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Sociologie - Janvier 2014

Génération X contre Baby-boomers

Résumé

Les baby-boomers n'ont pas tant profité des Trente glorieuses. Ceux qui regrettent le bon vieux temps n'auraient pas la place qu'ils ont aujourd'hui. C'est la lucidité qui peut contribuer à améliorer les choses.

Régulièrement, les médias nous ressortent les récriminations de la génération X (post 1990) contre les baby-boomers (1944-1974). Elle leur reproche d'avoir profité des Trente glorieuses et de n'avoir pas connu la crise. C'est un raccourci journalistique facile qui reprend surtout la critique contre Mai 68 sans trop réfléchir à la simple réalité.

Si ce sont des jeunes qui tombent dans ce piège du « c'était mieux avant », on peut confirmer que le niveau baisse. Mais, l'erreur consiste précisément dans le fait que le niveau n'a jamais été très haut, comme on va le voir. D'où l'inanité totale de la rengaine.

J'ai déjà parlé du fait que les soixante-huitards, ceux qui avaient une vingtaine d'années en 1968, ont donc aujourd'hui autour de soixante-cinq ans. La critique selon laquelle ils auraient accumulé un capital ou trusteraient les postes à responsabilités, est simplement une banalité. À 65 ans, ils ne vont pas rester encore stagiaires. Ceux qui profèrent de telles inepties, surtout en prétendant revendiquer un statut social supérieur, révèlent leur incompétence !

Mais il faut reprendre la question à la base. Le baby-boom a duré de 1944 à 1974. Il se caractérise par une augmentation des naissances par rapport à la période précédente, non seulement celle de la guerre entre 1939-1945, mais depuis la fin de la Première Guerre mondiale. Le nombre de morts parmi les hommes jeunes avait créé un déficit de naissances, la crise de 1929 n'avait rien arrangé. On remarque au passage que le nombre de naissances entre 1900 et 1914 était équivalent à celui du baby-boom.

Années Population
(en millions)
Naissances annuelles (moyennes)
1900-1914 40 845.300
1915-1945 41 653.200
1946-1974 42-52 841.700
1975-2005 52-61 756.100
Source : INSEE, état civil

Quand on parle des Trente glorieuses (1944-1974), il faut être bien conscient que, mécaniquement, ceux qui en auraient profité ne sont pas ceux qui sont nés pendant cette période, au moins au début. Cela concerne forcément des personnes nées avant le baby-boom et qui venaient de connaître les privations de la guerre. La situation n'était encore pas très bonne au sortir de la Deuxième Guerre mondiale et les restrictions se sont prolongées jusque vers 1950. Ceux qui en auraient vraiment profité seraient donc les personnes de plus de quinze ans à cette date, qui ont au moins 79 ans aujourd'hui.

Trente (pas si) glorieuses

Et si on dit profiter... À l'époque, environ la moitié des garçons travaillaient à partir de 14 ans. L'obligation de scolarisation a été prolongée à 16 ans en 1959. Quand on prétend aujourd'hui que le niveau baisse, il faut avoir en tête qu'il n'y avait que 10 % de bacheliers jusqu'au début des années 70. Si on veut améliorer le niveau des bacheliers actuels (qui représentent environ 70 % de la classe d'âge), on pourrait en virer 85 %. Quoi qu'il en soit, ceux qui avaient quatorze ou seize ans (pour ceux qui ont travaillé les plus jeunes) entre le début et la fin de la période, ont donc aujourd'hui entre 55 et 83 ans, au minimum. Comme on travaillait déjà plus tardivement en 1974, il faudrait plutôt considérer un minimum de 65 ans pour la plupart.

Pendant les trente glorieuses, il y avait effectivement du travail. C'est sans doute ce qu'on veut dire quand on regrette cette époque. C'était la reconstruction, puis la modernisation, comme le montre justement le livre de Jean Fourastié, Les Trente glorieuses, à qui on doit ce terme. Ceux qui regrettent aussi la désindustrialisation auraient donc pu travailler en usine et dans les mines, qui n'étaient pas encore fermées. Je ne suis pas sûr que ce soient les postes qu'ils ambitionnent.

