anticipé, proprement halluciné, le pousse à cette ignominie dont, en bon écrivain, il a évidemment la nette conscience : puisqu'on ne peut les nommer, les juifs sont... les 'Innommables' ! ». Bref, il y a donc bien un tabou (mais il est tabou de dire que c'est un tabou). Confiant est donc bien un « bon écrivain » qui fait donc bien un travail d'écriture (on ne sait si c'est le fait d'être bon ou d'être écrivain, ou les deux, qui est considéré à charge par l'épurateur Godin). Et Godin n'a pas compris ce qu'est un raccourci littéraire (sans doute du fait du tabou qui submerge tout) alors que précisément il en explicite lui-même le mécanisme. Chacun ses limites.

Mais ce n'est pas le seul crime de Confiant selon Godin. J'avais également été surpris par la tournure de son argumentation, je ne ferais donc pas grief non plus à Godin de l'avoir notée. Mais Godin, surestimant encore ses capacités, se livre méthodiquement à son analyse, toujours en forme de réquisitoire insultant uniquement à charge [3] :

« L'article publié par le Monde se fait l'écho d'un négationnisme qui, en un sens, va plus loin que celui qui est sanctionné par la justice : c'est la notion même de crime contre l'humanité qui est dénoncée comme une « escroquerie intellectuelle ». Il importe de comprendre l'argument dont se sert l'écrivain martiniquais, et qui est, on s'en doute, tout à fait étranger aux réserves que certains juristes et philosophes du droit, au nom du positivisme juridique, avaient exprimées à l'endroit de cette notion. Raphaël Confiant nous délivre peut-être ici la clé de cet imaginaire dévoyé qui est en train de gagner des milliers et des milliers d'esprits en désarroi : la notion de crime contre l'humanité, dit-il, vise à faire l'humanité tout entière responsable et coupable ! «Je compatis devant la souffrance juive, écrit-il, je trouve que la Shoah est une abomination mais, désolé, je ne m'en sens ni responsable ni coupable. » Qu'est-ce qui a pu suggérer à Confiant (et à tant d'autres de ses pairs) une idée aussi tordue ? Car, enfin, le sens du crime contre l'humanité n'a jamais été d'insinuer la culpabilité de tous les hommes ! Personne, ni parmi les survivants, ni parmi les descendants de victimes d'un crime contre l'humanité, n'a jamais eu une prétention aussi exorbitante ! Le « devoir de mémoire » n'a jamais eu ce sens : l'indignation n'est pas un signe de complicité, que l'on sache !»

En quoi le fait de compatir mais de ne pas se sentir coupable est-il du négationnisme ? Les juristes et philosophes du droit devraient être consultés par le journal Marianne. Par certains de ses articles ou lettres de lecteurs, ce journal peut se caractériser de plus en plus souvent comme le Je suis partout de l'extrême centrisme républicain anti-communautariste. Sur le fond, il semble bien au contraire que le devoir de mémoire se présente comme une culpabilisation de chacun. Peut-être est-ce une influence de la culture chrétienne et non du devoir de mémoire en tant que tel. En tout cas, il semble que le ton de l'article de Godin relève de l'inquisition contre ce blasphème communautariste victimaire antirépublicain. Le blasphème est souvent la limite des questions qui concernent les valeurs (voir Caricatures de Mahomet).

C'est bien de valeurs dont il est question. Féru d'histoire, Christian Godin ne semble pas concevoir que les autres peuples aient une autre histoire que celle de l'Europe. C'est ce que les philosophes et les politiques critiquaient traditionnellement par la notion d'impérialisme culturel. Les indigènes visés semblent être les seuls à vouloir maintenir les traditions, ce qu'on leur reproche aujourd'hui (Godin dira pourtant : « le racisme s'est toujours justifié par des griefs contradictoires »). La qualification d'ethnocentrisme semble avoir disparu, mais pas la chose. « Nous avons changé tout cela ! » disaient déjà les faux médecins de Molière.

