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Conneries / Recherche - Juillet 2011

Le réveil du cinquième pouvoir ?

Résumé

La récente affaire où le ministre de l'Intérieur a vu corriger son interprétation des taux d'échec scolaire des enfants d'immigrés a permis aux statisticiens de l'INSEE de réaffirmer l'autonomie de ce cinquième pouvoir qu'est la science. La généralisation de ce genre de comportement est la seule méthode pour répondre patiemment à la crise de légitimité actuelle de la recherche.

Statistiques ethniques

Le cinquième pouvoir, celui des scientifiques, qui est plutôt le deuxième (experts, conseillers du prince, etc.), a marqué, bien que timidement, son indépendance envers « ses autorités de tutelle », ou supposées telles, qui tentaient de lui imposer un « devoir de réserve » garantissant au gouvernement le droit de mentir ou tout simplement de dire des conneries [1]. Claude Guéant, ministre de l'intérieur, qui faisait une interprétation biaisée sur le taux d'échec scolaire des enfants d'immigrés a été contredit par le syndicat des statisticiens de l'INSEE.

Justement, cette affaire Guéant avait été soulevée par le deuxième pouvoir : le quotidien Libération des 25 et 27 mai, dans sa rubrique « Désintox », avait contredit les propos du ministre qui disait que «deux tiers des enfants qui sortent du système scolaire sans qualification sont des enfants d'immigrés». Claude Guéant avait même envoyé un droit de réponse à Libération pour réaffirmer ses propos en disant s'appuyer sur une étude de l'INSEE de 2005. Libération a montré l'erreur d'interprétation du ministre, qui consiste à comparer les 10,7 % des enfants d'immigrés qui sortent sans qualification avec les 6,1 % des autres dans le même cas. En effet, les taux en question sont plutôt à rapporter à la proportion d'enfants d'immigrés de 10 %. Comme l'administration de l'INSEE ne contredisait pas elle-même le ministre qui se recommandait de ses études, les syndicats de chercheurs ont pris la parole pour rectifier l'interprétation de leurs statistiques, confirmant l'analyse de Libération.

Un internaute, « xav1960 », dans les commentaires d'un des articles de Libération (jeudi 2 juin à 10h04), termine le calcul qui porte sur un échantillon de 13 000 enfants, dont 1 324 enfants d'immigrés, et obtient donc :

« 1324 enfants d'immigrés  x 10,7 % = 141 enfants
« 13000-1324 enfants de non-immigrés x 6,1% = 712 enfants
« Conclusion : parmi les 141 + 712 = 853 enfants qui sortent du système scolaire sans qualification, ceux qui sont des enfants d'immigrés représentent 141 / 853 = 16,5% »

Soit 83,5 % pour les non-immigrés. Les 16,5 % d'enfants d'immigrés représentent juste un sixième du total, soit quatre fois moins (2/3 = 4/6) que ce que prétend le ministre.

Dans les commentaires du même article de Libération, j'ai eu l'occasion de m'exprimer moi-même (jeudi 2 juin à 12h18) en ces termes :

« Le choix est clair: un service public comme l'INSEE se doit de rétablir la vérité et s'exprimer ès qualités. En république, les fonctionnaires ne sont pas soumis aux dirigeants (contrairement à la conception monarchiste ou fasciste). Ils sont au service du peuple et de la science. »

On n'est plus au temps où la légende devait se contenter de faire dire à Galilée « Et pourtant, elle tourne ! », pour revendiquer l'indépendance de la recherche envers le pouvoir dogmatique de l'Église ou de l'État.

Crédit de la recherche

Cette polémique peut répondre à une question qui se pose, ces derniers temps, sur la crédibilité de la recherche [2]. Elle est sans doute issue du fait que les chercheurs payés par les entreprises se croient davantage au service d'intérêts privés que de la science (comme ceux qui défendent l'innocuité de la consommation de tabac). Le problème se pose également, vis-à-vis de l'État. On le voit dans cette affaire, mais on le savait déjà. Ma solution : Un chercheur, payé par l'État, est au service de la collectivité, pas du gouvernement.

