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Méthodologie / Ethnologie - Juillet 2007

Relativisme 2 : Réveil de l'Afrique à Dakar

« Tout est relatif »

Le 26 juillet 2007, au Sénégal, le président de la république, Nicolas Sarkozy, a prononcé une allocution à l'Université de Dakar. Le discours attribué à la plume d'Henri Guaino a soulevé de nombreuses critiques de la part d'intellectuels [1], africains en particulier [2]. Certaines appartiennent évidemment à la thématique habituelle de la critique du néo-colonialisme. D'autres sont soigneusement argumentées. Les deux ne me paraissent pas aussi fondées qu'on pourrait le croire.

La raison principale de ces erreurs concerne surtout la nature même de ce discours. Certes, la prise de contact du nouveau président avec le continent africain était attendue. C'est vrai de tout président français. On imagine même qu'on attendait davantage Nicolas Sarkozy au tournant. Mais cela ne change rien à la réalité. Il ne s'agissait que du discours d'un président en déplacement dans un pays étranger. Ce genre de discours aligne notoirement les généralités et les platitudes, du style : « la Chine, grand pays à l'histoire millénaire », ou les exercices tout aussi obligés sur les droits de l'homme (pour la Chine, par exemple, voir Mistigrisation de Raymond Barre).

Accorder plus d'importance à ce discours relève d'un excès d'honneur qu'il est paradoxal de lui consentir pour le couvrir d'indignités. Car il ne s'agissait pas d'une thèse universitaire (voir Méthodologie académique). Un discours politique s'adresse d'ailleurs surtout à l'électorat de celui qui le prononce. Or, comme la colonisation est finie depuis plus de quarante ans, les Français sont aujourd'hui bien peu au courant des réalités africaines, ce qui justifie à soi seul ces généralités. De plus, justement, comme les pays africains sont indépendants, il ne s'agissait pas d'un déplacement en province, ni d'un discours-programme de politique intérieure. Encore, qu'au fond, on peut précisément aussi se demander s'il n'y avait pas un peu de cela. Car la réalité est toujours un peu plus compliquée, n'est-ce pas ?

Quadrature du cercle

De plus, le discours de Guaino-Sarkozy n'était objectivement pas si critiquable. Il est évident que la situation était sensible. A la lecture de la totalité du discours, il semble que la stratégie adoptée ait été d'essayer de vouloir trop en faire. L'auteur a voulu parler de tout pour tenir compte de toutes ces contraintes. Évidemment, à vouloir contenter tout le monde, le principal risque est d'en faire trop, pour finalement déplaire à tout le monde.

C'est d'ailleurs l'inconvénient de la méthode Sarkozy qui consiste à dire à peu près tout et le contraire de tout. Objectivement, le résultat est une sélection des optimistes et des pessimistes. Les optimistes sont heureux parce qu'ils trouvent toujours quelque chose qui leur fait plaisir. Les pessimistes sont furieux parce que Sarkozy finit toujours par prononcer des mots qui fâchent. Les intellectuels, qui sont professionnellement supposés maintenir un minimum de cohérence, sont déboussolés (mais ils devraient pourtant être habitués à avaler des couleuvres sur ce point après cinquante ans de stalinisme).

En fait, Sarkozy a simplement inventé le préau global : les hommes politiques de la 3e république, avant les médias de masse, parlaient successivement aux paysans, aux ouvriers, aux commerçants, aux patrons, aux laïques, aux croyants, etc. Ils pouvaient aisément dire ce qui arrangeait chacun à tour de rôle. On croyait que ce n'était plus possible aujourd'hui où tout est rapporté à tous. Eh bien, si ! Plus c'est gros, plus ça marche, diront les grincheux qui confondent idéal et pragmatisme.

Le meilleur exemple, dans le discours de Dakar, de ce mécanisme est l'opposition entre la reconnaissance des crimes de l'esclavage et de la colonisation d'un côté, et la revendication du refus de la repentance de l'autre. Il est bien évident que cette simultanéité ne peut pas satisfaire les partisans exclusifs de l'un ou de l'autre ! Mais inversement, on ne peut pas reprocher que le discours de Dakar de faire l'impasse sur une des deux argumentations. Ce qui peut satisfaire ceux qui se contentent d'avoir été pris en compte. Car si ce discours possède un mérite, c'est bien celui de ne pas pouvoir être considéré comme simplement allusif :

« Je ne suis pas venu effacer le passé, car le passé ne s'efface pas.

