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Médias / Écologie - Janvier 2015

« Charlie » : Symbole ou Diversion

Résumé

Tout le monde veut passer à la une, même dans les faits divers. Le dénigrement fait partie du jeu pour passer devant. Mais on meurt tous à la fin. La gueule ouverte.

En ce début 2015, à l'occasion de l'attaque contre Charlie Hebdo, puis celle de l'Hyper-Cacher, qui ont fait 17 victimes (20 avec les terroristes), certains n'ont pas manqué de rappeler que le nombre de morts dans d'autres attentats ou catastrophes était bien plus important ailleurs. Justement, début janvier, une attaque du groupe islamiste Boko Haram a fait environ 2000 morts dans des villages du nord du Nigéria. Ce n'est pas rien.

Les esprits forts n'ont pas manqué de remarquer que la mobilisation n'était pas la même. C'est un peu facile. Mais on ne peut pas nier que le parallèle est possible. D'autres ont aussi remarqué que la mobilisation n'aurait pas été la même non plus pour le seul Hyper-Cacher. C'est aussi probable.

Tout cela est évidemment un peu factice. Comme je l'ai dit encore récemment, il ne faut pas faire semblant de s'étonner de ce que tout le monde sait, ni faire semblant de croire que la terre ne continue pas de tourner, ni surtout feindre d'ignorer que l'actualité sélectionne des événements marquants plus ou moins arbitrairement, pour les remplacer rapidement par d'autres.

Les assassinats des journalistes de Charlie ont déclenché autant une stupeur qu'une mobilisation immédiate et exceptionnelle. Cette réaction constitue une réponse du même type que Mai 68 contre l'idée selon laquelle « la France s'ennuie », phrase que Pierre Viansson-Ponté avait écrite dans le Monde du 15 mars, précédent de peu les événements. Ce qui lui aurait fait rater de peu le prix Albert-Londres s'il n'avait pas passé l'âge. Le Monde maîtrise mieux les archives que la prospective. Et l'on voit que les médias ne font pas l'événement. D'où l'intérêt de plus d'objectivité en ce qui concerne les drames.

La stratégie culpabilisatrice est inepte si elle refuse aux médias le compte rendu de l'actualité sur le mode « breaking news ». Le reproche est justifié quand la hiérarchisation est mauvaise. Mais le nombre des victimes n'est pas le seul critère. Les nécrologies de personnes célèbres occultent bien celles du commun des mortels. Il en décède chaque jour plus de mille cinq cent en France. Un plus connu vole souvent la vedette à beaucoup d'autres qui ratent leur sortie. Le mois de janvier 2015 aura bousillé l'ultime plan média de certains.

On ne peut pas reprocher aux médias de parler d'un phénomène aussi exceptionnel qu'un attentat contre toute une rédaction. Pour les drames moins urgents, on pourra toujours repousser de quelques semaines un dossier préparé à l'avance ou le lancement d'une enquête. D'ailleurs, on ne parle pas que de Charlie. La guerre en Syrie-Irak continue. Boko Haram aussi. L'Ukraine...

Justement, si on veut des comparaisons ou des oublis, une coïncidence troublante a eu lieu. Il ne s'agit pas d'en parler à la place de Charlie, puisque, précisément, ça dure depuis longtemps et que ça va continuer encore quelques décennies. Cette fin janvier, les médias ont rappelé le drame des cancers dus à l'amiante. Il y en aurait 2 200 nouveaux cas par an et jusqu'à 1 700 décès annuels pour encore quelques années. Ça fait quand même cent fois plus de morts que les attentats récents !

Pas de rapport avec Charlie. En fait, si ! Quand je lisais Charlie hebdo, Charlie mensuel, Hara Kiri, au début des années 70, cette équipe faisait aussi un des premiers journaux écologistes grand public, intitulé La Gueule ouverte, dirigée par Isabelle après la mort précoce de son fondateur, Pierre Fournier (Isabelle a aussi été, à l'époque, la femme du dessinateur Cabu, victime des terroristes). Dans un de ses numéros, j'avais eu l'occasion de lire une grande enquête sur l'amiante, qui rappelait aussi qu'on connaissait les risques depuis le début du XXe siècle. L'amiante ne sera interdit en France que vingt ans plus tard, en 1997, surtout grâce à la mobilisation des scientifiques de l'université Jussieu, concernée elle-même par ce problème. Le dossier avait dû être inspiré par ces chercheurs, qui étaient à l'origine de l'écologie en France. Car l'équipe de Charlie/La Gueule ouverte se trouvait à quelques centaines de mètres de Jussieu, 10 rue des Trois Portes, près de la place Maubert.

À l'époque, mais c'est toujours un peu le cas, les écolos étaient considérés comme des doux rêveurs et des freins à la croissance avec leurs principes qui n'étaient pas encore de précaution. Les ouvriers comme ceux de l'amiante étaient les premiers à envoyer paître les babas avec leurs chèvres sur le Larzac. Quand ce n'était pas des menaces de leur casser la gueule parce qu'ils l'ouvraient un peu trop. Le conflit des classes populaires contre les babas-bobos ne date pas d'hier. Les politiques de gauche n'aimaient pas trop que les écolos s'approchent un peu trop des ouvriers des usines ou des centrales. Monopoles.

Quarante ans plus tard, le temps de développement de la maladie, les victimes de l'asbestose, du cancer et du mésothéliome ont encore souvent du mal à faire valoir leur droit à cette maladie professionnelle qu'ils auraient pu tout simplement ne pas avoir. Les habitations, les entreprises et les écoles voisines ont baigné dans la poussière d'amiante pendant des décennies. Elles comptent les malades par dizaines de milliers. Les terroristes responsables sont les industriels qui n'ont pas pris les précautions nécessaires, les syndicats qui ont négligé cette revendication sociétale au profit de la lutte des classes, les préfets qui n'ont pas fait respecter les normes, voire les décisions de justice. Ils courent toujours.

C'est le drame de l'info. On voit qu'il y a toujours d'autres sujets à traiter. L'erreur des écolos actuels est sans doute de se polariser un peu trop sur le changement climatique ou le nucléaire. Et les dessinateurs de Charlie, ces dernières années, auraient dû parler un peu plus d'écologie, pour varier un peu les plaisirs et sauver peut-être des vies. Entre 17 et 1700 (par an).

Jacques Bolo

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