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Références / Méthodologie - Octobre 2012

Pierre Bourdieu n'existe pas

Résumé

Pourquoi nous ressortir la vieille critique des sondages par Bourdieu en faisant semblant de croire qu'elle a un jour été valide ? Cette recherche aux abois d'une autorité tutélaire montre le désarroi de la critique contemporaine. Mais le texte de Bourdieu offre aussi une révélation inattendue.

Le site Internet « Les mots sont importants » (LMSI.NET), le 24 octobre 2012, a republié l'article de Pierre Bourdieu : « L'opinion publique n'existe pas : Quelques remarques critiques sur les sondages d'opinion » qui, comme l'indique LMSI, « est à l'origine un exposé fait à Noroit (Arras) en janvier 1972, publié dans le n° 318 des Temps modernes, en janvier 1973. Il a été repris dans le recueil Questions de sociologie, publié aux Éditions de Minuit en 1984. »

Comme à son habitude qui se veut méthodologique, Bourdieu remet en question les trois postulats implicites des sondages : 1. Le fait que tout le monde ait une opinion, 2. Toutes les opinions se valent, 3. Il existe un consensus sur les questions.

Cette « critique des postulats » est ce qu'on appelle la critique « transcendantale » kantienne. Il faut savoir qu'elle avait été adoptée par les marxistes, surtout dans les années 1970, pour contester ce qui voulait être la légitimité sociale de la démocratie bourgeoise. Il était paradoxal que la sociologie critique se serve de la philosophie pour contester l'observation sociologique, mais c'était la mode du moment.

Bourdieu a raison de noter que la contestation habituelle des sondages porte surtout sur la validité technique de l'échantillonnage. En 1972, il jugeait déjà que cette critique-ci n'était pas vraiment fondée. Elle a pourtant été ressassée jusqu'à nos jours. J'ai eu l'occasion de noter dans un article précédent (« Vote utile, vote inutile »), en 2005 :

« Les spécialistes des sondages, pour éviter certaines manipulations trop flagrantes, ont réussi à imposer la publication de la fiche technique (taille de l'échantillon, méthode, etc.). Mais cela ne signifie pas grand-chose, excepté par rapport à un micro-trottoir où les réponses sont trop rares, trop peu diverses, et surtout soigneusement sélectionnées, ou bien par rapport aux réponses volontaires à un questionnaire, où seuls ceux qui sont motivés répondent. En fait, il faudrait plutôt indiquer, comme le font les Américains, un taux de validité, qui aurait l'avantage de relativiser les résultats, surtout sur les petits scores. »

Entre temps, on a adopté la méthode américaine. Mais comme ce n'était donc pas le problème, ça n'a pas trop d'importance. Comme le dit Bourdieu, les biais dans le choix des questions sont beaucoup plus importants. Mais il a tort de s'interroger sur les « conditions sociales d'apparition de ces biais ». Il ne faut pas s'étonner que celui qui commande un sondage (et le paye) ait un intérêt quelconque à défendre. Son but n'est pas la connaissance académique. Il ne faut pas s'étonner non plus que les sondages soient liés à la conjoncture ! Le but est exactement de prendre le pouls de l'opinion. L'erreur de Bourdieu sur ce point venait sans doute du fait que cette pratique était relativement nouvelle à l'époque.

Bourdieu a raison, par contre, de souligner que les questions, qui obéissent à une demande politique, gagneraient à être plus pertinentes vis-à-vis du sujet traité, l'éducation dans le cas cité. Que les politiciens instrumentent les sondages est devenu habituel. Cela pouvait surprendre un universitaire à l'époque (c'est aussi un fait social !). On s'y était résigné, mais j'ai aussi salué, en 2011, « Le réveil du cinquième pouvoir » (scientifique) à propos de rectifications par les personnels de l'INSEE, de statistiques gouvernementales. Il était temps. En 2012, pour les élections présidentielles, on a même vu l'apparition en France des « facts checkers » à l'américaine dans la presse et Internet. J'en évoquais l'existence (pour en marquer l'absence en France) dans mon livre, Philosophie contre intelligence artificielle (p. 355), en 1996 !

À son époque, Bourdieu pouvait encore dénigrer les statistiques avec un magistral : « il n'est rien de plus inadéquat pour représenter l'état de l'opinion qu'un pourcentage » qui fait sourire aujourd'hui. Les sociologues français critiquaient alors la « quantophrénie » américaine. Mais cette prétention méthodologique de Bourdieu se réduisait surtout très classiquement à attaquer la légitimation par le pouvoir, au moyen de l'appel à l'opinion, de ce qui constituait de simples « rapports de force ». Cette soumission à la grande tradition marxiste fait aussi sourire aujourd'hui.