Je ne suis pas venu nier les fautes ni les crimes, car il y a eu des fautes et il y a eu des crimes.

Il y a eu la traite négrière, il y a eu l'esclavage, les hommes, les femmes, les enfants achetés et vendus comme des marchandises. Et ce crime ne fut pas seulement un crime contre les Africains, ce fut un crime contre l'homme, ce fut un crime contre l'humanité toute entière.

Et l'homme noir qui éternellement « entend de la cale monter les malédictions enchaînées, les hoquettements des mourants, le bruit de l'un d'entre eux qu'on jette à la mer ». Cet homme noir qui ne peut s'empêcher de se répéter sans fin « Et ce pays cria pendant des siècles que nous sommes des bêtes brutes ». Cet homme noir, je veux le dire ici à Dakar, a le visage de tous les hommes du monde.

Mais nul ne peut demander aux générations d'aujourd'hui d'expier ce crime perpétré par les générations passées. Nul ne peut demander aux fils de se repentir des fautes de leurs pères.

Jeunes d'Afrique, je ne suis pas venu vous parler de repentance.

Je suis venu vous dire que je ressens la traite et l'esclavage comme des crimes envers l'humanité. Je suis venu vous dire que votre déchirure et votre souffrance sont les nôtres et sont donc les miennes.
L'Afrique a sa part de responsabilité dans son propre malheur. On s'est entretué en Afrique au moins autant qu'en Europe.
Mais il est vrai que jadis, les Européens sont venus en Afrique en conquérants. Ils ont pris la terre de vos ancêtres. Ils ont banni les dieux, les langues, les croyances, les coutumes de vos pères. Ils ont dit à vos pères ce qu'ils devaient penser, ce qu'ils devaient croire, ce qu'ils devaient faire. Ils ont coupé vos pères de leur passé, ils leur ont arraché leur âme et leurs racines. Ils ont désenchanté l'Afrique.

Ils ont eu tort.

Ils n'ont pas vu la profondeur et la richesse de l'âme africaine. Ils ont cru qu'ils étaient supérieurs, qu'ils étaient plus avancés, qu'ils étaient le progrès, qu'ils étaient la civilisation.

Ils ont eu tort.

Ils ont voulu convertir l'homme africain, ils ont voulu le façonner à leur image, ils ont cru qu'ils avaient tous les droits, ils ont cru qu'ils étaient tout puissants, plus puissants que les dieux de l'Afrique, plus puissants que l'âme africaine, plus puissants que les liens sacrés que les hommes avaient tissés patiemment pendant des millénaires avec le ciel et la terre d'Afrique, plus puissants que les mystères qui venaient du fond des âges.

Ils ont eu tort.

Ils ont abîmé un art de vivre. Ils ont abîmé un imaginaire merveilleux. Ils ont abîmé une sagesse ancestrale.

Ils ont eu tort.

Ils ont créé une angoisse, un mal de vivre. Ils ont nourri la haine. Ils ont rendu plus difficile l'ouverture aux autres, l'échange, le partage parce que pour s'ouvrir, pour échanger, pour partager, il faut être assuré de son identité, de ses valeurs, de ses convictions. Face au colonisateur, le colonisé avait fini par ne plus avoir confiance en lui, par ne plus savoir qui il était, par se laisser gagner par la peur de l'autre, par la crainte de l'avenir.

Le colonisateur est venu, il a pris, il s'est servi, il a exploité, il a pillé des ressources, des richesses qui ne lui appartenaient pas. Il a dépouillé le colonisé de sa personnalité, de sa liberté, de sa terre, du fruit de son travail.

Il a pris mais je veux dire avec respect qu'il a aussi donné. Il a construit des ponts, des routes, des hôpitaux, des dispensaires, des écoles. Il a rendu fécondes des terres vierges, il a donné sa peine, son travail, son savoir. Je veux le dire ici, tous les colons n'étaient pas des voleurs, tous les colons n'étaient pas des exploiteurs.

