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Politique / Humour - Janvier 2015

« Je suis Charlie » contre Terrorisme

Résumé

Puisque tout le monde est Charlie, profitons-en pour analyser la question sans gêne... pour ne pas changer, en ce qui me concerne. Sinon, on peut toujours continuer de faire semblant. Mais alors, faut pas se plaindre que ça dure.

Les attentats terroristes du 7 janvier contre Charlie hebdo ont provoqué une mobilisation record. Divine surprise (laïque) ? Le 11 janvier 2014, les nombreux rassemblements auraient réuni 3 ou 4 millions de personnes en France, dont 1 à 2 millions à Paris. De nombreux pays ont connu des manifestations de solidarité. Curiosité : en France, les chiffres de la police correspondent à ceux des organisateurs. Autant dire que les méthodes habituelles de comptage auraient produit 15 à 20 millions de manifestants. Ça fera date.

Pourquoi bouder son plaisir ? Le fait est que l'assassinat, par des terroristes, de la bande à Charlie, de policiers, puis de clients d'une supérette Hyper-Cacher, a déclenché instantanément des dizaines de rassemblements spontanés dans des villes de France et du monde entier. La manifestation officielle du dimanche 11 janvier, à Paris, où plus d'une centaine de délégations étrangères étaient présentes, n'a pas donné lieu à la récupération qu'on aurait pu craindre. L'affluence exceptionnelle l'a sans doute désamorcé. Et tout s'est bien passé. Ouf !

Finalement, les plus emmerdés ont été les survivants de Charlie ou les gauchos. Jamais contents les mecs ! C'est ça, au fond, leur truc. Bon, en même temps, on les comprend : un hommage aux provocateurs gauchistes athées par les croyants, les chefs d'États, les journalistes, les politiciens de droite et de gauche, jusqu'au Front national dans une manif à part ! Les familles n'ont même pas eu le temps de dire qu'« elles voulaient se recueillir dans la plus stricte intimité » selon la formule con-sacrée. Raté. C'était plutôt Mondovision, enterrement de Lady Di, Naissance à Monaco, Coupe du monde de football, montée des marches à Cannes, paparazzis et réseaux sociaux, réunis !

Les Charlie/gauchos ont tort de s'inquiéter de la récupération, des messes, des amalgames, des cris de gloire à la police. Tort et raison. Mais c'est pas ça le problème. Ça, c'est juste l'habitude. Chacun fait ce qu'il sait faire. Le truc, c'est qu'au moins au départ, ces rassemblements ont été spontanés. Des attentats, bien plus meurtriers, il y en a déjà eu. Le vrai événement est l'importance et la spontanéité des rassemblements. Le cortège officiel de la manifestation du 11 janvier était secondaire, contrairement aux discours de ceux qui agitent leur chiffon rouge rapiécé. Chacun vient avec son histoire. C'est l'auberge espagnole et la diversité. Pas trop tôt... Au fond, les gauchos sont jaloux. S'il faut qu'ils se fassent assassiner pour qu'autant de monde vienne enfin à leurs manifs !

En plus, on a bien rigolé. Le véritable succès, c'est ça. La parole comique et irrespectueuse s'est libérée sur les pancartes et les réseaux sociaux. Un Mai 68 qui réunit les gauchistes, les communistes, les gaullistes et même les fachos. Un comble pour tous ces adversaires des bobos post-soixante-huitards qui regrettent le bon vieux temps de l'après-guerre (voire juste avant). J'ai bien aimé : « Tu t'es vu sans Cabu ! » La relève est bien là.

La restriction que je ferais concerne l'analyse. Ce n'est pas très grave. L'émotion est précisément une raison qui se cherche. Coïncidence troublante, au cours de l'interview pour présenter son livre, Soumission, qui parle de conversion de la France à l'islam, il se trouve que Houellebecq se justifiait par le besoin de religion face à l'expérience personnelle de la mort d'un proche. L'équipe de Charlie représentait bien la tendance « s'en fout la mort ». Le vrai sens de ce rassemblement me paraît être que la foule a éprouvé le besoin de « faire quelque chose ». Une manifestation rituelle. À la mort de Coluche, Le Figaro avait ironisé sur ceux qui déposaient des messages comme ex-voto devant sa maison. Il est difficile d'admettre que la mort est la fin. On a besoin de faire son deuil en processionnant ensemble ou en verbalisant un mantra : « Je suis Charlie ».

