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Politique 30.11.2005

Feu la république, vol. 1 :
La république contre la démocratie

Démocratie libérale

A la suite du non au référendum sur la Constitution européenne de mai 2005, explicitement motivé à gauche par le rejet du libéralisme, la question se posait de savoir ce qui était visé par ce slogan [1]. On ne glosera pas ici sur le mot, puisqu'on sait bien que le terme libéral peut signifier de gauche aux États-Unis, ni sur son origine, puisque la révolution française, voire américaine, peuvent être considérées comme libérales avant la lettre. Il ne s'agissait évidemment pas non plus d'un rejet des valeurs du libéralisme historique, comme la liberté de la presse, d'opinion, de réunion, le suffrage universel, l'abolition de l'esclavage, etc. Encore qu'il subsiste souvent dans le discours de gauche, reste d'influence marxiste, une critique des libertés dites formelles, supposées bourgeoises [2].

Mais sans conclure un peu trop rapidement que le libéralisme a gagné, puisque la question sociale se rappelle sans cesse à notre bon souvenir, on peut remarquer que les étapes vécues valident cependant les idées libérales, tandis que les valeurs socialistes tendent à reculer. Factuellement, le libéralisme réel comporte bien la liberté de la presse, d'opinion, de réunion, le suffrage universel, l'abolition de l'esclavage, alors que le socialisme réel (en fait le communisme, voir "Feu le communisme") a effectivement fait faillite. Le socialisme dont on parle aujourd'hui est tout simplement la social-démocratie. Mais en France, ceux qui se disent de gauche, ou à la gauche de la gauche, refusent d'en entendre parler par fidélité au folklore (un peu comme certains immigrés refusent de prendre la nationalité française).

De quoi est-il donc question dans le rejet du libéralisme ? Parlons franchement. Ceux qui s'opposent au libéralisme sauvage s'opposent à quelque chose comme le fait de s'en mettre plein les poches en se foutant des conséquences sur autrui (comme les patrons voyous, les corrompus, les mafieux). On ne peut certes pas nier que ces éléments existent bel et bien. Mais la gauche antilibérale affirme que cette réalité observable constitue l'essence du système libéral, ce qui est très discutable, eu égard aux étapes du libéralisme constatées ci-dessus. Notons qu'inversement, si l'on postule que les écarts correspondent à des insuffisances ou des délits, on pourrait tout autant faire bénéficier le socialisme réel de ce laxisme théorique et prétendre que le communisme aurait été détourné par des crapules ou des sadiques. Le dilemme semble insoluble.

Bonapartisme ?

Une solution pourrait exister dans la thèse de l'historien Henri Guillemin sur Napoléon, considéré précisément comme une sorte de seigneur de la guerre, homme de main des Girondins, bourgeois affairistes fossoyeurs de la révolution. Leur but conjoint aurait été de rançonner l'Europe et le monde, en se moquant de la vie humaine [3], et en pervertissant les institutions pour instaurer une dictature. Le génie de Napoléon aurait essentiellement consisté à fonder une monarchie en s'appuyant sur une imagerie révolutionnaire. Dans la mesure où cette imposture continue à faire illusion deux cents ans après, on peut considérer qu'il a été particulièrement efficace. Il faudrait dès lors considérer que Empire, ou bonapartisme (ou Girondin [4]) désignent ce que visent généralement les marxistes, altermondialistes, ou simples citoyens dégoûtés par les magouilles et les égoïsmes. Mais c'est faire encore beaucoup trop d'honneur à cette époque détestable et sans doute aussi limiter un peu trop la terminologie au contexte français.

On peut aussi considérer plus radicalement que l'Empire ne constitue pas un détournement mais un accomplissement et que c'est la république elle-même la cible véritable habituellement désignée par le terme libéralisme sauvage. On peut en effet, en généralisant la thèse d'Henri Guillemin considérer les Français comme complices de Napoléon dans l'entreprise de pillage de l'Europe dissimulée sous de grands idéaux. Notons d'ailleurs, outre l'admiration sans bornes vouée à Napoléon depuis cette époque, que l'Empire français était précisément identifié à la république pendant toute la période coloniale (sorte de pillage généralisé au monde entier). Ce qui ferait ainsi naturellement le lien avec le rétablissement de l'esclavage par Napoléon sur lequel la république avait passé l'éponge. Comme c'est précisément le libéralisme qui a aboli l'esclavage, la terminologie correcte pourrait être rétablie : Démocratie libérale / Dictature républicaine.