Le principe que j'affirme n'est pas un principe « idéaliste », comme le qualifierait l'idéologie antibisounours de Zemmour (ou Védrine). C'est au contraire le fondement même de la recherche scientifique qui suppose évidemment de ne pas falsifier ses résultats [3]. La science moderne, depuis l'Encyclopédie de Diderot et D'Alembert, entre autres, n'est pas le royaume du secret et du mensonge d'État. Cette attitude pouvait concerner le « stade théologique » de la science (comme dirait Auguste Comte), qui se satisfait de la manipulation des masses, qu'elle soit volontaire ou qu'elle fasse de nécessité vertu. Dans le secteur privé, le maintien volontaire de l'ignorance correspondait aux secrets des corporations féodales. Mais cela ne concerne pas la réalité de la recherche moderne qui suppose la transparence, depuis cette époque des encyclopédistes.

L'erreur est issue de l'incompréhension du principe de la recherche appliquée, le passage de la science à l'industrie, qui se manifeste par les brevets. Cette incompréhension pourrait expliquer le retard français en la matière, et c'est cela qu'il faudrait corriger, vite. Ce sont paradoxalement les cyniques qui sont des bisounours en la matière. Leur incompétence en est la cause. Contrairement à ce que certains pensent, un brevet ne correspond pas au secret, mais à la publication au grand jour de la recherche contre un monopole temporaire d'exploitation, garanti par l'État. Cela correspond donc exactement à la publication des travaux scientifiques, perçue en France, un peu exclusivement, sous l'angle de la seule diffusion des Lumières abstraites.

Mais même sous l'angle de la connaissance, le désintéressement est absolument faux. Dans la pratique, les scientifiques sont rétribués personnellement pour leurs travaux, et la concurrence règne dans la recherche, pour les postes, les budgets, les récompenses, ou simplement la notoriété, par les publications elles-mêmes. La négligence de ce phénomène est moins une question de bisounours-attitude, puisque tout le monde est au courant, que d'une légèreté épistémologique qui refuse d'intégrer cette réalité. Le sentiment d'hypocrisie qui peut parfois en découler est tout bonnement le fruit de cette incompétence à théoriser la science correctement.

On pourrait considérer qu'il s'agit d'une réalité libérale qui contredit l'idéalisme de gauche, mais le « libéralisme » cynique est démenti par la publicité des connaissances et la diffusion de l'éducation nécessaire à l'existence d'un vivier où trouver les chercheurs. Il s'agit plutôt d'un désaveu du romantisme de l'art pour l'art, qui renvoie à l'inégalitarisme qui règne presque toujours comme modèle explicatif dans la communauté scientifique. On connaît également les connotations racistes de l'idéologie concernant les statistiques éducatives, comme celles de l'affaire en question (leur interprétation est d'ailleurs fausse). L'essentialisme étant évidemment la caractéristique d'un racisme aristocratique.

Ressaisissement

Cet épisode de résistance nous montre que le contre-pouvoir scientifique doit, comme je l'affirmais dans mon commentaire de Libération, se manifester ès qualités et servir de « désintox » chaque fois que c'est nécessaire. La responsabilité scientifique signifie d'abord que les scientifiques sont garants de la validité de leurs travaux et de leur interprétation. Une administration responsable de la statistique nationale est comptable de la diffusion exacte des données qu'elle publie.

La crise actuelle de la recherche est de la seule responsabilité des scientifiques. Ils se sont enfermés dans la fameuse « reconnaissance par leurs pairs », dont la nature est simplement le corporatisme ou l'élitisme, et ils s'étonnent du discrédit qui en résulte. Les fraudes dont se rendent coupables les scientifiques aux ordres de l'industrie sont équivalentes à la lâcheté des scientifiques payés par l'État, c'est-à-dire les citoyens. De l'exactitude des connaissances qu'ils transmettent dépend d'ailleurs la validité de leur formation.