Il y avait parmi eux des hommes mauvais mais il y avait aussi des hommes de bonne volonté, des hommes qui croyaient remplir une mission civilisatrice, des hommes qui croyaient faire le bien. Ils se trompaient mais certains étaient sincères. Ils croyaient donner la liberté, ils créaient l'aliénation. Ils croyaient briser les chaînes de l'obscurantisme, de la superstition, de la servitude. Ils forgeaient des chaînes bien plus lourdes, ils imposaient une servitude plus pesante, car c'étaient les esprits, c'étaient les âmes qui étaient asservis. Ils croyaient donner l'amour sans voir qu'ils semaient la révolte et la haine. »

Au fond, on pourrait presque dire que Guaino-Sarkozy appliquent le programme évoqué par Michel Onfray d'une pensée baroque qui veut tenir compte de tout. S'il est plutôt une énigme philosophique à ce propos, c'est de ne pas admettre que le cadre conceptuel est bien le relativisme. Ainsi, le principe populaire du « tout est relatif », si on n'est pas trop regardant, peut se dire « les bons et les mauvais côtés de la colonisation » [3].

Or, parallèlement, le relativisme est explicitement condamné comme le mal absolu par Sarkozy et les autres, jusqu'au pape lui-même (Raison et religion). ? Faut-il y voir une dissimulation baroque (toujours selon les leçons de Michel Onfray) dans cette apparente cacophonie ? Je pencherais davantage pour une influence de l'époque, effectivement relativiste, sur des conceptions encore trop dogmatiques. Il en résulte une sorte d'incohérence, structurée par une certaine grandiloquence littéraire.

Pour les amateurs, je me suis amusé à alléger le discours de Dakar pour fournir une version plus lisible (ou audible), qui aurait pu éviter bien des critiques. (Voir Allocution de Dakar).

Sévérité

L'allocution de Dakar a donc fait l'objet d'une sévérité excessive. Car les intellectuels africains ont davantage réagi comme des intellectuels qu'ils sont et comme les Africains qu'ils s'efforcent d'être [4] (puisque, précisément, il n'est évidemment pas question d'âme africaine). On pourrait même simplement parler de réaction de professeurs qui corrigent la copie du mauvais élève Guaino, qui connaît bien mal son sujet.

J'avais déjà souligné ce problème, chez les chercheurs, « qui consiste à se savoir ultra-spécialiste, tout en s'étonnant simultanément de l'ignorance, dans son domaine réservé, de la part d'autres ultras-spécialistes de disciplines différentes » (Philosophie contre IA). Bizarrement, les intellectuels (les intellectuels africains, sont bien des intellectuels comme les autres, pour ceux qui en douteraient) semblent penser aujourd'hui que la connaissance est innée, qu'elle ne s'enseigne pas, et que les élèves doivent déjà connaître ce que les professeurs sont payés pour enseigner [5]. D'où l'idée que le niveau baisse.

Il faut se rendre à l'évidence. Ce discours représente le point de la connaissance du sujet chez certains Français (voire la plupart). Car, il ne faut pas confondre l'évaluation du niveau et les objectifs pédagogiques (voir aussi Comment doit-on enseigner ?) [6]. Si on part de ce principe (laxiste, diront ceux qui pensent que le niveau baisse), on pourrait même espérer que les tous les Français en connaissent autant ! Car c'est bien de cela qu'il s'agit. Qu'auraient été capables de produire n'importe quel Français, et n'importe quel intellectuel français, s'ils avaient dû écrire concrètement le discours de Dakar de Nicolas Sarkozy ?

Pour résumer, le sens de la critique du discours de Dakar par les intellectuels africains est l'idée que les représentations de l'Afrique et de l'homme africain sont datées. Le relativisme minimal en la matière consiste d'abord à remarquer que toutes les connaissances sont toujours datées. Celles sur l'Afrique n'ont pas été actualisées en France parce que, tout simplement, après la vogue de l'ethnologie ou du développement dans les années 1960-70, l'Afrique n'est plus trop à la mode. L'ethnologie ne concernait d'ailleurs pas la vie des sociétés réelles [7], et contribuait plutôt à la perpétuation des mythes ethnico-culturalistes.