Le succès des rites repose sur les malentendus qu'ils recouvrent. La question s'est posée. Ceux qui étaient là n'étaient pas tous Charlie. Sur Internet, « C'est dur d'être aimé par des cons » a été immédiatement repris de la couverture sur Mahomet parue à l'époque de l'affaire des caricatures. C'est pas gentil. Tu te la pètes, Charlie. Il me semble qu'une bonne partie des manifestants pourraient être des anciens lecteurs de Charlie hebdo, Charlie mensuel, Hara Kiri, ou des lecteurs de BD de tous les dessinateurs assassinés, ou des autres. C'est comme tous ceux qui sont passés au PC et qui l'ont quitté. Ça finit par faire du monde. Même les officiels, les cathos, ou les musulmans ont pu avoir leur période Charlie ou simplement voir les couvertures à la devanture des kiosques. Beaucoup ont grandi avec les dessins de Cabu à la télé dans les émissions enfantines de Dorothée. D'autres qui ne sont pas venus sont aussi Charlie. Même ceux qui reprochent au Charlie actuel de ne pas valoir le Charlie passé ne se sont pas pour autant réjouis de la mort de Cabu, Wolinski, Charb, Honoré, Tignous, Maris, Cayat et des autres.

Certains ont seulement manifesté contre le terrorisme. Ils auraient pu le faire avant. C'est incontestablement le choc provoqué par cette cible de gens qu'on connaît, depuis longtemps, qui a été le déclencheur. Les croyants eux-mêmes, souvent choqués par Charlie, ne souhaitent pas forcément la mort du pécheur. Et même s'ils disent parfois la souhaiter, c'est peut-être un peu pour faire les esprits forts. Ils sont Charlie eux aussi : de mauvais goût. Car contrairement à la légende réac, les bobos droit-de-l'hommistes de Charlie hebdo ne sont pas des bisounours. Ils se moquent de tout, de la mort, de Dieu, d'où le problème. On peut bien se moquer d'eux aussi.

Une chose est certaine, en tout cas, c'est que certains ne pourront plus dire que Charlie critiquait seulement la religion chrétienne parce que c'est plus facile et qu'ils ne risquent rien. Bon, ça c'est réglé. Les cons ont déjà trouvé le truc que les bobos (pourtant pas politiquement correct !) ont été massacrés par les islamistes dont ils étaient les idiots utiles. Sauf que, parallèlement, les gauchos pro-palestiniens et les communautaires musulmans accusaient les Charlie (de l'époque Val-Fourest) d'être islamophobes. Tout et le contraire de tout n'est pas la bonne méthode. Il faut faire la part des choses et creuser un peu plus. Et savoir reconnaître que quand c'est réglé, c'est réglé. C'est pas la peine d'être faux cul. Ça ne trompe d'ailleurs personne.

L'erreur des Charlie est de ne pas avoir vraiment cru aux menaces. C'est aussi ça la vraie ambiguïté des manifestations. Tout le monde se dit que c'est pas possible. Ça l'est... Bisounours ? On sait que ça peut arriver, mais on a du mal à l'accepter vraiment. Sinon on ne vit plus ? Pas seulement. Au fond, c'est ça que nos amis les fachos nous disent. Ils nous préviennent qu'on peut mourir demain. Certains nous le disent franchement : « Je te préviens ! Tu peux mourir demain ! Fais gaffe à ta gueule, connard ! » Ils sont sympas de nous avertir. Il faut être conscient que c'est à ça que servent la police et les militaires. On rigole, on rigole, mais c'est eux qui s'y collent. Personnellement, j'ai toujours été intéressé par ces questions. Comme je suis fan de romans et de films policiers, je serais bien entré dans la police, mais à l'époque je ne buvais pas. Bref, y a pas que dans les manifs qu'il faut applaudir la police. Espérons aussi que nos amis les flics taperont un peu moins fort la prochaine fois.

