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Social / Urbanisme - Décembre 2018

Habitat insalubre

Résumé

Il vaut mieux chercher les causes que les coupables. Mais si on les cherche, on finit par les trouver, dans un cas comme dans l'autre.

L'effondrement d'immeuble vétuste de la rue d'Aubagne à Marseille, le 5 novembre 2018, a suscité une révolte incriminant la responsabilité de la mairie, le maire Jean-Claude Gaudin (LR) et des notables propriétaires d'immeubles insalubres. Les huit morts ensevelis par l'immeuble écroulé ont suscité l'évacuation d'urgence de 1600 personnes de 200 bâtiments selon un article du Monde. Cette mesure d'urgence est sans doute exagérée. Elle montre bien le laxisme qui a régné en matière d'urbanisme pendant des années.

Le véritable problème est plutôt qu'il devrait être évident que les vieux immeubles ne sont pas éternels et qu'il faut forcément envisager de les démolir un jour ou un autre. Les responsabilités des municipalités en matière d'urbanisme se réduisent à l'exigence d'appliquer des critères stricts de sécurité et d'insalubrité. La question ici est de savoir si cela a été le cas. Le maire dit attendre les conclusions de l'enquête.

Vieilles pierres

Une responsabilité collective indirecte réside dans la conception actuelle de l'urbanisme qui prône un culte des vieilles pierres étendu abusivement à une sorte de patrimonialisation de tout et n'importe quoi. Le façadisme qui en découle consiste à vouloir conserver les façades anciennes et donc, par extension, de tolérer les immeubles anciens au-delà de la limite de l'insalubrité. Une des explications est le discrédit des cités HLM construites dans les années 1950-1970. Pourtant, elles constituaient justement une amélioration des conditions d'hygiène et de confort. On l'a complètement oublié depuis !

C'est seulement ensuite qu'on a amélioré le confort des immeubles anciens des centres-villes, mais souvent en divisant les pièces pour créer des salles de bain et des WC intérieurs qui n'existaient pas. On a donc créé des pièces minuscules et mal disposées, en oubliant que ces immeubles étaient eux aussi des HLM de l'époque précédente. On a fait semblant de croire qu'il s'agissait d'« immeubles bourgeois » qui accorderaient un statut supérieur à leurs occupants par rapport aux banlieues populaires devenues plus tard des banlieues immigrées. Ces immeubles étaient simplement ceux qu'on avait cessé de démolir quand est arrivée la mode de l'ancien. On peut remarquer d'ailleurs que, précisément quand on rénove ces anciens quartiers insalubres des centres-villes, certains critiquent ce qu'ils appellent une gentrification.

Biais du social

L'insalubrité résulte surtout du fait que la réalité des coûts d'entretien est biaisée par l'existence des HLM, dans lesquels les subventions ou les aides au logement faussent l'information sur les prix réels. Concrètement, il en découle que les propriétaires profitent des allocations logement pour augmenter un loyer. De tels prix ne trouveraient pas preneur sans cette aide. Cela se produit précisément au détriment de ceux qui n'en bénéficient pas pour une raison ou pour une autre. Les plus pauvres sont donc obligés de se loger dans des immeubles insalubres. Ces immeubles se dégradent d'autant plus que leurs locataires ne peuvent pas bénéficier des aides du fait des critères d'attribution qui excluent cette insalubrité. C'est un cercle vicieux.

On peut toujours récupérer le coup en accusant les marchands de sommeil. Mais outre les causes structurelles précédentes, la responsabilité est aussi partagée entre les profiteurs et les victimes. Les locataires acceptent ces mauvaises conditions ou contribuent en partie à leur dégradation. Il se constitue des sortes de bidonvilles verticaux : immeubles insalubres, chambres de bonnes, mais aussi de simples immeubles mal entretenus. C'est aussi une erreur de croire que les logements peuvent être fournis à la demande. Il existe des disponibilités à un moment donné, rares en l'occurrence, et les locataires en subissent les conséquences et les propriétaires en tirent avantage. Une légère augmentation des loyers, en particulier chez les bailleurs sociaux, permettrait un meilleur entretien et davantage de nouveaux programmes de construction.