Derrières ses inventions littéraires déstabilisantes pour les Européens que nous sommes, c'est bien d'impérialisme culturel dont parle Raphael Confiant. Quel est-il ? « Cet imaginaire dévoyé [...] en train de gagner des milliers et des milliers d'esprits en désarroi », selon Godin, est simplement le fait, comme je l'ai dit dans un article précédent (Négationnisme iranien), que la centralité de la Shoah n'est tout simplement pas centrale pour les peuples non occidentaux. Elle ne l'était d'ailleurs pas il y a trente ans pour les intellectuels occidentaux eux-mêmes, qui étaient anti-impérialistes à l'époque. Elle ne l'est sans doute pas non plus pour la plupart des Occidentaux non intellectuels.

Bref, cet imaginaire n'est pas dévoyé. Il n'est pas non plus en train de gagner, puisqu'il s'agit du point de départ, et que l'imaginaire de la Shoah est aussi récent [4]. Et il ne concerne pas « des milliers et des milliers », mais bien des milliers de milliers de milliers [5], c'est-à-dire près de cinq milliards d'humains qui ne sont pas en désarroi parce qu'ils ne partagent pas les valeurs centrales bien que conjoncturelles des intellectuels issus du milliard restant. Pour un prétendu philosophe [6], autant d'erreurs dans une seule phrase pourraient faire prendre moins de risque que lui à considérer Godin comme un esprit en désarroi à l'imaginaire dévoyé qui insulte le reste de la planète. La défense de valeurs identitaires limitées quand elle atteint ce niveau d'aveuglement ethnocentrique, s'appelle précisément du repliement communautaire. Quand elle en accuse les autres, je renonce même à la qualifier. Elle devient innommable.

Ce que nous apprend Confiant, comme les Iraniens, c'est donc bien que la Shoah n'est pas centrale pour tout le monde. Dans le cas précis de Confiant, on peut se rappeler, avec un petit effort de mémoire, que c'est l'esclavage qui est central dans les Antilles. Bon sang, mais c'est bien sûr ! C'est donc pour cela qu'ils en parlent tout le temps !

Toute cette affaire repose sans doute simplement sur ce que Godin ne comprend pas encore quand il ironise sur Confiant qui considère que la Shoah est de la responsabilité des Européens en lui faisant dire à leur propos : « Retors, ils cherchent en plus à se débarrasser de leur fardeau sur les épaules des pauvres Noirs... Pourquoi ? Pour faire oublier leurs crimes à eux, c'est-à-dire, plus précisément leur nature de criminels ». Mais que signifie cette ironie, Godin voudrait-il « insinuer la culpabilité de tous les hommes ?» qu'il prétendait ne pas être en question juste avant. Ici aussi, Raphaël Confiant n'a pas tort. La Shoah est bien de la responsabilité des seuls Européens.

Soyons sérieux, l'article de Confiant visait aussi explicitement Israël et le fait que certains juifs se prennent pour des Occidentaux (déclaration d'un ministre israélien). Et c'est sans doute cette question qui justifie les positions de Godin sur le mode antisionisme = antisémitisme. Quel est donc le lien avec cette question du décentrement de la Shoah et de l'esclavage. J'ai déjà répondu à cette question (voir R.A.S) :

« Au fond, je pense que l'affaire Dieudonné repose simplement sur le fait que les Noirs ont très mal vécu le fait qu'Israël traite avec l'Afrique du sud au temps de l'apartheid. D'où le fait que les Noirs se sentent bel et bien représentés par Dieudonné sur ce point. Pour les gauchistes, dont Dieudonné fait aussi partie (qui comme les juifs ne pardonnent pas), cela s'analyse (sur le modèle stalinien) de la même façon que le soutien des libéraux à la prise du pouvoir d'Hitler, en terme de révélation de la vraie nature (reste marxiste de philosophie essentialiste) . Ils ne comprennent pas qu'une alliance peut précisément être conjoncturelle, voire contre nature (Staline avec Hitler, Roosevelt ou Truman avec Staline, etc.). Mais on n'est pas obligé d'apprécier la réal-politique ou le cynisme, et on peut considérer qu'il s'agit d'une faute morale ou politique. Cependant, en tout état de cause on ne peut pas considérer que les Noirs doivent se sentir coupables du nazisme, par un tour de passe passe qui les assimile aux Blancs (surtout en exonérant ces derniers) ! Pour clore l'affaire, Israël et ses soutiens pourraient admettre qu'il s'agit d'un grief légitime sur ce point. »

