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Politique / Économie / Société - Novembre 2010

Marine Le Pen chez Demorand

Légitimité

Comme pour son père, le passage de Marine Le Pen à l'émission C politique du 27 septembre 2010, laisse l'impression bizarre que le présentateur, Nicolas Demorand, conteste en permanence la légitimité de son invité, histoire de ne pas apparaître comme complice, tout en jouant à se croire le plus fort. On a déjà connu ça avec Georges Marchais ou les syndicalistes par exemple (Pierre Bourdieu l'avait signalé dans une de ses rares remarques justifiées à propos de la télévision). Pourtant, le simple passage à la télé est la manifestation de cette légitimité. Tant il est vrai que la légitimité sociale actuelle est uniquement validée par ce média.

Cette attitude est d'autant plus ridicule que le jeu du Front national consiste à se prétendre ostracisé par « la pensée unique ». Si on avait mauvais esprit, on pourrait envisager une collusion ou un jeu de rôle. Il est plutôt à craindre qu'il s'agisse d'une prétention imbécile ou d'un risible sentiment de supériorité, fondés sans doute sur le salaire indécent des présentateurs.

D'ailleurs, un problème éthique se posait cette fois-ci. Comme la place de leader du Front national est en jeu actuellement, le fait de choisir Marine Le Pen pour le représenter constitue un adoubement frauduleux par cette émission qui va jusqu'à mentionner ce fait même en donnant brièvement la parole au concurrent Bruno Gollnisch (cynisme déguisé en lucidité). Le fait qu'il s'agisse d'une « fille de » dévoile également l'essence du mécanisme de peoplelisation héréditaire (pour ne pas dire la monégasquisation) qui règne à la télévision.

Bref, la question de la légitimité de ce parti a le même intérêt que celle de la légitimité des avocats pour défendre les criminels. L'idéologie qui la conteste au nom de la défense des victimes n'a évidemment pas assimilé le sens de la démocratie [1]. Comme la question que pose l'existence de partis comme le FN est précisément la persistance de l'idéologie fasciste (qui manifeste cette conception juridique), le véritable problème devient l'absence de compétence démocratique qui est sans doute ce qui permet aussi la surestimation des présentateurs.

Réponses

Le rôle du présentateur est de poser des questions, c'est le débat démocratique qui permet de proposer des réponses. L'absence de débats dans les émissions de télévision actuelles, permet aux invités de faire leur promo en ayant beau jeu à développer leurs arguments. Le présentateur est condamné au rôle de faire-valoir. On connaît ceux du Front national : délinquance et chômage à cause des étrangers, protectionnisme, anti-européisme, anti-bobos, anti-droit-de-l'hommisme.

Marine Le Pen se veut la version présentable de ces arguments qui peuvent avoir une forme moins recommandable. Ils ont un certain succès, car les politiques des courants dominants ne savent pas trop quoi répondre et font preuve de suivisme par démagogie, mais surtout par manque d'imagination ou de capacité d'analyse. Le truc actuel consiste à dire que « le Front national n'a rien à proposer ». Ce qui veut sans doute dire qu'ils ne sont pas d'accord avec ce qu'il propose.

D'ailleurs, à l'autre extrême, le Front de gauche produit justement plus ou moins les mêmes propositions que le FN, le racisme en moins. Encore que, sur ce dernier point, le FN a justement tendance à s'aligner sur la gauche en jouant sur le républicanisme, la laïcité. Ils ont compris le truc : on veut simplement que les étrangers restent chez eux, non parce qu'on les déteste, mais parce qu'« on ne peut pas accueillir toute la misère du monde » [2], voire dans leur propre intérêt, pour arrêter la fuite des cerveaux par exemple, comme l'avait si bien dit Sarkozy dans le fameux discours de Dakar (tout en préconisant simultanément l'immigration choisie, etc).

Or, il se trouve que j'ai déjà répondu aux propositions fascistes/populistes qui correspondent avant tout à une idéalisation passéiste de la nation (de l'époque coloniale, en l'occurrence). Leurs propositions marquent simplement l'incompétence à penser le monde contemporain. J'ai eu l'occasion de dire en 2005, à propos de « La crise des banlieues » que : « Les immigrés auront plutôt été, rétrospectivement, le moyen des années 1960-1990 d'éviter les délocalisations par une sorte de délocalisation intérieure ». Ce qui signifie exactement que les délocalisations auraient eu lieu plus tôt et de façon plus importante sans les immigrés [3].

On peut comprendre aussi l'erreur protectionniste en se rappelant que l'Union européenne vise la création d'un grand marché comme débouché de nos produits. En l'absence de cette solution, le protectionnisme serait évidemment réciproque. La solution du FN (et du Front de gauche) consiste simplement à vouloir un protectionnisme pour la France et imposer un libéralisme pour les autres. C'est d'ailleurs souvent la réalité des échanges internationaux. Mais c'est bien contre cette réalité que l'Union européenne et sa bureaucratie existent. D'ailleurs, on sait que ce qui a été refusé dans le Traité constitutionnel européen est précisément « la concurrence non-faussée » grâce à la collusion entre l'extrême droite et l'extrême gauche, qui se sont autorisées à insulter les tenants du libéralisme cosmopolite. De ce point de vue, puisque ça a déjà marché, Marine le Pen a raison d'envisager une possibilité de victoire sans alliance avec la droite libérale, comme Mélenchon avec la gauche, d'ailleurs ! Demorand qui ne croyait pas cela très réaliste oublie, en effet, que cela a déjà eu lieu. Les deux leaders opposés à l'establishment espèrent donc sans doute un deuxième tour Le Pen / Mélenchon.

