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Sociologie - Janvier 2013

Sociologie Google Maps® du périurbain

Résumé

Une nouvelle géographie périurbaine s'est dessinée depuis quelques décennies, mais ce n'est plus la ville. Voyage de sociologie urbaine sur Google Maps®.

En cherchant un nom de lieu sur Google Maps, j'ai eu l'impression que le village de Poulx, où j'avais dû passer une fois ou deux fois dans les années 70, était plus grand qu'il n'aurait dû être selon mon souvenir. C'était bien le cas. Le village originel (signe rouge) est complètement marginal par rapport à l'expansion d'une gigantesque banlieue pavillonnaire.
Poulx

Poulx
Le village originel que voici a dû passer d'une centaine d'habitants à 4 000 actuellement. Le périurbain est à la mode. Je comprends pourquoi. Le phénomène est massif.
Les villages traditionnels de la région étaient des villages-tas, avec de ruelles étroites. Ils n'étaient pas très commodes pour les voitures, alors que tout le monde en possède une à la campagne de nos jours, ni pour les piétons dès qu'une voiture arrivait.
Poulx
Poulx
La différence est impressionnante entre le style ancien des villages de la région et ces nouveaux lotissements. C'est un relatif grand espace pour une relativement petite population. Il est possible que les habitants fassent leurs courses dans les hypermarchés de Nîmes, à une dizaine de kilomètres seulement.
Il semble que les nouvelles constructions de Poulx soient d'un standing convenable, malgré leur facture assez standardisée. C'est le style actuel dans la région. L'urbanisme est aéré du fait des jardins. Il y a de la place sur les trottoirs, mais je doute que les habitants se déplacent beaucoup à pied. On ne peut pas dire que les rues soient animées.
Poulx
Poulx
La piscine semble devenue un must. Les professionnels ont dû faire fortune. Le modèle des banlieues américaines, californiennes pour le parallèle avec le climat local, est la nouvelle réalité sociale. J'en parlais, il y a un peu moins d'un an (« Paris n'est pas toujours Paris ») à propos de « ceux qui ont cru s'élever dans la hiérarchie sociale en s'éloignant dans les banlieues pavillonnaires lointaines (sur le modèle américain du feuilleton 'Ma sorcière bien aimée') ».
On peut supposer que les habitants actuels sont des nouveaux venus. Mais il peut aussi s'agir de petits enfants de gens du cru, qui profitent de l'existence d'un terrain disponible pour ne pas payer le foncier. Sinon, les possesseurs des terrains à bâtir ont dû faire fortune. Habitent-ils toujours dans le vieux village ou louent-ils les vieilles bâtisses à des gens de la ville pour habiter dans ces nouvelles villas ?

Urbanisation ou villagisation

Cet urbanisme n'est pas celui de la ville avec des appartements. Il a pour modèle la maison familiale. Elles ne sont plus regroupées en villages tas, ou à la rigueur en village rue, comme dans le nord de la France, où les maisons sont généralement contiguës avec un jardin à l'arrière, dont on peut voir un exemple à Amiens, ci-contre.
Amiens
Le modèle des nouvelles villas du lotissement de Poulx et d'ailleurs serait plutôt un mélange de fermette ou de chalet pour la forme et de maison de maître pour le jardin. On peut considérer que c'est un modèle réduit de ce qui existe pour les résidences traditionnelles plus riches, avec un jardin généralement clos par des murs plus hauts (voir ci-dessus).
Newtown
Dans le modèle des banlieues américaines, le jardin est généralement ouvert sur la rue, et l'espace est souvent beaucoup plus grand. Toujours sur Google Maps, j'ai observé ce phénomène dans la ville de Newtown aux USA, où a eu lieu la fusillade dans une école en décembre 2012. C'est une région où j'étais allé dans les années 70, et j'avais remarqué cette organisation très extensive dans les banlieues riches.
En écoutant les infos sur les événements du nord-Mali, j'ai eu la curiosité d'aller aussi voir la photo aérienne de Tombouctou. On y observe aussi une organisation de l'espace en parcelles individuelles, avec un espace fermé, comme en France.
Tombouctou