Mais au sortir de la guerre, la situation était encore précaire pour les travailleurs. Ce n'est pas pour rien que le Parti communiste était le premier parti de gauche. L'appel de l'abbé Pierre pour les mal-logés date de 1954. S'il existe une anomalie actuellement, c'est plutôt que la pénurie de logements n'a toujours pas été résorbée soixante ans plus tard. Un rappel du niveau de confort des logements depuis la guerre :

Confort des logements 1954 1962 1968 1975 1982 1990 2002
Baignoire ou douche 10,4 28,9 47,5 70,3 84,7 93,4 98,4
WC intérieur 26,6 40,5 54,8 73,8 85,0 93,5 98,3
Sources : Recensements de la population et enquête Logement 2002, Insee

On voit la lente évolution de l'équipement des ménages. Une fois que tous les foyers sont équipés de tout le confort, on oublie souvent que la majorité de la population aurait fait partie de ceux qui n'en bénéficiaient pas. On remarque précisément que le véritable changement s'est produit à la fin des Trente glorieuses.

Équipement des ménages 1954 1960 1970 1980 1990 1995 2000 2005 2010
Lave linge 8,4% 24,4% 56,9% 79,5% 88,0% - 90,0% - 95,0%
Télévision 1,0% 13,1% 70,4% 90,1% 95,0% - - - 97,8%
- dont couleur - - - 43,9% - - - - 97,8%
Automobile 21,0% 30,2% 57,6% 70,8% 76,8% - 80,3% - 83,5%
Téléphone fixe - 10,0% 14,9% 66,3% 95,0% - 97,0% - 89,3%
Réfrigérateur 7,5% 25,8% 79,9% 95,1% - - - - 99,8%
Ordinateur - - - - - 14,8% - 54,0% 69,7%
Internet - - - - - - - 39,0% 64,6%
Source : Insee TEF 2013, Insee

Notons en particulier que l'équipement en téléphonie était très faible jusqu'en 1974, quand le gouvernement Giscard a décidé d'en faire un objet de consommation courante. Auparavant, il était considéré comme un objet statutaire pour les notables. Il fallait attendre plusieurs années pour être équipé. On oublie aussi que tous ces produits de confort ou de loisir étaient très chers du fait de ce même principe élitiste (et des capacités techniques). Ce qui signifie qu'il fallait économiser longtemps (dans un premier temps, on ne faisait pas crédit), puis se priver pour payer un emprunt très élevé. La situation correspondait à celle qui a été rappelée à l'occasion de l'anniversaire des cinquante ans de la collection « Le Livre de poche ».

Il ne faut pas oublier non plus que les jeunes hommes des années 50 ont connu la Guerre d'Indochine (1946-1954) qui se transformera en Guerre du Vietnam (1954-1975) pour les Américains et marquera Mai 68 (les négociations se passaient à Paris et les maoïstes locaux maintenaient la pression). Les Français rempileront immédiatement pour la guerre d'Algérie (1954-1962) qui marquera la fameuse génération censée profiter des Trente glorieuses. Le service militaire durait 18 mois, et 30 mois pendant les « Événements » d'Algérie.

C'était aussi la Guerre froide et le stalinisme. Il faut lire les souvenirs d'Edgar Morin, Autocritique, pour cesser d'idéaliser cette période où régnait le dogmatisme. Mai 68 n'a pas pris la forme gauchiste qu'on a connue en France pour rien. L'image qu'on s'en fait aujourd'hui comme libéral-libertaire correspond simplement à la critique du Parti communiste qui accusait les étudiants d'être des petits-bourgeois, les bobos actuels. C'est amusant de voir que cette analyse a été adoptée par la droite Zemmour-Soral et persiste chez la gauche populaire.

