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Politique 12.12.2005

Feu la république, vol. 2 :
La crise des banlieues

Crise de la république ?

Depuis quelques années, le terme république est devenu une sorte de leitmotiv, surtout pour désigner l'anti-communautarisme, spécialement à l'occasion de l'affaire du voile dit islamique. Mais bien évidemment, on ne peut s'empêcher d'y entendre une exclusion, sur le mode d'un « République... Je me comprends ». Quand un journaliste du Monde peut poser une question sur « la réaction de la république face aux émeutes » (13.11.2005), au lieu "de l'État" ou "de la police", il ne faut donc pas s'étonner que certains, comme Finkielkraut, en viennent à considérer ces émeutes comme « un pogrom anti-républicain ». Sans croire pour autant que les mots soient importants, la réapparition constante de cette terminologie semble plus associée à « qu'un sang impur abreuve nos sillons », qu'à Liberté, égalité, fraternité.

Mouvement social soixante-huitard ?

Les émeutes qui ont duré une quinzaine de jours début novembre 2005 peuvent caractériser un tournant dans le mouvement social français. Elles se sont terminées comme elles avaient commencé par la criminalisation des jeunes émeutiers par le ministre de l'intérieur. Les deux jeunes décédés dans un transformateur électrique où ils s'étaient cachés pour échapper à la police avaient été hâtivement considérés comme des délinquants ; les émeutiers arrêtés et condamnés ont été considérés tout aussi rapidement comme des récidivistes. Et tout au long des événements, les accusations les plus contradictoires furent avancées, selon lesquelles les dealers organiseraient l'émeute pour chasser la police des quartiers où elle est supposée ne pas pouvoir pénétrer, tandis que les quartiers sans émeutes seraient ceux tenus par les dealers, car le désordre n'est pas bon pour les affaires. Le tout a finalement été démenti en décembre par un rapport des Renseignements généraux.

Evidemment, on a aussi eu droit à l'explication traditionnelle selon laquelle tout serait l'oeuvre de meneurs. Ce qui peut nous rappeler la grande époque de Mai 68 [1]. Et les accusations de nihilisme pour les incendies de voitures semblent oublier les dégâts habituels des manifestations violentes (Mai 68 justement, manifestations paysannes, de marins pêcheurs, etc.) ou les préjudices causés par les longues grèves. Finalement, le ministre de l'Intérieur envisage de renvoyer les émeutiers étrangers dans leur pays, même ceux en situation régulière. On se rappellera l'expulsion de Daniel Cohn-Bendit en Allemagne par le général de Gaulle. Mais, à l'époque, cela avait suscité le fameux slogan « nous sommes tous des juifs allemands ». La solidarité se perd.

Bernard-Henry Lévy a très justement noté que, comme en 68, c'est la crainte irraisonnée de la police qui avait causé la mort des deux jeunes électrocutés, préférant ce risque à celui de se faire arrêter. Mais il se trompe en faisant semblant de croire que les émeutes précédaient cet incident. Ce que les gamins fuyaient, ce sont les contrôles systématiques au faciès en temps normal. La sociologue Esther Benbassa est allée jusqu'à dire que la situation des Noirs et des Arabes aujourd'hui était équivalente à celle des juifs à la veille du régime de Vichy. Mais la ségrégation professionnelle des juifs date en fait de 1940. La différence avec l'époque de Vichy est qu'aujourd'hui, la ségrégation est appliquée par les citoyens et les policiers malgré la loi.

Occasion manquée à gauche

Comme en 1968 aussi, la gauche a été dépassée par la base, mais cette fois, elle n'a pas essayé de la récupérer. Les émeutes ne sont pas devenues une révolution [2]. Dans cette période pré-électorale, la gauche n'a pas sauté sur l'occasion pour exiger la démission du ministre de l'Intérieur, pourtant dénoncé comme responsable par son langage provocateur (voir "Les mots ne sont pas importants"). Organiser une grande manifestation aurait pu arrêter les émeutes dès le début. C'eut été un beau coup pour préparer les élections présidentielles. Les représentants de la gauche ont finalement approuvé le couvre-feu et condamné les exactions, en contestant même qu'il s'agisse d'un mouvement social , comme Badinter (sur LCI le 15/11/2005), ou les trotskistes de Lutte ouvrière. Peut-être est-ce dû à des restes de marxisme qui veut que les plus pauvres ne soient que des sous-prolétaires, vaguement suspects de servir de nervis aux fascistes – après avoir été l'armée de réserve du capital ? [3]