Je pense que c'est ce que Raphael Confiant a voulu dire, et que Christian Godin n'a pas compris. On notera aussi une explication logique, sinon politiquement juste, de l'alliance de Dieudonné avec le Front national. Apparemment, les Noirs ne sont pas plus cons (ou le sont autant c'est selon) que les Israéliens. Il semble que le cynisme et la réal-politique soit la chose la mieux partagée, depuis longtemps et partout. Mais en faisant cela, on perd la possibilité d'en accuser les autres. En fait, on le fait quand même, comme on le voit dans tous les camps, mais c'est moins sûr que ça marche. Et pourtant si !

Godin a parlé d'essentialisme, en accusant les Noirs de considérer racialement les Blancs comme globalement coupables de l'esclavage et de la colonisation. Il développe très très longuement cette explication philosophique dans son article au point d'en faire son explication ontologique. Selon son article, il est donc démontré philosophiquement que les Noirs sont racistes. Mais la racialisation est de Godin. Je pense plutôt que l'essentialisme est politique sur le principe gauchiste de « la vraie nature » ci-dessus. Godin, on l'a vu, ne considère pas que les Noirs sont aussi dans l'histoire et tiennent compte des étapes qui les concernent directement. Il est certes possible que certains Noirs et Arabes généralisent (plus que racialisent) la responsabilité de l'occident (les Arabes sont d'ailleurs des Blancs... et des Sémites). Les Noirs et les Arabes n'ont pas de raison d'être plus intelligents que Christian Godin. Mais ils n'ont pas non plus de raison de l'être moins. Car nous avons la preuve que Godin ne l'est pas beaucoup. En tout état de cause, les Noirs et les Arabes et tous les peuples de la terre possèdent des informations ou des points de vue qui méritent d'être pris en compte.

Ce que montre la méthode comparative, le décentrement multilatéraliste, c'est que pour certaines personnes, certains peuples, d'autres valeurs que les nôtres sont importantes ou primordiales. C'était en principe cette compréhension que la philosophie était censée apporter. Elle a donc échoué. Imposer une hiérarchie des valeurs particulière, quand c'est la sienne, est bien de l'impérialisme. Les mots ont un sens. C'est bien le laxisme des relativistes qui les empêche de l'imposer aux falsificateurs. Vous l'aurez compris, je suis relativiste et je ne suis pas vraiment laxiste sur le sujet du sens des mots. Et pour moi rien n'est central, ni l'esclavage, ni la Shoah, ni l'impérialisme, ni même le relativisme d'ailleurs. La pertinence peut-être.

Généralisations abusives

Les philosophes se permettent des généralisations tout aussi hâtives que fautives méthodologiquement. J'ai déjà signalé (dans mon livre) qu'ils raisonnent souvent en terme de tout ou rien, ce qui correspond chez eux au traitement de la question du particulier et de général [7]. Cela se manifeste le plus souvent par une abstraction trop grande ou trop rapide d'un côté, et des anecdotes trop particulières de l'autre. L'article de Christian Godin reprend tous les thèmes concernant les Noirs et Arabes de l'actualité récente et les amalgame en les mettant tous dans le même sac racialisateur. On en a condamné pour antisémitisme pour moins que ça [8].

Quand il parle du nom du MRAP, des « indigènes de la république », de leurs sites internet, de l'affaire du voile, de l'esclavage, de la colonisation, du néocolonialisme, de Dieudonné, de Dieudonné et le Front national, de Raphael Confiant, il les met bien tous dans le même sac. J'ai dit que je pensais que l'article avait été seulement motivé par les déclarations de Confiant. Si Godin a été choqué par ses propos, il ne faut pas les généraliser à tous les mouvements qui n'ont pas forcément de rapports entre eux. Je considère que j'ai démontré qu'il ne comprend pas ce qu'un philosophe honnête pourrait considérer comme la clef ontologique du problème [9]. J'ai déjà analysé certaines des autres questions dans d'autres articles.