Bourdieu nous fait aussi le coup de l'oubli des non-réponses ou des votes nuls, dont j'ai aussi parlé dans « Bruno Gaccio vote blanc  » (le marxisme se serait-il recyclé dans le comique ? Cette idée n'est pas si incongrue). Bourdieu rappelle assez justement que ces non-réponses apportent des informations. Mais il semble douter que les sondeurs en tiennent compte et il se polarise sur la manipulation politique des résultats. Ici encore, on peut imaginer que cela concernait les débuts du phénomène. Aujourd'hui, les contre-pouvoirs existent – et s'ils n'existent pas, ils en sont responsables, puisqu'on connaît les trucs. C'est aussi la fonction de la connaissance. On pourrait appeler cela la dialectique.

Quand Bourdieu insiste lourdement sur son premier postulat selon lequel tout le monde n'a pas une opinion, il me semble qu'il s'avance beaucoup. Que tout le monde ne soit pas compétent est possible, mais cela n'a jamais empêché personne de parler. Et de toute façon, la démocratie suppose que « l'opinion » soit bel et bien consultée de temps en temps. Légitimer le gouvernement des experts est une tendance, que j'ai déjà notée chez Bourdieu (« sociologue de la communication »), qui me paraît contradictoire avec l'opinion de ceux qui s'en réclament. Cette opinion n'est pas très informée. C'est le cas de le dire. Et comme preuve de cette différence de compétences par rapport au grand public, Bourdieu considérait comme pertinente celle des gauchistes à distinguer entre leurs différents groupuscules, qui ne représentaient rien et ne se présentaient souvent même pas aux élections. Flattait-il, pour sa conférence dont l'article est issu, ce genre de public très engagé ?

Révélation étonnante, Bourdieu cite des études américaines qui montrent que les classes populaires sont plus autoritaires et plus conservatrices. On reconnaît les questions actuelles qui animent la « gauche populaire », après la « droite populaire ». Il se livre donc à des contorsions en parlant « d'éthos de classe » (évoquant son concept fétiche d'« habitus ») pour excuser ce côté réactionnaire et pour le contredire en parlant du progressisme des réponses concernant les luttes sociales. La gauche populaire et la droite Soral-Zemmour seront heureuses de confirmer que Bourdieu les soutenait en 1972 en distinguant entre les questions sociétales et les questions sociales en ces termes :

« Bref, la proposition 'Les classes populaires sont répressives' n'est ni vraie ni fausse. Elle est vraie dans la mesure où, devant tout un ensemble de problèmes comme ceux qui touchent à la morale domestique, aux relations entre les générations ou entre les sexes, les classes populaires ont tendance à se montrer beaucoup plus rigoristes que les autres classes sociales. Au contraire, sur les questions de structure politique, qui mettent en jeu la conservation ou la transformation de l'ordre social, et non plus seulement la conservation ou la transformation des modes de relation entre les individus, les classes populaires sont beaucoup plus favorables à la novation, c'est-à-dire à une transformation des structures sociales. Vous voyez comment certains des problèmes posés en Mai 1968, et souvent mal posés, dans le conflit entre le parti communiste et les gauchistes, se rattachent très directement au problème central que j'ai essayé de poser ici : celui de la nature des réponses, c'est-à-dire du principe à partir duquel elles sont produites. L'opposition que j'ai faite entre ces deux groupes de questions se ramène en effet à l'opposition entre deux principes de production des opinions : un principe proprement politique et un principe éthique, le problème du conservatisme des classes populaires étant le produit de l'ignorance de cette distinction. »

J'ai parlé plusieurs fois des conflits entre le PC et les bobos. Mais bizarrement, dans cette alternative, on est surpris d'apprendre que les secondes réponses aux sondages auraient alors un sens politique valide ! Il n'y a pas que « le pouvoir » qui manipule les questions. Et comme, en 2012, on espère toujours les « transformations des structures sociales », on a dû se contenter des questions sociétales en attendant des lendemains qui chantent plus conformes au dogme.