Il est intéressant aussi de se souvenir que les colonies constituaient justement ce grand marché captif avec l'avantage d'un pillage de ressources locales contre de généreux d'équipements (surtout destinés à faciliter les exportations) et une population au statut inférieur. Cet échange inégal était le rêve réalisé de la « concurrence faussée » qui semble être le modèle économique des deux extrémismes populistes. Les petits blancs aujourd'hui nostalgiques de cette période qui pullulent d'ailleurs au FN pouvaient y trouver des débouchés et une promotion sociale qu'ils n'auraient pas eus dans la métropole. Les succès de l'alphabétisation de l'école républicaine étant associés à la fourniture de l'encadrement colonial.

La solution de l'immigration pour poursuivre cette politique après l'indépendance des colonies a continué à produire des contremaîtres dans les entreprises françaises. La très récente condamnation de l'ancienne régie (entreprise d'État !) Renault a montré que les immigrés avaient été défavorisés au bénéfice des Français de souche pour le déshonneur du président de la Halde qui avait été à la tête de cette entreprise. J'ai également mentionné la cristallisation des pensions des militaires des anciennes colonies qui a donc bénéficié, « par répartition », aux retraités métropolitains.

Comme perspective de sécurisation de nos ressources énergétiques, Marine Le Pen propose ainsi une Sainte-Alliance avec la Russie pour bénéficier de son gaz et de son pétrole. Cette proposition n'est pas très claire. La Russie devrait-elle être intégrée à l'Union européenne, qui n'existerait plus ? Aurait-elle un statut inférieur comme celui qu'on propose à la Turquie ? Quel serait son intérêt à accepter un échange inégal ? Car nous sommes en concurrence bel et bien « non faussée » avec les autres pays de l'Union (surtout si nous en sortons), voire avec la Chine. La précédente tentative de colonisation des fascistes vers l'Est s'était arrêtée à Stalingrad. Il est vrai que Mélenchon pourrait servir de cinquième colonne.

Le programme passéiste du FN consiste à ne pas comprendre que le monde a changé. Une partie de l'extrême gauche fait de même. Il est vrai que les libéraux qu'ils critiquent ne sont pas non plus très convaincants et reproduisent un peu trop sommairement les clichés des magazines économiques soucieux de coller à la dernière mode managériale plus qu'aux réalités du terrain. Le mérite du « libéralisme » est cependant de tenter de se tenir au courant plutôt qu'idéaliser des périodes antérieures qui étaient d'ailleurs très souvent détestables. L'avantage d'alors était sans doute une sorte d'idéologie du progrès qui faisait croire aux lendemains qui chantent. On en est revenu. Mais croire à un passé idéalisé ne vaut pas mieux. Il faut savoir doser conservatisme et réforme.

En fait, je comprends souvent les sentiments éprouvés par les uns et par les autres. J'ai grandi juste pendant la période 1960-1980, qui a vu la fin des temps anciens et le passage à celle que nous vivons actuellement. Comme je l'ai dit à propos du parti communiste, le rejet des gauchistes par le PC et celui des bobos écolos droit-de-l'hommistes par l'extrême droite et une partie de l'extrême gauche correspond au refus du changement. Nous sommes bien plus éduqués et lucides sur le monde qu'avant les années 1980. La rigidité de la hiérarchisation qui régnait antérieurement avait un effet rassurant. Chacun était à sa place (les Noirs et les Arabes en particulier). Le stress actuellement ressenti provient de la concurrence résultant d'une plus grande égalité (hommes/femmes, Occident/ancien Tiers-monde, niveau culturel, etc.). Mais on ne peut pas revenir en arrière.

J'ai eu aussi l'occasion de dire, spécialement à propos du rejet des immigrés qui concerne au premier chef le FN, que dans la mondialisation, « ceux qui contribuent à ces divisions ne peuvent pas prétendre représenter l'intérêt national ». Et par ailleurs, il faut bien réaffirmer que le rayonnement passé de la France, revendiqué par les souverainistes de tous bords, reposait bien sur ceux qu'on critique aujourd'hui comme droit-de-l'hommistes (et pas sur le pétainisme), sur la liberté (et non sur l'autoritarisme), sur l'ouverture au monde. Peut-être aussi sur une certaine tradition d'arrogance qui me fait dire que c'est comme ça et pas autrement.

Jacques Bolo

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Voir aussi :

Notes

1. Qui consiste, en matière de justice, à tenter d'éviter les erreurs judiciaires et les lynchages, ou assurer la proportionnalité des peines des condamnés. [Retour]

2. Dans cette citation connue, Michel Rocard ajoutait : « mais on doit en prendre notre part ». Mais l'expérience montre qu'il aurait quand même mieux fait de se taire. [Retour]

3. Outre le besoin de tenir compte de la plus grande capacité de déplacement qui produit forcément une plus grande facilité d'immigration. On constate d'ailleurs actuellement davantage d'émigration de la part des Français.  [Retour]

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