Ce qui a particulièrement choqué certaines personnes concerne précisément le passage reproduisant ces conceptions anthropologiques périmées, dans la filiation de Hegel, reprises jusqu'à l'époque de Senghor (dont le discours de Dakar se revendique) :

« Le drame de l'Afrique, c'est que l'homme africain n'est pas assez entré dans l'histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l'idéal de vie est d'être en harmonie avec la nature, ne connaît que l'éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles.

Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n'y a de place ni pour l'aventure humaine, ni pour l'idée de progrès. Dans cet univers où la nature commande tout, l'homme échappe à l'angoisse de l'histoire qui tenaille l'homme moderne mais l'homme reste immobile au milieu d'un ordre immuable où tout semble être écrit d'avance.

Jamais l'homme ne s'élance vers l'avenir. Jamais il ne lui vient à l'idée de sortir de la répétition pour s'inventer un destin. Le problème de l'Afrique et permettez à un ami de l'Afrique de le dire, il est là. Le défi de l'Afrique, c'est d'entrer davantage dans l'histoire. C'est de puiser en elle l'énergie, la force, l'envie, la volonté d'écouter et d'épouser sa propre histoire. »

Outre cet aspect philosophique daté (style « En Afrique, la terre ne ment pas »), il faut surtout remarquer que c'est un discours bien peu diplomatique. Ou plutôt, cela semble appartenir à la diplomatie qui donne des leçons de démocratie (comme pour la Chine) [8]. Ici, la leçon semble être que l'Afrique en est restée à une époque antérieure à la colonisation (qui n'a donc pas du tout été efficace, soit dit en passant !). Ce qui serait au moins maladroit, sinon insultant, si cela ne caractérisait plutôt, comme nous l'avons vu, le niveau du point de vue français lui-même. Un énoncé comporte souvent des informations sur l'énonciateur !

Il faut cependant noter aussi que de nombreux commentateurs doivent être, plus ou moins secrètement, de l'avis de ce discours. Car, peu d'entre eux ont remarqué que c'est plutôt cette conception de l'Histoire et du progrès de Guaino-Sarkozy qui commence à être un peu datée (de la même époque). C'est bien du niveau en France qu'il est question.

Projetons-nous dans l'avenir

Par contre, certains ont très justement remarqué que les Africains n'hésitent pas à se projeter dans le monde au moyen de l'émigration. Il faut donc croire que tous ne sont pas tournés vers le passé ou la répétition. Bizarrement, le discours de Dakar en tient compte en reconnaissant que « la jeunesse africaine ne doit pas être la seule jeunesse du monde assignée à résidence. [...] Elle doit pouvoir acquérir, hors d'Afrique la compétence et le savoir qu'elle ne trouverait pas chez elle. » Ce qui relève encore du principe sarkoziste du grand écart quand on veut, parallèlement, limiter l'immigration. La méthode consiste à essayer de prendre tout en compte et à le dire. On peut bien le lui accorder.

Or, sur ce point aussi, sur ce point surtout, parce qu'il est plus concret, il existe un problème, qui n'a, semble-t-il, pas été relevé. Non seulement : « la jeunesse africaine, ne doit pas être la seule jeunesse du monde assignée à résidence », mais la reprise de l'argument selon lequel : « Il faut mettre un terme au pillage des élites africaines dont l'Afrique a besoin pour se développer », immédiatement après, ne peut pas vraiment constituer un argument de la limitation de l'immigration (qui n'est pas un but non plus, bien entendu).

Car, s'il existe un autre cliché sur l'homme africain, c'est bien celui d'une société où les liens communautaires sont trop prégnants pour permettre la promotion personnelle. Je ne suis pas compétent pour connaître le degré de fidélité de cette description. Mais, comme je l'ai déjà noté (« Racisme, Antisémitisme, Stéréotypes »), l'image de l'immigré dans les pays d'accueil est celle de quelqu'un au bas de l'échelle sociale. Alors que, précisément, il s'agit plutôt de quelqu'un d'entreprenant qui prend des risques pour réussir.