L'hygiénisme de la fin du XIXe siècle consistait déjà à résorber l'habitat insalubre. Il avait été associé plus récemment à l'eugénisme nazi par la confusion verbale (hygiénisme/eugénisme) du fait que Lacan puis Heidegger avaient imposé de jouer sur les mots. Il s'agissait aussi de refuser l'excès d'« hygiène sexuelle » du fait de la révolution des moeurs, et par extension le discours sur la salubrité en général, sans doute en inversant la stigmatisation selon laquelle le sexe, c'est sale, pour dire que la saleté, c'est cool. Plus généralement, il s'agit surtout de misérabilisme (où se côtoient le Paris de Hugo et la Commune).

La problématique misérabiliste n'était pas celle des HLM à l'origine. Leur but était bien l'amélioration de l'habitat. La dérive trouve plutôt son origine dans le fait de cibler les plus pauvres, sans doute sous l'influence tutélaire de l'abbé Pierre en France. Elle a incité à construire de plus en plus à l'économie. Une des raisons était l'idée de maintenir d'autant plus une différenciation sociale que les immeubles prétendument bourgeois eux-mêmes étaient mal équipés à l'origine. Il ne fallait donc pas monter trop le niveau. Même la Cité radieuse du Corbusier (précisément à Marseille), n'avait pas prévu une place suffisante pour les appareils ménagers, qui étaient alors réservés à une élite. Au final, le succès de ces programmes HLM a créé de ghettos, ainsi que le désir de se différencier de la part des centres et la fuite en périphérie pavillonnaire. Le seul résultat a été une augmentation mafieuse du pouvoir des maires et de l'État.

Urbanisme foireux

La résorption des taudis au début du XXe siècle avait plutôt bien commencé dans les grandes villes. Les campagnes restaient encore « dans leur jus » des siècles précédents. Cela nous donne aujourd'hui encore quelques jolis villages, à condition qu'ils soient rénovés, mais la plupart sont assez quelconques. Notons que ceux qui se plaignent de l'oubli de l'espace rural font semblant d'ignorer tous les équipements réalisés à partir de rien (comme le rappelait Jean Fourastié), alors même que la population était en diminution, avant l'envahissement campagnard par des zones pavillonnaires.

La succession des modes architecturales, après la Deuxième Guerre mondiale, a surtout consisté à construire de futurs immeubles insalubres. Aux HLM à la réputation déplorable actuelle ont succédé ces programmes de pavillons périurbains. Les conséquences de la qualité très relative de leur construction ont été envisagées par l'architecte Paul Chemetov, tandis que leur éloignement nécessite un usage massif de l'automobile. J'ai déjà signalé que les nouvelles pratiques de logement et leurs coûts énergétiques condamnent ces programmes à être des gouffres financiers, au niveau personnel ou de l'équipement municipal. On dit souvent que l'endettement en général sera payé par les générations futures, le vrai problème est plutôt le véritable coût des mauvais investissements, en temps réel, pour ceux-là mêmes qui les réalisent. Finalement, en 2018-2019, on a récolté la crise des gilets jaunes. Il faut toujours finir par passer à la caisse.

Incompétence technocratique et citoyenne

Les reproches adressés à la mairie de Marseille pour l'effondrement de la rue d'Aubagne relèvent malheureusement des contradictions de la situation technocratique française. Les citoyens se défaussent sur les technocrates et les élus qui leur servent ensuite de boucs émissaires. Ces politiciens en profitent pour revendiquer le monopole de la décision pour accroître l'hégémonie tentaculaire de l'administration. Mais personne n'assume la responsabilité des mauvaises décisions collectives.

Le réel problème est le déficit de logement de qualité qui a été renforcé par la fausse solution du logement prétendument social, dont je notais l'échec récurrent à propos d'une catastrophe équivalente en 2005. Encore récemment, comme je l'ai écrit en 2018, sous prétexte d'accélérer la construction, le gouvernement cédait aux sirènes des constructeurs (et des mêmes architectes parfois mal inspirés) pour réduire les contraintes d'accessibilité pour les handicapés. C'est naturellement une conséquence de l'absence de séparation des pouvoirs quand ceux qui construisent les programmes sociaux sont ceux qui définissent les normes. Ce n'est même pas besoin de ne pas les respecter puisqu'il suffit de les changer. Le privé peut simplement s'aligner sur ces faibles exigences. En amont, c'est la vraie explication, structurelle, de la responsabilité des élus dans les catastrophes qui accablent les citoyens.

Jacques Bolo

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