Bourdieu parle aussi de diversion et de neutralité. Mélenchon aussi nous avait fait le coup du refus de traiter ce qu'il considérait comme des questions annexes (la prostitution) et j'avais dit qu'il n'avait pas tort, mais que la question n'en existe pas moins pour autant. J'ai également manifesté, dans ma critique d'un livre de Raymond Boudon, mon accord avec un autre point de l'article de Bourdieu sur le fait que la neutralité des questions, pour ne pas choquer, risque d'avoir pour résultat que les réponses n'ont pas le même sens pour tout le monde. Mais cela relève aussi de la responsabilité des sondeurs et de problématiques plus techniques que politiques.

Aujourd'hui, la situation est un peu différente du fait de la quantité énorme de sondages. Le principe général à retenir est qu'ils fournissent quand même des informations et qu'elles sont nombreuses. On ne peut pas refuser la connaissance disponible dans des sondages à moins de vouloir les interdire (c'est plutôt la volonté de contrôle qui constitue une manipulation). Le principe de l'enquête d'opinion est en lui-même méthodologiquement correct : la connaissance sociologique repose sur l'enquête. Elle s'oppose à une connaissance prétendument a priori qui repose forcément sur des préjugés ou sur l'autorité de la tradition. Elle doit s'améliorer par la pratique et non sortir toute armée du crane de Jupiter, comme disaient les marxistes (c'est cela que ça signifie).

Le véritable problème de l'opinion publique est plutôt l'interprétation de la masse d'informations disponibles. Bourdieu a raison de considérer qu'on peut aussi manipuler des données, mais il a tort de croire que seul « le pouvoir » peut le faire. Par exemple, j'ai parlé de ce que j'estime être une erreur en ce qui concerne la mesure des inégalités hommes/femmes (in « Journée de la femme mystifiée »), comme serpent de mer journalistique et politique (il ne s'agit pourtant pas de sondages, mais bien de données officielles). Il me semble qu'il s'agit plutôt d'erreurs et d'incompétence, dont la conséquence est justement contre-productive en ne s'attaquant pas aux véritables problèmes qu'on souhaite bien résoudre. Car je suppose que ces erreurs ne résultent pas d'une sorte de complot pour maintenir les inégalités, au moins de la part des féministes.

Bourdieu nous fait aussi le coup de l'opinion individuelle isolée, dans la tradition marxiste de l'époque, pour nous dire que « les opinions sont des forces et les rapports d'opinions sont des conflits de force entre des groupes. » J'ai déjà parlé, à propos de Lévi-Strauss, de la difficulté des intellectuels (de cette époque, mais pas seulement) de concevoir le rôle de l'individu dans son appropriation personnelle des valeurs collectives (à propos de la langue en particulier). L'affiliation à tel ou tel groupe est précisément la conséquence de la compétence individuelle, et c'est bien l'individu, au final, qui doit décider dans l'isoloir.

Bourdieu pouvait dire, en 1972, qu'un responsable politique n'agissait pas en fonction des sondages, mais de personnes dont l'opinion a du poids. Comme il était question de commenter conjoncturellement un sondage sur l'éducation, il pouvait toujours considérer que les professeurs, mais surtout leurs syndicats, étaient plus compétents que le public pour en décider. Vu le résultat et les controverses qui persistent sur le sujet, on peut envisager qu'on aurait peut-être mieux fait de consulter davantage l'opinion publique. Mais Bourdieu semble surtout généraliser sa critique du sondage à la démocratie pour lui préférer la lutte des classes organisée, dans un langage qui était devenu désuet, mais qui redevient à la mode à l'occasion de la crise.

Quant à dire : « L'opinion publique n'existe pas », on peut considérer que le texte de Bourdieu a été démenti par l'évolution sociale de ces quarante dernières années. Il est incompréhensible de reprendre cette thèse pour l'agiter comme un mantra rétro. Aujourd'hui, plus personne ne s'en remet au parti pour savoir ce qu'il doit penser (à supposer que cela ait jamais existé réellement). Chacun prétend bien avoir une opinion. On peut admettre que la qualité de ces opinions est parfois discutable. Mais c'est un fait. L'analyse de Bourdieu est datée. Au mieux, il s'agit d'histoire, pas de sociologie. Mais j'ai plutôt tendance à penser que Bourdieu a manqué l'analyse de la démocratie moderne qui se mettait en place à l'époque. Et je crains que le recours sans distance à des textes de ce genre indique l'incapacité actuelle à fournir un cadre d'analyse contemporain adéquat à ce qui est en train d'avoir lieu, comme on le constate dans la filiation actuelle du populisme de droite et de gauche avec ce texte.

Jacques Bolo

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