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Références / Méthodologie - Juillet 2012

Raymond Boudon : Déclin de la morale, déclin des valeurs (2002)

Résumé

Contrairement à l'idée de déclin, Raymond Boudon nous montre une continuité dans l'évolution des valeurs morales. Mais il cède un peu, finalement, à la déploration d'une dégradation, bien qu'il l'interprète autrement qu'on pourrait le craindre.

Raymond Boudon : Déclin de la morale, déclin des valeurs, ed. PUF, Paris, 2002, 114 p.

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Avec un titre pareil, on se dit : « Aie, Aie, Aie ! À quoi va-t-on avoir droit ? » Eh bien, non. C'est même exactement le contraire. Bon, un peu quand même, à la fin. Mais cela me paraît résulter d'un autre travers. Ceux qui ne lisent que l'introduction et la conclusion risquent de se méprendre et d'y voir la confirmation de lieux communs que le petit livre de Boudon contredit tant empiriquement que théoriquement.

Après une introduction qui envisage la rupture que constitue le monde moderne sur la questions des valeurs, selon Bryan Wilson, Ulrich Beck et Anthony Giddens, Boudon a longuement recours aux enquêtes mondiales du Sourcebook (1998) de Inglehart, Basanez et Moreno, pour justifier l'idée d'une assez grande continuité sur les questions morales. Raymond Boudon est connu pour valoriser les données empiriques qu'il considère assez justement comme le fondement méthodologique correct des sciences humaines.

Un problème d'interprétation des données rend cette approche discutable dans la mesure où il s'agit de déclarations concernant les attitudes (vis-à-vis du travail, de la politique, de la religion, de la morale, des différences), plutôt que des mesures des comportements réels. Outre les limites habituelles des sondages et de l'éventuelle absence de bases de comparaison antérieure, le vrai risque est toujours une réponse biaisée par un certain conformisme. Mais c'est quand même une information sur ce qu'on peut appeler les « valeurs », qui ont bien une dimension déclarative. On parlait naguère de « représentations ».

On pourrait justifier le basculement des valeurs auquel ont été sensibles les auteurs cités ou tout simplement le Café du Commerce, que Boudon mentionne aussi. Le large public est d'ailleurs le principal concerné par cette question des valeurs. Mais une rupture n'est pas contradictoire avec l'idée d'évolution, puisqu'elle se référe simplement au moment où les anciennes valeurs ne sont plus majoritaires, ou ne sont plus les seules considérées comme structurantes. Boudon notera aussi que certaines réponses dépendent évidemment de la formulation de la question : quand on demande si les religions sont légitimes à s'exprimer sur des questions sociétales ou morales (chômage, gouvernement, homosexualité, euthanasie, avortement), la réponse peut simplement signifier qu'elles peuvent toujours donner leur avis, mais qu'on n'est pas obligé de le suivre. La véritable question aurait dû demander si chacun suivait les autorités religieuses pour ses choix personnels. Un défaut des sondages est qu'il faut afficher une certaine neutralité pour ménager les interviewés, au risque que les réponses n'aient pas le même sens pour tout le monde.

Sur le fond, l'argumentation du livre de Boudon peut se résumer à l'idée d'absence de déclin de la morale et des valeurs dans la mesure où ce qu'on observe est que l'individu s'est approprié personnellement les normes sociales imposées auparavant de l'extérieur.

Boudon voit dans ce progrès de l'individuation une justification des théories de ses auteurs classiques favoris, Montesquieu, Tocqueville, Max Weber, et même Durkheim dont il récupère la vision de l'individualisme. Comme Raymond Boudon est le pape de l'approche sociologique en terme d'« individualisme méthodologique », on pourrait soupçonner une possibilité de recherche de confirmation de ses propres options (selon le principe de la « selective exposure theory »). Ses intuitions personnelles utiliseraient a posteriori des justifications empiriques. On peut plutôt considérer que son approche lui permet de voir un mécanisme masqué aux yeux de ceux qui ont une conception collective. C'est sans doute cette dernière approche globalisante qui ne permet de percevoir que les ruptures en négligeant la diversité permanente des comportements personnels. Sur ce principe, j'ai reproché à Lévi-Strauss de ne pas envisager la solution individualiste aux problèmes de l'identité culturelle.

