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Méthodologie / Sociologie - Septembre 2014

L'affaire Marcel Gauchet

Résumé

La polémique de rentrée joue à qui sera le plus rebelle dans le monde académique, ou le plus académique chez les rebelles.

Polémique de rentrée contre la participation de Marcel Gauchet aux « Rendez-vous de l'Histoire », du 9 au 12 octobre 2014 à Blois. L'écrivain Édouard Louis, auteur d'En finir avec Eddy Bellegueule, et le sociologue Geoffroy de Lagasnerie se scandalisent de le voir y prononcer la leçon inaugurale, du fait de ses positions sur le mariage gay. D'autant que le thème de ce débat est « les rebelles » et que Gauchet est considéré comme faisant partie des « nouveaux réacs ».

La polémique inclut évidemment la glose formelle inutile de savoir si la rébellion est seulement de gauche, puisque les réactionnaires se rebellent contre les changements sociaux au nom de la tradition. C'est le propre de l'intellectualisme de créer des concepts abstraits et de s'empêtrer avec leurs conséquences (on comprend que la question se pose dans ces Rendez-vous de l'histoire). Comme le formulent les pétitionnaires : « Contre quoi Gauchet s'est-il rebellé dans sa vie si ce n'est contre les grèves de 1995, contre les mouvements sociaux, contre le pacs, contre le mariage pour tous, contre l'homoparenté, contre les mouvements féministes, contre Bourdieu, Foucault et la 'pensée 68', contre les revendications démocratiques ? » (Libération, « Pourquoi nous boycottons les Rendez-vous de l'histoire ? », 31 juillet 2014). Les griefs sont importants.

Cette actualité nous permet de nous demander si la rébellion véritable concerne aussi les moeurs. La démarche déjà ancienne de Marcel Gauchet peut aussi être considérée comme anticipant la dérive de la gauche dite populaire qui considère que les réformes de société sont petites-bourgeoises dans la tradition stalinienne de l'opposition entre « contradictions principales » (économiques) et « contradictions secondaires » (sociétales). Le courant de la grande révolution socialiste renvoie donc les réformes sociétales au lendemain du Grand soir. Toute tentative d'« aménager le capitalisme » est condamnée comme complice.

Pays réel et pays légal

J'ai eu l'occasion de montrer récemment, à propos de Michéa, que la réalité de cette option prétendument prolétarienne était plutôt pétainiste. Elle n'a pas assimilé la notion d'égalité des droits et conçoit la révolution politique dans le cadre de la société traditionnelle. Pas étonnant qu'elle rejoigne sur ce point la « droite révolutionnaire » dont parle Zeev Sternhell.

Mais l'erreur des jeunes opposants à Marcel Gauchet consiste à feindre d'ignorer la persistance observable cette réalité. Comme je le disais, à propos du populisme du FN, dans un article précédent :

« Un certain angélisme consiste à confondre le pays légal des grands principes avec le pays réel, qui régresse à une idéologie raciste. C'est aussi une question de défaillance éducative. L'illusion fondamentale obéit à une sorte de « modèle iranien ». [...] On a trop cru que ce pays se modernisait à l'époque du Shah, à marche forcée, et en fermant les yeux sur la dictature et la torture, alors que persistait une idéologie rétrograde qui a finalement fait sa « révolution islamique » [populiste]. C'est aussi le cas de la « révolution conservatrice » aux États-Unis (du créationnisme à Sarah Palin et aux tea-parties). Les intellectuels de gauche et les bobos croient toujours un peu trop vite que « c'est arrivé » et abandonnent l'éducation patiente qui permet que ça arrive (méfait de la méthode globale). »

Il faut savoir analyser la réalité telle qu'elle est et non telle qu'on considère qu'elle devrait être. Le fait que l'initiative vienne d'Édouard Louis, auteur d'En finir avec Eddy Bellegueule, et de Geoffroy de Lagasnerie, spécialiste de Foucault et de Bourdieu, est ironiquement symptomatique. Foucault avait accordé une bienveillance équivoque à la révolution iranienne et le livre de Louis montre la situation des homosexuels dans les milieux populaires de province. Son interprétation a d'ailleurs été contestée par les personnes concernées, et c'est aussi une information. La question de la norme dans les milieux populaires rejoint la question Gauchet. J'ai d'ailleurs revisité récemment un texte célèbre de Bourdieu lui-même, « L'opinion publique n'existe pas », où il se fait l'avocat de ces valeurs populaires, en contrebalançant leur conformisme sur les moeurs pas leur progressisme politique qui me paraît relever plutôt d'une soumission à la doxa marxiste de l'époque. On est bien en plein dans le sujet.

Paradoxes révolutionnaires

L'autre question formelle bateau concerne donc l'attitude militante qui exclut la possibilité de débat avec des adversaires. Caractéristique stalinienne connue. La question concerne bien les rebelles, qui ne sont notoirement pas dans « le débat » (ironiquement, nom de la revue que dirige Marcel Gauchet). Le propre du débat, académique surtout, serait-il d'être intrinsèquement réactionnaire : « une minute pour les juifs, une minute pour les nazis », comme le dit le sarcasme révolutionnaire ? L'histoire du « pas de liberté pour les ennemis de la liberté » n'en finit pas de se reproduire comme farce.