Je ne crois pas non plus à la frime héroïque de Charb : « Mieux vaut mourir debout que vivre à genoux. » Un minimum de connaissance de l'histoire militaire est nécessaire et, puisqu'on en parle, devrait être enseigné dans les écoles. On raconte que c'est comme ça, debout, qu'est mort Charles Péguy au tout début de la guerre de 14-18. Les officiers étaient censés se tenir droit face à l'ennemi. Il s'est pris une balle dans la tronche, le con ! J'ai aussi envisagé qu'il s'était suicidé au front pour avoir appelé à la mort de Jaurès peu de temps avant son assassinat. C'est mon côté mauvaise langue. Politiquement correct, connais pas.

Ou bien, c'est la tradition révolutionnaire qui monte à la tête de tous les gauchos. Ils concurrencent les fachos pour le romantisme guerrier, et les islamistes pour le culte des martyrs. Pour le coup, il faut le dire, mon truc perso c'est plutôt « je suis Brassens  ». Il est plus cohérent pour ceux qui se prétendent antimilitaristes et qui sont surtout des mauvais élèves sur ces questions. Un peu de culture cinématographique nous enseigne pourtant que le titre anglais ou italien d'Il était une fois la révolution (1971) de Sergio Leone, est Duck you, sucker/Giù la testa (Baisse la tête, Ducon !). Faut relever le niveau culturel, et se mettre à l'abri quand ça tire. La guerre en dentelle, « Messieurs les Anglais, tirez les premiers », c'est fini.

D'où le terrorisme. Faut mettre l'enseignement militaire à jour et ne pas préparer toujours la dernière guerre. La guerre contre le terrorisme n'est pas gagnée et le niveau d'alerte aurait dû être renforcé. Il ne faut pas oublier que la France est en guerre. Après les interventions en Afghanistan, au Mali et en Centrafrique, l'armée française intervient en Irak et en Syrie contre Daech. La situation correspond à celle où la France aidait l'Irak de Saddam Hussein dans sa guerre contre l'Iran. Une vague d'attentats en France visait alors à interrompre ce soutien. On connaît la citation : « cet animal est très méchant, quand on l'attaque, il se défend ».

On parle aussi de la concurrence entre Daech et Al-Qaïda chez les terroristes. Les attentats sont des opérations marketing entre les groupuscules. Il est donc normal que la pub vise des cibles symboliques. C'est une erreur. C'est bien ça qui déclenche les mobilisations. Le 11 septembre en Amérique, les bouddhas géants de Bâmiyân en Afghanistan, les manuscrits de Tombouctou au Mali, Charlie hebdo en France, les juifs un peu partout. La question de savoir si les terroristes sont des vrais musulmans est une fausse question. Il faut simplement constater que le terrorisme islamique ne fait pas une bonne publicité à l'islam. J'ai traité récemment de l'injonction de s'excuser qui en découle. Certains intellos musulmans veulent s'en sortir par la rhétorique. Ça ne marchera pas. La religion vise des symboles. La nouvelle religion est la publicité. Et la pub ne marche pas contre la pub. Il ne faut rien faire de symbolique. Les rationalistes le savent, mais l'oublient.

Les jeunes djihâdistes occidentaux jouent vraiment aux cons. Ils ont grandi en Occident, en France pour ceux là, et connaissent bien la situation locale. Au lieu d'importer tel quel le terrorisme moyen oriental, ils pourraient prévenir ceux qui les commanditent ou à qui ils essaient de plaire que ce genre de stratégie est contre-productive et ne fait pas une bonne pub à l'islam. Je ne prétends pas donner de leçons. Je dis simplement qu'il faut tenir compte de ce qu'on sait. Celui qui va se battre avec les talibans devrait leur dire qu'en Occident (et sans doute aussi en Orient) il est très mal vu de détruire des bouddhas. Pareil pour l'égorgement de journalistes en Syrie ou l'incendie de bibliothèques au Mali. C'est le meilleur moyen de recevoir rapidement des bombes sur la gueule et d'enfoncer encore plus les musulmans locaux dans la merde.

Mais c'est le problème des extrémistes. J'ai toujours l'impression qu'on assiste à un contrecoup de la mondialisation de la part de gens qui ne sont pas sortis de leurs trous alors même qu'ils sont les premiers à courir dans tous les sens. Depuis le début du XXe siècle, c'est le drame des déracinés. Le monde d'avant paraît plus authentique. Le passéisme est même la réponse principale face au terrorisme. On n'est donc pas sorti de l'auberge.

Jacques Bolo

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