Dans le cas des immigrés des pays pauvres, ces risques sont démesurés. Ils sont surtout proportionnels aux politiques de restriction des pays d'accueil qui criminalisent, au fond, le simple fait de chercher du travail. Contrairement aux drogues illégales, on ne peut pas prétendre que c'est pour le bien des individus qu'on les limite (surtout quand on promeut simultanément le fait de « travailler plus »). Quand il existe, le phénomène de l'esclavage dans les filières résulte essentiellement de l'interdiction elle-même. Car les immigrés sont volontairespour s'expatrier, contrairement à l'esclavage historique. Ils se retrouvent prisonniers de réseaux ou simplement surexploités comme clandestins, du fait de la menace d'être dénoncés.

Le phénomène de solidarité existe bel et bien entre les migrants et leur pays d'origine. Mais, la jeunesse africaine ne doit pas être la seule jeunesse du monde assignée à l'absence d'individualité. On ne demande pas à un jeune Français qui émigre aux États-Unis d'être solidaire avec sa famille, son pays, ni même de rembourser ses frais de scolarité. Cela dépend strictement de sa situation ou de ses choix personnels. Sur ce point, on peut penser que Guaino n'est pas aussi libéral que Sarkozy serait naturellement porté à l'être. L'auteur du discours semble partager, avec certains discours africains, une conception communautaire un peu datée.

Allocution de partout

Bizarrement, on pourrait même se demander si, dans cette Allocution de Dakar, ce n'est pas en fait de lui-même dont parle Sarkozy (« l'énergie, la force, l'envie, la volonté d'écouter et d'épouser sa propre histoire »). Et c'est aussi à la France qu'il propose une rupture qui s'oppose à l'« ordre immuable où tout semble être écrit d'avance ». La Corrèze (chiraquienne) se cacherait-elle derrière le Zambèze ? L'homme africain est décidément déjà l'homme universel.

Comme on peut le voir, il existe une autre approche que celle qui renvoie l'homme africain à sa communauté d'origine, en prétendant éventuellement ne pas le faire. Car au fond, les critiques des intellectuels, toujours idéalistes en cela qu'elles oublient de partir de la réalité, semblent paradoxalement reprocher à la France de ne plus être ce phare qui illumine la nuit africaine [9]. Mais plus fondamentalement encore, les reproches des intellectuels reposent surtout sur la capacité des élites à se sentir supérieures. Cela semble une constante qui explique, rétrospectivement, bien des choses dans l'histoire. Alors qu'on serait en droit d'attendre des intellectuels qu'ils instruisent les non-spécialistes (au lieu de passer leur temps à se quereller entre eux).

L'auteur du discours de Dakar, Henri Guaino, semble croire un peu trop que la question nationale est réglée à l'ancienne, dans le cadre d'une unité culturelle idéalisée qui transcende les diversités internes (bien qu'il mentionne justement, pour la nier ensuite, la diversité du continent africain). Si les cultures existent toujours d'un certain point de vue, elles n'ont jamais vraiment été telles que le prétendaient les légendes nationales. Sinon, il serait parfaitement contradictoire de prétendre à des possibilités de ruptures. Et la négation des individualités qui composent les cultures est une erreur anthropologique que j'ai déjà signalée (voir « Lévi-Strauss : Race et histoire »). Or, ce sont bien ces individualités qui sont justement à la source du changement.

La globalisation économique et culturelle en cours va effectivement imposer de rompre avec certaines habitudes anciennes. Le multilatéralisme n'a pas encore trouvé un discours qui prenne en compte tous les acteurs et leur histoire. En étant optimiste, on pourrait dire que le discours de Dakar était bien essayé. Contrairement à ce que disent les professeurs en général, africains dans ce cas particulier, on ne peut pas mieux faire, car on fait toujours ce qu'on peut. Les limites sont ici celles de la prétention, anciennement incarnée par une culture, par l'État ou par un seul homme, de dire la totalité de la diversité du réel. C'est ce décentrement des points de vue que le relativisme bien compris doit permettre.