Précédents et constantes

Evidemment, la révision est franchement perturbante, voire sacrilège. Mais ce nouveau modèle permettrait d'expliquer bien des choses. Sur le plan terminologique, alors que la démocratie signifie le pouvoir du peuple, la république ne signifie que la chose publique, c'est un simple synonyme de politique. Sur le plan historique, La République a commencé par être un livre de Platon, qui décrivait une organisation politique figée inspirée de Sparte, qui s'opposait donc à ce qui à Athènes était démocratique (quoique imparfait) et que Platon considérait comme source de décadence. La république romaine décrivait surtout les institutions de l'Empire romain et ce qu'il en restait entre deux dictatures. Les républiques des villes de la Renaissance constituaient elles aussi des régimes autocratiques, corporatistes et mafieux. La république américaine maintenait l'esclavage. Et la révolution française tourna bien vite à la dictature de la terreur. « Un Corse la finira », est son anagramme connue qui préfigure la déclaration de Rosa Luxemburg sur la révolution russe : « cela finira par la dictature d'un homme [5] » (le règne de Mussolini s'est achevé dans la République de Salo, et un parti d'extrême droite xénophobe allemand s'appelle Republikaner). Les républicains semblent avoir une forte prédilection pour l'empire et la dictature. Au point qu'on peut se demander si la vraie nature de la république n'est pas « la rencontre d'un homme et d'une nation » qui se réalise parfaitement dans le fascisme ou les républiques bananières.

Certes, de nombreuses personnes désintéressées (et abusées) sont mortes pour la république (comme d'autres sont mortes pour le communisme). Mais la plupart sont en fait mortes pour la liberté et pour la justice , et non pour un pouvoir tendant à être absolu au service d'une caste de profiteurs se dissimulant sous l'idéologie de l'intérêt général. L'intérêt d'une telle redéfinition de la république est qu'elle permettrait de regrouper le fascisme blanc (du drapeau des rois de France) propre aux castes aristocratiques (Empire, monarchies absolues, et républicains racistes), ainsi que le fascisme brun et le fascisme rouge. Ainsi seraient unifiées leurs conséquences : esclavage, servage, colonialisme et racisme. Les républiques modernes appartiendraient à ce modèle, soit par simple imposture, soit plus généralement par le principe de la dictature de la majorité, quand elles s'écartent de la démocratie. Ce n'est malheureusement pas original de constater que certaines républiques tendent vers la dictature. La question est encore de savoir s'il faut considérer le phénomène comme contingent ou constitutif. Or, le moins qu'on puisse dire est bien qu'il est constant.

Finalement, par une ruse de l'histoire et de la raison, comme pour la fameuse anagramme ci-avant, il est plaisant de constater que les États-Unis d'Amérique possèdent précisément un parti républicain qui tendrait à confirmer nos hypothèses : le reproche contre Bush de mettre les USA et le monde sous la coupe des lobbies est en tout cas parfaitement répandu. Le nouveau thème du multilatéralisme contre l'unilatéralisme de la pax americana, confirme encore le modèle. Ainsi, la réalisation universelle de la république aboutit au même dégonflement de l'illusion que pour le communisme.


Jacques Bolo


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Voir aussi :

Notes

1. Outre le fait que le précédent traité de Nice s'appliquant donc par défaut soit tout aussi libéral, sinon plus, mais cela ne sera pas la question traitée ici. [Retour]

2. Précisément pour ne pas être trop formaliste, on pourra accorder à la gauche une sorte de critique du libéralisme réel (dit libéralisme sauvage) comme on accorde à la droite celle du socialisme réel. La conséquence qui résulte de ce genre de lucidité sera désormais qu'une discussion au niveau des principes devra s'inquiéter de vérifier ce qu'il en est de leur application. [Retour]

3. D'où le célèbre « une nuit de Paris remplacera tout ça », prêté à Napoléon après l'hécatombe d'Eylau. [Retour]

4. Ou bourgeois, mais le terme est déjà pris et désigne bien ce que visent les antilibéraux, mais avec une autre définition (propriété des moyens de production), qui pêche paradoxalement par une sorte de trop grand académisme. De plus, on peut précisément contester le choix de ce même terme qui représentait plutôt traditionnellement les citoyens libres dont il aurait plutôt fallu s'inspirer. [Retour]

5. Selon Lucien Bianco, dans Le Monde du 11/11/2005. [Retour]


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