Perspectives urbaines

Cette organisation de l'espace en lotissements, de Poulx à Tombouctou, en passant par Newtown, n'est pas vraiment une structure urbaine, mais celle de villages amplifiés qui ne sont pas encore passés à l'état de ville. Malgré sa généralité, on peut s'interroger sur la pérennité future de ce modèle urbain. Les entités familiales sont instables aujourd'hui, souvent mobiles. Les familles nucléaires ne durent pas dans le temps, elles ont peu d'enfants qui partent chacun de leur côté. On peut d'ailleurs craindre que les maisons ne durent pas non plus. Ce qui peut signifier un surinvestissement pour les ménages, pour l'aménagement communal, pour l'entretien du bâti et pour la consommation énergétique. Nous avons vu que la hausse du prix de l'essence a rendu hors de prix ce choix d'éloignement des centres.

Un défaut des petits villages était déjà celui qu'avait souligné le film d'Éric Rohmer, L'arbre, le maire et la médiathèque (1993) [quel titre idiot !]. Zoé, la petite fille du film disait que la campagne manque d'espaces verts. Le paradoxe est, en effet, qu'à la campagne, les villages sont généralement entourés de champs cultivés ou de clôtures dans les zones d'élevage. Ce n'est pas le cas à Poulx. Dans le sud de la France, ce serait plutôt les chasseurs qui sont un risque pour les promeneurs qui s'aventureraient dans la garrigue.

Poulx qui devait avoir une centaine d'habitants en a aujourd'hui environ quatre mille. Au moins, on peut davantage se promener dans le nouveau village. Ce n'était vraiment pas le cas dans les anciens très petits villages dont on avait trop vite fait le tour. Sur les routes extérieures, il n'y avait pas de trottoirs. La circulation était souvent trop dangereuse pour se promener sur les bas-côtés. On peut espérer que ce n'est pas le cas dans les lotissements, mais les villageois conduisent souvent comme des fous. Et la présence de chiens qui aboient quand on passe devant les jardins est assez désagréable pour les promeneurs.

En semaine, les habitants travaillent sans doute à la ville voisine. Si c'est le cas, ces lotissements sont donc des villages-dortoirs. Il est assez probable que les loisirs consistent à prendre sa voiture et d'aller en ville. Nîmes est à moins d'une dizaine de kilomètres. Le seul changement est sans doute que l'école n'a pas fermé grâce aux enfants. Mais ce ne sera pas forcément permanent si tous les habitants sont venus s'installer en même temps avec des enfants du même âge. Les adolescents vont sans doute au lycée en ville. Et une fois partis, les parents resteront seuls et on aura un village de vieux.

Un article récent de Rue89 (Chemetov : « Le mauvais logement est une machine à briser les gens », le 14 septembre 2012) soulevait la question de cette nouvelle organisation de l'espace au détriment de la ville. Paul Chemetov y regrettait un dénigrement de l'urbain :

« Je pense que le prochain drame de la société française, ça va être le vieillissement de ces pavillons. [...] Le jour où les gens auront fini de payer leurs traites, leur maison sera constructivement périmée. Leurs enfants seront partis. Ils ne seront de nulle part ailleurs. Avec des voitures pour se déplacer. Comment voulez-vous desservir des pavillons d'une si faible densité avec des transports en commun ? C'est impossible.
« Je me souviens toujours de cette remarque de Roger Quilliot, lettré, amateur de Camus, qui fut un des premiers ministres de l'Urbanisme de François Mitterrand. Il avait signé un article dans Le Monde où il disait : "Ils croient acheter le paradis, ils achètent l'enfer à crédit." »

Jacques Bolo

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