Ce point méthodologique n'est pas inutile. Dans les circonstances actuelles, il n'est pas faux de considérer que proposer à Gauchet d'introduire ces « Rendez vous de l'histoire » est une provocation. Même au bénéfice de l'âge, l'université ne propose pas à Faurisson d'introduire un colloque sur les génocides. Il est faux de prétendre que les débats présentent toutes les thèses à égalité. Certaines sont considérées comme fausses et leurs auteurs discrédités. Ils seront mentionnés comme repoussoirs dans les exposés. La tradition académique n'est pas aussi neutre qu'elle pourrait le prétendre, spécialement en ce qui concerne les rebelles, qui sont davantage des objets d'étude, souvent longtemps après coup, que des intervenants. Les opposants et les partisans au mariage pour tous ne font pas des débats communs dans le cadre universitaire. Il faut noter que ce genre de confrontation a lieu à la télévision, réel lieu du débat actuel.

Pourquoi certains sont considérés comme des interlocuteurs légitimes alors que d'autres ne le sont pas, avec les mêmes idées ? On a un exemple de ce genre avec les cas Michéa/Soral. Le cas Gauchet est d'un autre ordre (ou devrait l'être). Il me paraît plutôt relever de l'inertie ou du copinage académique, outre sa position à la tête d'une revue qui influence la vie intellectuelle française depuis 1966. L'université est conservatrice autant que mandarinale.

Le vrai problème du cadre universitaire est bien que le débat académique ne comporte que rarement des contradictions directes. Il s'agit généralement d'une succession de monologues. Le véritable inconvénient de la présence de Marcel Gauchet pour introduire un colloque sur la rébellion aurait été l'absence de toute rébellion à son égard. La présence de Jean-Noël Jeanneney comme directeur scientifique des rencontres en question porraient inciter à penser que les échanges seront trop policés pour être honnêtes. Mais cette courtoisie requise est une illusion. Elle n'empêche pas, de la part d'institutions d'un sérieux académique affiché comme le journal Le Monde, certains débinages retors, comme dans l'épisode du sinologue Simon Leys que j'ai examiné le mois dernier.

Mais la solution de Louis et Lagasnerie a le défaut de sembler porter sur la personne de Gauchet, « qui parle ? », voire sur le symbole qu'il incarne. Le défaut de l'approche militante des signataires de la pétition est aussi de risquer de galvauder la qualité du travail universitaire des contestataires. La rébellion scientifique authentique consisterait à porter réellement la contradiction dans les débats eux-mêmes. On voit que ce n'est pas l'habitude universitaire ou militante. On reste souvent dans la politique qui consiste, fondamentalement, à contraindre les opposants ou les minorités. Et c'est ça qu'il faut changer.

Revendiquer, comme le font ces dissidents, des instances séparées, n'est pas la bonne méthode. Dans une interview au magazine Les Inrocks (n° 978 du 26 août 2014), Edouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie ne conçoivent pas qu'on les accuse d'être staliniens. Ils sont trop jeunes pour avoir connu cette époque et ses séquelles post-soixante-huitardes. Le processus n'excluait pas seulement Faurisson, mais bien Aron, par exemple. La question n'est pas de parler avec tout le monde pour être poli ou indifférent aux clivages. Le résultat du cloisonnement partisan est une surenchère de conformisme, pour ne pas être mis sur la touche ou ostracisé comme l'étaient les communistes accusés de déviationnisme. Et au final, ce sont les plus sincères qui se font éliminer par les arrivistes. Les collectifs sont des machines à fabriquer du conformisme.

Concrètement, la situation contre laquelle se rebellent les adversaires de Gauchet est précisément la conséquence finale de ces pratiques, où des chapelles académiques, au lieu de s'affronter, ne se parlent pas ou ménagent leurs adeptes par conformisme, qu'il soit radical ou mondain. À l'époque stalinienne, on parlait de dialectique pour caractériser le processus de ce genre d'interactions. On parle aujourd'hui de construction. C'est ça que ça signifie quand on comprend ce que ça veut dire au lieu de mettre ce terme de construction à toutes les sauces et de le réduire à une conception complotiste dans un style néo-stalinien, où ne sont « construites » que les idéologies des adversaires.

En fait, c'est précisément le sujet fondamental du malentendu (de part et d'autre). Gauchet a toujours parlé de la relation individu/collectif (politique/religion) du point de vue de l'individu, tout en étant trop nostalgique du collectif de sa jeunesse, parce qu'il a grandi dans l'ancien monde (en particulier religieux). Ceux qui parlent du point de vue du collectif (militant) ne le comprennent pas et se sentent agressés. C'est l'opposition classique anar/communiste, transposée dans le cadre des débats spécifiquement académiques, mais élitaires pour Gauchet, du fait de sa génération et de son statut.

La véritable problématique en jeu est celle de la rationalité, de la capacité à produire des arguments convaincants, ou tout simplement de la possibilité des sciences sociales elles-mêmes. Il est vrai qu'elles ne sont un peu en train de perdre cette compétence du fait de leur éclatement. Le jeu des antagonismes personnels, générationnels, politiques, complique simplement les choses, comme d'habitude.

Les sciences humaines parlent bien de la réalité, non ?

Jacques Bolo

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