On voit aux État-Unis, avec la polémique sur le darwinisme, qu'il existe une contre-culture religieuse anti-scientifique qui cohabite avec une science très avancée, ce qui suppose une élite coupée du public (d'où, assez logiquement, l'idée d'une sorte de théorie du complot, du côté des masses incultes). En Europe, nous avons l'équivalent avec la question du libéralisme et du pouvoir financier mondialisé qui unit les souverainistes de gauche et de droite contre ce qu'ils appellent la pensée unique. Dans les deux cas, il semble qu'il ne puisse pas y avoir de possibilité de débat fondé sur des faits et qu'on en soit revenu à l'époque du « qui parle ? » des marxistes.

Cette situation est renforcée par le « constructivisme » régnant dans les sciences humaines, qui conteste l'existence même d'une réalité, scientifique ou économique, qui suppose d'abord des observations et des interprétations correctes admises par tous les camps. Ce qui implique le débat. Dans le cas initialement considéré, il est évident qu'il ne peut pas y avoir deux interprétations, une de droite et une de gauche, des données de l'INSEE. Dans ce cas, c'est celle classiquement de gauche qui est juste. Il serait souhaitable que les scientifiques de droite se mobilisent sur cet exemple pour garantir une autonomie de la science, à charge de revanche. C'est le seul moyen de rétablir l'autorité de tous les scientifiques. Sinon, chaque lâcheté, dans chaque camp (celle des scientifiques de gauche est notoire à l'époque de stalinisme), sapera l'autorité commune et instaurera, jour après jour, le règne de la surenchère idéologique des imbéciles, dont on voit les conséquences caricaturales, en Amérique comme en Europe.

Jacques Bolo

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Voir aussi :

Notes

1. Il en avait été de même dans l'affaire Zemmour, ou le pouvoir législatif avait recadré le pouvoir médiatique : on n'a pas le droit de dire qu'« on a le droit de discriminer » en France. Parce que c'est comme ça et pas autrement. Cet imbécile de Robert Ménard, ancien président de Reporters sans frontières, avait revendiqué pour le quatrième pouvoir médiatique « le droit de dire des conneries ». Comprend-il la liberté de la presse comme ce droit-ci et celui de défendre les discriminations raciales sans aucune sanction ? Précisons que Zemmour a été condamné à 2 000 euros d'amende avec sursis, et à payer les frais de justice des associations parties civiles et la publication du jugement (environ 10 000 euros). Il n'a pas été éliminé, comme dans les dictatures, où les journalistes victimes de la répression, pensait-on, défendent les valeurs de liberté, de justice et d'égalité et pas celles de dire des conneries ni les discriminations raciales. Sinon, franchement, on s'en foutrait qu'on les retrouve dans une poubelle. Robert Ménard a sa place dans les tabloïds anglais, presse poubelle (plus confortable que celle des journalistes précédents), ou la télévision Fox News aux États -Unis. Actuellement, il préfère travailler à la télévision, où il fait ce genre de travail. [Retour]

2. Par exemple : Le Monde du 15 juin 2011 : « Les Français se fient à la science, pas aux chercheurs » ; Médiapart du 11 avril 2011, « La pensée économique en manque de pluralisme » ; Libération, du 10 février 2011, « Geoffroy de Lagasnerie fait sortir les chercheurs de l'université » ; Médiapart : ou le blog de Jean-François Bayart « Pourquoi avoir fondé Chercheurs sans frontières » etc.). [Retour]

3. Au passage, notons que l'emploi du terme « falsification », par Popper, comme critère de scientificité, était ce que j'ai appelé une « mauvaise traduction » particulièrement malheureuse en la matière. La conservation de ce terme en français montre la connerie qui règne dans la philosophie des sciences. [Retour]

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