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Politique - Février 2011

Démocratie, leçon 18

Euthanasie passive ou active ?

Le Premier ministre François Fillon a donné son avis sur l'euthanasie dans un article du Monde du 24 janvier 2011 : « Fin de vie : Plaidoyer pour un dialogue serein et un débat responsable ». Il veut s'interroger pour « savoir si la société est en mesure de légiférer pour s'accorder le droit de donner la mort ». Et il répond immédiatement en disant : « J'estime que cette limite ne doit pas être franchie ». Ce qui est une conception un peu limitative du débat, très conforme au style de gouvernement actuel.

Le choix personnel du Premier ministre n'est pas en cause. Comme il le dit lui-même : « aucune conviction n'est indigne ». Mais la question n'est pas celle du choix personnel. Ce qui est en cause est le fait d'interdire l'euthanasie en imposant ses choix, pour des raisons plus religieuses que laïques d'ailleurs, à ceux qui n'ont pas les mêmes convictions. Car en attendant « un dialogue serein et un débat responsable », l'euthanasie reste bien hors la loi.

François Fillon a bien raison de ne pas vouloir s'abriter derrière les mots :

« Dissipons tout de suite un malentendu. 'Aide active à mourir', 'assistance médicalisée pour mourir' : derrière les formules, c'est bien la question de l'euthanasie, c'est-à-dire celle de l'acte consistant à mettre fin à la vie d'une personne, qui est posée, et il appartient à chacun, en conscience, d'en mesurer toutes les conséquences. »

Mais il lui faudrait aussi admettre que les « soins palliatifs » et l'« accompagnement » (par la loi du 9 juin 1999 du gouvernement de Lionel Jospin) constituent simplement une façon de pratiquer l'euthanasie sans le dire. Il suffit, on le sait, d'augmenter la dose de morphine, éventuellement par le contrôle du malade lui-même. Tandis que le « refus de l'acharnement thérapeutique » consiste simplement à laisser mourir en arrêtant les soins. Le choix est donc simplement entre une euthanasie passive ou active.

La présentation de Fillon est un peu biaisée quand il stigmatise insidieusement le fait de « s'accorder le droit de donner la mort ». Ce qui est bien la définition de l'euthanasie. Il n'est pas question d'euthanasie obligatoire. L'euthanasie concerne ceux qui ont décidé eux-mêmes de mettre un terme à leurs jours, ou la question d'une assistance médicale, quand la personne n'est plus autonome. Elle peut aussi prévenir les suicides ratés. On sait que le suicide provoque des lésions qui aggraveraient encore la situation si on s'acharnait à maintenir en vie quelqu'un qui souffre et qui se mutile.

L'absence d'euthanasie autorisée peut aussi avoir des inconvénients pratiques identifiables, outre la possibilité d'aller simplement dans un pays où l'euthanasie est légale, pour ceux qui en ont les moyens. Certaines formes de suicides, au gaz ou accidents volontaires, peuvent causer des victimes collatérales. Et un projet de suicide pourrait être traité et empêché s'il y avait un encadrement légal et une thérapie psychologique. Le cas cité par François Fillon, Vinvent Humbert, d'un enfant fortement handicapé tué par sa mère, dans la mesure où il est finalement toléré par la justice, revient à faire légitimer l'euthanasie a posteriori, en encombrant inutilement les tribunaux.

Le Premier ministre masque pudiquement le véritable problème qui concernerait plutôt ceux qui seraient incités à l'euthanasie par les personnes de leur entourage pour les soulager d'un poids. L'allongement de la durée de vie pourrait en augmenter le nombre. Les suicides assistés de personnes âgées (ou non) en relative bonne santé, poseraient aussi un problème de conscience au corps médical.

François Fillon pense que le texte proposé n'offre pas assez de garanties. Dire, comme le fait Fillon : « Mais il y a une méthode à proscrire, c'est celle de la précipitation » ne me paraît pas très sérieux. J'entends parler de ce débat sur l'euthanasie depuis ma jeunesse dans les années 1970. Dans les années 1980, j'avais cité un article traitant de la mauvaise prise en charge du traitement de la douleur dans un travail universitaire. On a très peu avancé sur ce point. Fillon admet que « la France avait un retard immense sur la prise en charge de la fin de la vie que nous sommes en train de combler  ». Trente ans après. Il vaut mieux ne pas être une personne concernée en ce moment par cette question si on veut éviter la précipitation. L'approche me semble plutôt relever de manoeuvres dilatoires (quand on est opposé à la légalisation) ou bureaucratiques (quand traiter un problème consiste à le renvoyer aux calendes grecques).

L'argument du consensus me paraît également relever du mal français qui consiste à ne pas admettre qu'il existe un pluralisme dans la société. Une fois admis que « c'est un débat où aucune conviction n'est indigne », l'effort conceptuel accompli semble mettre l'exécutif en état de mort clinique. Il faudrait pourtant toujours débuter par ce respect minimal de l'opinion d'autrui. L'étape suivante devrait être d'institutionnaliser cette pluralité de convictions. Il faut donner un cadre légal à l'euthanasie pour ceux qui adhèrent à cette démarche de fin de vie, sans attendre que tout le monde soit d'accord, et surtout ne pas les faire dépendre de ceux qui s'y opposent. Le problème est celui de la dictature de la majorité.

Jacques Bolo

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