Le problème politique est que le procureur républicaniste Godin n'instruit qu'à charge et envisage même des mesures répressives contre l'« antiracisme oublieux des principes républicains ». Un essentialisme politique gauchiste pourrait dire que Marianne qui le publie révèle ici explicitement la vraie nature de sa logique bushiste quand Godin précise : « Il n'y a pas de raison pour que cette déraison s'arrête d'elle-même. Et ce n'est pas la raison sociologique qui nous le ferait saisir. » C'est on ne peut plus clair. La dictature informée par les philosophes est un vieux mythe de la république platonicienne [10].

Le problème politique s'aggrave d'un problème philosophique par la persistance à dénier toute pensée à ceux qu'on critique. On pourra dire que je fais de même. Il suffit de comparer mes arguments avec les mots de Godin : « abondante littérature où le confus le dispute au nauséeux » ; «  imaginaire dévoyé » ; « Les 'indigènes de la République' [...] manient l'amalgame avec une insouciance pleine d'allégresse » ; « interprétation tordue et boursouflée », « dans cet ordre d'idée (mais s'agit-il encore d'idée ?) » ; « une idée aussi tordue ». Christian Godin utilise le discours traditionnel des antiracistes gauchistes, souvent intolérants, contre les antiracistes noirs et arabes. C'est sûr qu'on était plus à l'aise entre soi, à l'époque où l'antiracisme était une affaire de Blancs, qui s'y connaissaient sans doute mieux en racisme [11] (les amateurs d'ironie mordante apprécieront).

Il ne faut pas trop en vouloir à Godin. Ses anathèmes portent en fait sur le style de l'antiracisme actuel. Godin est en fait un critique littéraire, pas très bon. Ce qu'il appelle philosophie veut simplement dire qu'il n'est pas d'accord idéologiquement, et qu'il veut imposer ses choix stylistiques. Il est donc un mauvais critique littéraire académique qui se croit un philosophe. Et qui, bien que littéraire, ne connaît pourtant pas non plus, comme on l'a vu, les mots justes [j'ai l'intention de traiter de cette question, philosophie/littérature, dans un prochain article].

De quelle stylistique s'agit-il ? Historiquement, si on ne les essentialise donc pas, les « indigènes de la république » dérivent du mouvement SOS racisme qui utilisait beaucoup trop les symboles. J'ai déjà eu l'occasion de dire que cette utilisation de l'histoire, des mythes républicains, voire de la Shoah ou du nazisme, était plutôt extrêmement banale en France et démontre plutôt l'intégration parfaite des jeunes générations issues de l'immigration. J'ai moi-même été un peu agacé au début par le terme indigène (comme je l'étais par le style SOS racisme). Mais je me suis habitué, et je trouve même aujourd'hui qu'il est particulièrement approprié du fait qu'on leur dénie le droit à la parole ou du fait qu'on exige toujours plus d'intégration, sur le mode censitaire.

Je considère aussi que certains anciens anticolonialistes, à Marianne même, ont adopté un ton et une posture coloniale. Sans doute est-ce une régression psychologique. Dans certains jeux de rôles, la tenue d'un discours provoque automatiquement la prise du rôle opposée. Entendant le discours qu'ils tenaient dans leur jeunesse, les ex-anticolonialistes se croient obligés de tenir celui des colonialistes (ou des vieux) d'alors.

Mais ce n'est pas un jeu !

Jacques Bolo

Bibliographie

Paul NIZAN, Les Chiens de garde

Raphaël CONFIANT, Nègre marron


courrier Recommander cette page à un ami

Voir aussi :

Notes

1. On remarquera immédiatement qu'il se comporte précisément comme les extrémistes qu'il croit critiquer. Tout au plus s'agit-il alors d'un conflit de chapelles (comme celles des trotskistes par exemple). On remarquera aussi que pour un intellectuel, un crime symbolique (parfaitement imaginaire en l'occurrence) est beaucoup plus grave qu'un crime réel. Pour un philosophe, il devient le crime absolu. Le problème est que crime symbolique ne signifie rien, ou bien peut-être, signifie simplement qu'il contredit les opinions du philosophe érigées en tabous. Sur ce point, on perçoit que la philosophie n'est que la version laïque de la religion (voir L'affaire des caricatures de Mahomet). [Retour]