L'ordre règne

Contrairement à Mai 68, les 5200 émeutiers arrêtés et les 800 condamnés (selon le ministre de l'Intérieur) à des peines de prison allant de deux mois à quatre ans, n'ont pas déclenché une grande manifestation de solidarité qui relance le mouvement. Notons au passage que s'il ne s'agissait pas de gamins qui disent : « c'est pas moi ! » quand ils se font prendre, et qu'ils revendiquaient leurs actes, il y aurait donc aujourd'hui 800 prisonniers politiques en France. Au lieu de cela, il y a donc 800 gamins en prison. On peut comparer cette situation au mode américain de contrôle social et de justice qui conduit les Noirs pauvres en prison.

En effet, contrairement au cliché positif implicitement associé au désordre, la nécessité du maintien de l'ordre est une réalité très sous-estimée par la pensée révolutionnaire. Sur ce point, on peut la considérer comme simplement apocalyptique en cela qu'elle espère qu'une sorte d'auto-organisation sortira magiquement du chaos. En général, on n'est en effet pas déçu. Si la révolution échoue, la répression se déchaîne, et si elle réussit, les risques qu'une terreur s'installe correspondent assez banalement à l'expérience historique. Les révolutionnaires peuvent toujours accuser les puissances réactionnaires, mais on ne peut précisément pas leur demander d'être acquises à la révolution. Toute la question se résume à la bonne évaluation du rapport de force. Et les révolutionnaires qui se trompent dans cette évaluation ne valent pas mieux que les généraux de la guerre de 14-18 qui envoyaient leur troupe au casse-pipes sous la mitraille. La mythologie révolutionnaire s'apparente alors à l'apologie du martyre, dans la tradition religieuse.

Dans le cas d'une émeute, la situation est encore plus simple. Il est bien évident que l'État ne peut pas laisser les dégradations avoir lieu, et les émeutiers se placent eux-mêmes sur le plan de l'illégalité. C'est donc une stratégie d'autant plus absurde qu'une absence d'organisation empêche toute négociation avec des responsables identifiés, puisqu'ils seraient immédiatement arrêtés. Le dialogue est donc toujours médiatisé par certains dont la représentativité est aléatoire. Comme en l'occurrence les organisations politiques ou syndicales ne se sont pas vraiment impliquées dans l'affaire, la cause était entendue. Puisque la gauche n'en voulait pas, la droite n'allait pas se priver de l'utiliser. Et si ce n'était pas un mouvement social, c'était donc un mouvement asocial, de la simple délinquance. Pour une fois, la majorité silencieuse était vraiment majoritaire.

Mais ce n'est pas parce que l'ordre règne qu'on peut dire « circulez, y a rien à voir ». Il s'est quand même bien passé quelque chose. Et précisément, cette flambée exceptionnelle a révélé une émeute larvée permanente, puisque des voitures brûlent en permanence dans les villes de France [4]. Ce qui montre finalement que l'ordre ne règne pas tant que ça et que la fiction de l'ordre républicain remplace sur ce point la fiction de l'ordre monarchique (comme le montraient jadis les historiens marxistes). D'ailleurs, après les émeutes, les conflits sociaux normaux (de ceux qui ont un travail) ont immédiatement repris leur « prise d'otage du public » (après la « piraterie » de la compagnie maritime assurant les liaisons avec la Corse). On espère que les peines seront moins lourdes pour ces crimes majeurs.

– Quelles peines ?

Représentativité

La représentativité nécessaire à la défense des intérêts spécifiques divers a tendance à favoriser les lobbies les mieux organisés. L'émeute est évidemment le degré zéro de l'organisation. Mais il faut aussi comprendre la situation de double contrainte : les jeunes n'ont pas le droit de plaider contre le racisme (américanisation de la justice), pas le droit de casser, pas le droit de se plaindre. Il faut seulement qu'ils remontent leurs manches et qu'ils travaillent dur, qu'ils la ferment donc. Or il est démontré (voir CV anonyme), que ce n'est pas possible. En fait il existe une solution : il faudrait qu'ils se mettent le feu à eux-mêmes, qu'ils s'immolent comme les bonzes à la grande époque. Cette méthode serait mieux acceptée dans le contexte culturel christique. Eh bien, on se doit de remarquer que l'émeute est une solution intermédiaire qui intègre toutes ces possibilités (contestation, violence, suicide social).

