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Société / Politique - Mai 2012

Paris n'est pas toujours Paris

Résumé

La question des « classes populaires » dont on parle tant dissimule le véritable enjeu, qui peut être élucidé à l'aide de nos bons vieux mythes culturels.

Je suis arrivé à Paris en 1981. Quelques années plus tard, à l'occasion d'un exposé de linguistique, j'ai fait une remarque qui peut répondre à la question actuelle sur les classes populaires. Une analyse en terme de « classes » titille les neurones pavloviens de la gauche rétro alors qu'il s'agit simplement de CSP (catégories socio-professionnelles) des sociologues. C'est la technique Soral-Zemmour qui regrette le bon vieux temps de la guerre froide qui s'est achevée avec le bulldozer contre le foyer d'immigrés par le maire communiste de Vitry, en 1980. Cette fausse sociologie clivante singe le marxisme, mais divise les travailleurs qu'elle invoque sur le modèle identitaire qui n'a de « classe » que la caste.

Quand on vient de province, comme moi, et qu'on « monte à Paris », on considère que toute l'Île de France en fait partie. On sait que jadis, pour quelqu'un du sud, les « Parisiens », c'était tous les Français du nord, à partir de Lyon. Avec le GPS, on a un peu amélioré la précision. Mais pour un provincial, Paris ne s'arrête pas au périphérique. Le « Grand Paris » est déjà réalisé. Les premières années, j'habitais à Vanves, juste derrière le parc des expositions de la Porte de Versailles. Je considérais évidemment que je vivais à Paris. Ce qui était d'ailleurs le cas presque toute la journée, comme tout bon provincial qui découvre la capitale. J'étais étudiant à Nanterre, puis à la Sorbonne

Dans les années 70-80, le dessinateur de BD Francis Masse avait fait une carte du schéma mental du Parisien. Il y montrait une carte du monde en anamorphose, centrée sur le plan du métro (à l'époque, le métro ne dépassait guère le périphérique) et une France coupée en deux entre les « babas » au sud et les « ploucs » au nord, avec le reste de la planète assez vague partagé (si mes souvenirs sont exacts) entre les Boches, les Bougnouls et autres Chinetoques et Amerloques.

Au cours de mon exposé de linguistique sur les accents et la diversité régionale française, je mentionnais évidemment l'accent parigot, de Belleville, des anciennes classes populaires parfaitement ostracisées auparavant. Ceux qui regrettent le bon vieux temps regrettent quelque chose qui n'a jamais existé. Je crois avoir mentionné le cas du film Falbalas (1945), de Jacques Becker, où le couple principal (Raymond Rouleau et Micheline Presle) visite un appartement et s'amuse du concierge (français de souche) en disant que l'appartement est « impeccable » pour se mettre à son niveau. Alors seulement, le gardien put alors reprendre le terme, avec la caution de ce couple de « beautiful people » du monde de la haute couture (déjà !). Certains ont oublié d'où ils viennent.

J'avais continué mon exposé par ma remarque synthétique que certains Parisiens ne se rendent pas compte du problème fondamental : « Ils croient qu'ils vivent à Paris, alors qu'ils ne vivent qu'à Paris ». Ils se croient à Paris-capitale, alors qu'ils ne sont qu'à Paris-ville, ou « Paris-villages » comme ils disent eux-mêmes dans une sorte de lucidité pourtant inconsciente de la fatalité sociale. Comme disent les sociologues : à l'époque, la stratification était verticale au lieu d'être horizontale. Pas seulement. L'inconvénient de la République est qu'elle ne permet pas de distinguer Paris de Versailles, le peuple de la cour. Un provincial monte bien à la capitale et court-circuite les Parisiens de souche qui font antichambre à la cour du roi en revendiquant des privilèges, comme dans le film Ridicule, de Patrice Leconte. « Ridicule », c'est le mot que je cherchais.

Quand on parle de sentiment de déclassement, il faut tenir compte de cette dimension imaginaire. Elle explique parfaitement la haine envers le bobo qui reste dans la capitale de la part de ceux qui ont cru s'élever dans la hiérarchie sociale en s'éloignant dans les banlieues pavillonnaires lointaines (sur le modèle américain du feuilleton Ma sorcière bien aimée). La rancoeur contre les immigrés est de même nature. Eux aussi vivent bien à Paris-capitale-internationale, même quand ils habitent en banlieue. On comprend que certains essentialistes soient contre ce « relativisme » qui découle directement de la distance avec le lieu d'origine ! Les marxistes parlaient de la relation « centre-périphérie » pour l'impérialisme.

La reprise par certains sociologues du discours plein de ressentiment des natifs rejetés en banlieue lointaine incite à penser qu'ils sont un peu trop solidaires pour être honnêtes. Ils se croient « scientifiques » sur le mode des « intellectuels sans attache » de Mannheim, mais sont plutôt des « intellectuels organiques » perpétuant la tradition syndicale de leurs parents (immigrés ou non) de la banlieue rouge.

Il faut d'ailleurs remarquer que le bobo (bourgeois-bohème) qui se force à rester dans Paris, s'il n'est pas un fils à papa, n'est souvent qu'un « intellectuel précaire », plus bohème que bourgeois. La tradition remonte à Rutebeuf et Villon, jusqu'à Van Gogh et Aznavour (pour la chanson). Le bobo est bien obligé de rester dans un appart modeste près de son lieu de travail et de fréquentation des lieux de sociabilité où il maintient ses contacts professionnels. S'il peut se le permettre, s'il a réussi dans le showbiz, l'informatique ou la finance, il peut s'échapper en banlieue chic. Sinon, quand il fonde une famille, il est obligé de s'exiler en banlieue cheap ou à la campagne, en le justifiant par des arguments vaseux, culturels ou écolos, dont un sketch du film de Jean-Michel Ribes, Rien ne va plus (1979), s'était moqué (avec Jacques Villeret comme personnage principal). Les plus intellectuels utilisent ce genre de « légitimation » pour expliquer leur échec personnel, les autres accusent les immigrés. Chacun fait ce qu'il peut.

Cette haine « de classe » mise en scène par les « populistes » vise à délégitimer ceux qui gravitent autour des lieux de pouvoir, la caste supérieure, ses employés ou le petit personnel. L'hostilité est instrumentalisée par la droite contre l'élite de gauche et réciproquement. Mais les bénéficiaires en sont ceux qui visent à prendre ou conserver les bonnes places en se jouant de ceux qui gobent le discours égalitariste républicain. Dans une capitale, Petit Paris ou Grand Paris, les places sont chères. Il est parfois très difficile de traverser la rue. Et c'est ce modèle de course à l'échalote, et non la lutte des classes, qui permet de comprendre la géographie sociale en général (schéma valide aussi en province, à son échelle). Le franchouillard se prend pour le gaulois Astérix en lutte contre le puissant César, il est simplement l'arabe Iznogoud qui veut être calife à la place du calife ! C'est l'auteur du scénario de ces deux BD, René Goscinny (1926-1977), qui se révèle le seul vrai sociologue français.

Jacques Bolo

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