On ne peut donc que regretter que le livre sur termine sur la reprise des thèmes qui motivait la question du déclin de la morale et des valeurs. Quand Boudon récapitule les poncifs sur l'inflation des lois et des droits, de l'augmentation de la criminalité, de la violence à l'école, des excès de l'antiracisme, ceux de la déconstruction ou des cultural studies, etc., il nous fait la totale en semblant donner raison aux réactionnaires. Tout est à refaire. En fait, son interprétation utilise sa théorie personnelle des « effets pervers » qui exagèrent ici l'exigence des droits individuels. Cela peut être mal compris, d'autant que Boudon en rajoute une couche. Il visera certains, dont Bourdieu (sans le nommer), en les affublant du sobriquet wébérien d'« intellectualisme prolétaroïde ». Ce qualificatif me paraît plutôt découler des délires réactionnaires de Scheler, que j'ai également commentés et réduits à leur contexte pré-nazi. Scheler y surfait précisément sur l'idée nietzschéenne d'un déclin des valeurs. Il s'opposait en fait simplement aux valeurs humanistes et libérales de la philosophie des Lumières.

Cette concession à la déploration est quand même une facilité qui néglige une analyse spécifique des thèmes traités (école, délinquance, droits individuels), spécialement si on les rapporte à leur base de comparaison passée. C'est décevant, puisque Boudon critique lui-même vertement l'idée d'une solution générale. Il a raison. C'était le piège de la notion de « valeur » qui renvoie seulement à l'opinion qu'on a sur ces sujets au lieu de porter sur la réalité, et qui semble faire référence à la tradition au lieu d'analyser les valeurs nouvelles. Ce qui relève de la paresse intellectuelle ou de l'incompétence des passéistes.

Pourtant, Boudon se situe fondamentalement dans le cadre de l'analyse des erreurs, comme quand il vise les théories collectives des marxistes. Il devrait mieux expliciter ce cadre pour en tirer tout le bénéfice. Son opposition récente au relativisme est elle-même une conséquence funeste de l'ambiguïté du terme de « valeurs », sous lequel les réactionnaires refusent justement le pluralisme et l'individualisme que Boudon essaie de fonder. Le véritable relativisme, propre à la sociologie, correspond à la diversité des points de vue et des situations, qu'il faut bien prendre en compte (Bourdieu les considère plutôt comme des déterminations).

Raymond Boudon est aussi trop respectueux du cadre et de ses références académiques. Cela lui a sans doute coûté l'influence qui aurait dû être la sienne. L'évolution qu'il décrit dans ce petit livre correspond bien à son approche en terme d'individualisme méthodologique. Il aurait mérité le rôle d'interprète des changements en cours, et celui de théoricien de l'appropriation individuelle des valeurs comme caractéristique de la civilisation contemporaine. Mais Boudon a été victime de la prééminence du discours marxiste et de ses succédanés encore persistants. Même s'il s'y oppose de façon nuancée, Boudon se permet pourtant quelques piques vachardes propres à la vie intellectuelle concrète. Les universitaires sont des pince-sans-rire et l'université un panier de crabes.

Les travaux récents de Boudon peuvent avoir tendance à considérer la vox populi comme la vox dei. C'est en plein dans le sujet des valeurs. Mais une contextualisation historique, subjective, pragmatique, est toujours indispensable sous peine d'une régression dogmatique. Souligner seulement les continuités me paraît un artifice qui décrit simplement la tradition universitaire dans laquelle Boudon veut se situer. Un des biais de l'académisme est de considérer que tout est dit. Quand Boudon critique les errements prolétaroïdes/humanistes, il me semble négliger la phase de construction des nouvelles représentations par les intellectuels de tous niveaux, qui sont ceux qui formulent concrètement les « valeurs », avec leurs propres limites, dans la complexité démocratique de la concurrence des relations interindividuelles. C'est aussi vrai pour la science avec les nombreux tâtonnements de la recherche. Personne ne détient d'emblée la vérité.

Puisqu'on parle de « valeur », il faut bien remarquer que, dans ce débat sociologique, les deux camps en présence ont effectivement raté l'articulation de l'individuel et du collectif et se sont épuisés en querelles qui ont laissé le champ libre aux imbéciles.

Jacques Bolo

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