Nous avons un cas similaire récent dans le suicide d'un buraliste toulousain quelques jours après avoir été condamné le 18 octobre 2005 pour s'être livré à la contrebande de cigarettes achetées en Andorre. Il ne parvenait pas à résister à la concurrence de ces mêmes cigarettes importées qui envahissent un tiers du marché à Toulouse. Au procès, il avait reçu le soutien de certains de ses collègues. Et que croyez-vous qu'il advint ? Une loi fut votée peu de temps après pour limiter le nombre de cartouches importées, à la grande satisfaction des buralistes survivants.

Danger, République !

On sait ce qu'il en fut de juifs revenus des camps. A l'époque, leur parole était inaudible [5]. Et bien, on peut dire que quand les Blacks-Beurs parlent de leurs problèmes, leur parole est tout aussi inaudible parce qu'on en nie la spécificité. Il faut beaucoup argumenter pour imposer une égalité de traitement qui devrait pourtant être le point de départ. Remarquons au passage que la façon dont on a traité les harkis montre bien la reconnaissance de la république (qui s'auto-justifie davantage qu'elle ne s'excuse, comme le montre l'affaire de la loi sur le rôle positif de la colonisation). On peut d'ailleurs s'interroger sur la complicité idéologique de la gauche pro-algérienne qui a laissé tomber les harkis parce qu'ils étaient des traîtres et qui néglige l'exclusion raciale parce que les races n'existent pas et que l'exclusion est sociale. Ce qui n'est pas mal trouvé.

Aujourd'hui, les Blacks-Beurs en ont assez. La contestation serait plutôt une preuve d'intégration des valeurs de ce qu'on disait être la république. Les enfants d'immigrés sont moins dociles que leurs parents parce qu'ils se sentent d'ici. On entend souvent dire que les immigrés asiatiques sont mieux intégrés. C'est en fait parce que, longtemps, ils ont été bien plus silencieux. Ce n'est plus le cas puisqu'on a pu en voir certains dans des manifestations récentes (de sans-papiers en plus !). On peut entendre contester que le fait de brûler des voitures et des écoles soit une preuve d'intégration. En Amérique peut-être, mais en France, ceux qui contestent l'idée de révolte doivent être des ci-devants ou des nouveaux arrivants [6]. Attention ! Comme pour la fameuse blague sur les communistes, les républicains n'ont-ils pas peur que les républicains reviennent ?

Jacques Bolo


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Voir aussi :

Notes

1. Nous pouvons donc supposer que parmi ces leaders qui savent motiver leurs camarades, certains tireront un jour les bénéfices de cette expérience, selon le principe général (positive thinking) que c'est dans les épreuves que les caractères se révèlent. [Retour]

2. La révolution de 1968, qui n'est pas considérée comme telle, existe pourtant indéniablement du simple fait que ce point sert de référence. Curieusement, mais aussi de façon assez habituelle, ce sont ses opposants qui donnent à cette date précise cette aura, en la considérant comme le symbole de phénomènes qui se sont produits au cours de l'ensemble des années soixante (le rock, la liberté sexuelle, la contre-culture, la rénovation universitaire, etc.). Les événements de Mai 68, quant à eux, ne concernaient précisément que les répercussions de ces phénomènes dans le champ politique, et sont concrètement fondés sur le dernier grand conflit de la décolonisation (la guerre du Vietnam) et le discrédit du Parti Communiste (en particulier après l'invasion de la Tchécoslovaquie la même année). [Retour]

3. Les immigrés auront plutôt été, rétrospectivement, le moyen des années 1960-1990 d'éviter les délocalisations par une sorte de délocalisation intérieure.[Retour]

4. Depuis le 1er janvier 2005, près de 70.000 faits de violences urbaines ont été recensés en France, dont plus de 28.000 voitures et près de 17.500 poubelles incendiées, 5.760 dégradations de mobilier urbain (cf. Le Monde, 4/12/2005). [Retour]

5. Le scandale de cette situation est l'absence de compréhension d'un fait historique en temps réel. Ce qui montre bien les limites de l'histoire comme méthode. Un précédent n'est pas un modèle. La compréhension requiert un passage à l'abstraction qui permet précisément de pouvoir l'appliquer ensuite à des situations historiques apparemment différentes. [Retour]

6. « Finkielkraut et Sarkozy, c'est français ça ? » Comme aurait pu le dire le père de Finkielkraut dans les années 1960. [Retour]


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