2. Elie et Dieudonné (« vous-m'avez-compris ») et Les inconnus (« gris » à propos de Michaël Jackson). Avec le racisme, on s'amuse bien. [Retour]

3. Ce qui est bien une conception dévoyée de la démocratie ou je ne m'y connais pas. Je remercierai tout juriste de me rectifier sur ce point précis. [Retour]

4. Pour la question de l'imaginaire ou des mythes fondateurs, voir aussi Négationnisme iranien, car cette question mérite un plus long développement. [Retour]

5. Une erreur de facteur cent mille à un million n'est pas très importante pour un philosophe. [Retour]

6. S'il n'est pas lui-même philosophe autoproclamé, comme il en accuse ses cibles, cela met donc aussi en cause ceux ou le système qui le proclament philosophe. On reconnaîtra ici l'incompétence universitaire déjà signalée à propos de l'affaire Dieudonné (voir Eric Marty, dans L'affaire Dieudonné). [Retour]

7. Bizarrement, ils s'opposent à l'informatique ou à l'intelligence artificielle en utilisant cette critique du tout ou rien, croyant caractériser les 0 et les 1 de la numération binaire. Evidemment, le codage binaire ne correspond en rien à un raisonnement binaire. Une suite de 8 chiffres binaires représente un caractère ASCII qui est donc simplement une lettre ou un chiffre, comme les traits et les points du morse. Les 01 qui les composent ne signifient rien de plus que les traits ou les courbes des lettres latines, arabes, cyrilliques ou des caractères chinois par exemple. [Retour]

8. En France, le racisme est un délit, ce n'est pas une opinion admise. La diffusion d'une opinion raciste est un délit de presse. [Retour]

9. On n'est pas obligé de tout comprendre soi-même. Et j'ai commencé à envisager la possibilité de considérer les conneries comme des hypothèses (voir Conneries). Mais je me demande parfois si le débat est possible ou si certains ne considèrent pas que tout est jugé d'avance. Ces derniers temps, j'ai un coup de blues, je ne suis pas optimiste. [Retour]

10. On reconnaît ici la haine que partage Finkielkraut envers la sociologie. Ils sont donc deux maintenant dans leur parti (une croissance de 100%, c'est inquiétant). Christian Godin est l'auteur de la Philosophie pour les nuls, et de Petit lexique de la bêtise actuelle, Exégèse des nouveaux lieux communs. Après le livre de Finkielkraut La défaite de la pensée. Autant d'écrits autobiographiques on présume. [Retour]

11. Bien évidemment, Godin utilisera aussi comme prévu, dans un précédent article (Les bienfaits de la colonisation), les discours du livre d'Olivier Pétré-Grenouilleau sur la généralité de l'esclavage, auquel Godin (comme je le fais dans l'article mentionné) ajoute le servage. Mais on ne s'étonnera pas que le procureur Godin utilise ces arguments à charge seulement comme d'habitude : « Tout le monde a été esclave ou esclavagiste, alors ne faites pas chier, les Négros » [c'est moi qui traduis en français]. Sa méthode commence à devenir lassante. NB. Dans une fiction récente sur Schoelcher cet argument du servage avait été utilisé par Dumas contre les esclavagistes. Aujourd'hui, c'est utilisé contre les Noirs ou, dans le meilleur des cas, pour une minimisation de l'esclavage par un professeur de philosophie de la république qui s'exprime dans un journal qui s'appelle Marianne. On croit rêver. Mes analyses se confirment (voir Feu la république 12 et 3).  [Retour]

Soutenez
la revue Exergue
Tous les articles
Références
Critiques

Méthodologie
Culture
Ecologie
Economie
Education
Ethnologie
Relativisme
Société
Europe
Turquie
Sciences
Histoire
Humour
Reportages
Linguistique
Philosophie
Politique
Racismes
Femmes
Conneries
Peurdesmots
Médias
Religion
Social
Sports
Carnet
Autres livres sur le Racisme
AccueilBall© 2005- Ball Exergue - ParisBallLégalBall Ball Partenaires Ball Contacts