Jacques Bolo


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Voir aussi :

Notes

1. [Ajout] Début octobre 2007, Bernard-Henri Lévy lui-même a considéré que Guaino était tout simplement un raciste. Mais il adopte en cela la stratégie de gauche qui consiste à définir des frontières (sans doute emporté par la réflexion de son livre sur ce thème précis paru au même moment). [Retour]

2. Achille Mbembé, « L'Afrique de Nicolas Sarkozy » (n°6784 sur le site d' Africultures) du 1 août 2007. Compte-rendus de Philippe Bernard, « Le faux pas africain de Sarkozy », in Le Monde, du 24 août 2007, ou le Nouvelobs.com du 6 août 2007 « Un journal accuse Sarkozy de révisionnisme » in.  [Retour]

3. J'ai déjà traité de cette question dans l'article « Les bienfaits de la colonisation »[Retour]

4. En m'inspirant de la remarque de Bourdieu sur les sondages, qui demandent de répondre à des questions qu'on ne se pose pas, je me demande si les intellectuels (africains ou autres) peuvent prétendre représenter l'avis du peuple en général. La plupart du temps, s'il n'est pas indifférent, le grand public a une approche beaucoup plus utilitariste de la politique. [Retour]

5. Remarquons au passage que cette conception explique également l'idée selon laquelle les immigrés doivent déjà savoir parler français avant de venir en France. Évidemment, la réalité est simplement la volonté de trouver des astuces pour limiter l'immigration (surtout africaine). Mais il est intéressant de s'apercevoir de la généralité des mécanismes qui permettent de produire ces absurdités. [Retour]

6. [Ajout] La solution était évidente, et a été intelligemment proposée : « Madame Ba Konaré, historienne et épouse de l'ancien président malien Alpha Oumar Konaré, a invité, dimanche 23 septembre, les historiens africains à participer à la rédaction d'un manuel d'histoire sur leur continent destiné à "mettre à niveau les connaissances de Nicolas Sarkozy. » (Nouvelobs.com, 24.09.2007) [Retour]

7. Et, en France, l'image actuelle est que le développement en Afrique a échoué (j'ai eu l'occasion de fournir un exemple du contraire dans Malthusianisme). C'est plutôt l'Asie qui est à la mode, et c'est vers elle que vont la majorité des investissements, ce qui en renforce encore l'intérêt. Or, l'Asie est précisément en train de contribuer au développement de l'Afrique. Les Français commencent à s'en apercevoir : il y a des progrès donc ! [Retour]

8. Il faut remarquer cependant que quand Nicolas Sarkozy rencontre Georges Bush, il ne lui fait pas la leçon sur la situation à Guantanamo. Apparemment, un petit cours de rattrapage n'est pas inutile :

Charte des Nations Unies. Déclaration universelle des droits de l'homme - 10 décembre 1948 :

Article 8 : Toute personne a droit à un recours effectif devant les juridictions nationales compétentes contre les actes violant les droits fondamentaux qui lui sont reconnus par la constitution ou par la loi.
Article 9 : Nul ne peut être arbitrairement arrêté, détenu ni exilé.
Article 10 : Toute personne a droit, en pleine égalité, à ce que sa cause soit entendue équitablement et publiquement par un tribunal indépendant et impartial, qui décidera, soit de ses droits et obligations, soit du bien-fondé de toute accusation en matière pénale dirigée contre elle.
Article 11 : Toute personne accusée d'un acte délictueux est présumée innocente jusqu'à ce que sa culpabilité ait été légalement établie au cours d'un procès public où toutes les garanties nécessaires à sa défense lui auront été assurées. Nul ne sera condamné pour des actions ou omissions qui, au moment où elles ont été commises, ne constituaient pas un acte délictueux d'après le droit national ou international. De même, il ne sera infligé aucune peine plus forte que celle qui était applicable au moment où l'acte délictueux a été commis.
 [Retour].

9. Il ne s'agit pas ici d'une critique de la repentance, mais d'un constat du niveau réel des Français. Et je ne veux pas dire que le niveau baisse, mais plutôt qu'il n'a jamais été bien haut sur ces questions. Il ne faut pas non plus se faire d'illusions sur la France « ce grand pays millénaire, de grande culture... ». Quand on pense au passé, on se réfère simplement à quelques rares individualités, dont la qualité elle-même était relative à l'époque et à leur environnement – comme toujours. [Retour]


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