Puisqu'on parle de Mai 68, à la suite des accords de Grenelle, le SMIC a augmenté de 35 % et le salaire réel de 10 % (merci les petits bourgeois !). J'ai eu l'occasion de dire que c'est surtout la concurrence de gauchistes instruits qui a été refusée par les permanents ouvriers. Il n'est pas faux de dire que les gauchistes étaient des intellectuels coupés des masses après lesquelles ils courraient désespérément. Mais leur maximalisme révolutionnaire signifiait surtout qu'ils faisaient du zèle. C'étaient de bons élèves. Et cette nouvelle réalité renvoyait précisément à l'amélioration du niveau scolaire : bien qu'il n'y eut que 10 % de bacheliers, cela correspondait quand même à un doublement ou un triplement par rapport à la période du Front populaire. Pour les contemporains, ce n'était pas rien. D'où le discours élitiste (déjà mentionné) d'un côté, et le populisme de l'autre.

Après crise du pétrole

Bon, on pourrait toujours dire que la dernière fournée des dix dernières années du baby-boom a eu des avantages. Hélas, juste en 1974, la crise du pétrole a commencé et on n'a pas cessé de parler de crise depuis.

J'ai déjà signalé que l'augmentation de la scolarisation a permis le recrutement de nombreux professeurs (entre 1950 et 2000 : de 65 000 à 484 000 dans le secondaire, de 6 000 à 84 000 dans l'université, et même de 188 000 à 373 000 dans le primaire où le nombre d'élèves n'avait pas augmenté).

Nombre d'élèves et de professeurs en France (1900-2000)
Etudiants 1900 1930 1950 1960 1970 1980 1990 2000
Universitaires 30.000 100.000 200.000 310.000 850.000 1.175.000 1.700.000 2.160.000
Secondaire 102.000 500.000 1.100.000 2.628.000 4.654.000 5.500.000 5.858.000 5.394.000
Primaire 6.161.000 5.100.000 5.200.000 7.270.000 7.360.000 7.124.000 6.705.000 6.281.000
Total Elèves 6.293.000 5.700.000 6.500.000 10.208.000 12.864.000 13.799.000 14.263.000 13.835.000
Profs Universitaire 2.000 3.000 6.000 11.000 35.000 40.000 50.000 84.000
Profs Secondaire 13.000 25.000 65.000 120.000 210.000 368.000 417.000 484.000
Profs Primaire 157.000 168.000 188.000 241.000 298.000 332.000 340.000 373.000
Total Professeurs 172.000 196.000 259.000 372.000 543.000 740.000 807.000 941.000
Source : Ministère de l'éducation nationale (France 2001)

Mai 68 s'explique par la croissance des effectifs étudiants. Cependant, on observe que le recrutement de professeurs s'est ralenti dans les années 70/90 dans l'université, au détriment des baby-boomers tardifs donc, avec un sous encadrement comme conséquence. Il a repris ensuite.

Croissance des effectifs d'élèves et de professeurs en France (1900-2000)
Elèves 1900 - 1930 1930 - 1950 1950 - 1960 1960 - 1970 1970 - 1980 1980 - 1990 1990 - 2000
Universitaires 233% 100% 55% 174% 38% 45% 27%
Secondaire 390% 120% 139% 77% 18% 7% -8%
Primaire -17% 2% 40% 1% -3% -6% -6%
Total Elèves -9% 14% 57% 26% 7% 3% -3%
Profs Universitaire 50% 100% 83% 218% 14% 25% 68%
Profs Secondaire 92% 160% 85% 75% 75% 13% 16%
Profs Primaire 7% 12% 28% 24% 11% 2% 10%
Total Professeurs 14% 32% 44% 46% 36% 9% 17%

Mais c'est bien à cette époque, qui a coïncidé avec l'élection de la gauche à la présidence de la République en 1981, que ce qu'on appelle la désindustrialisation a commencé, avec la fermeture des mines. Les baby-boomers de ces régions en ont subi les conséquences. La véritable raison de la fermeture des mines était plutôt leur épuisement. Dans l'industrie, j'ai rappelé ailleurs que la baisse des effectifs était surtout due à l'amélioration de la productivité. Je citais un texte de la CGT qui nous dit que : « Il y a quarante ans, 110 000 personnes travaillaient à la Régie Renault. Aujourd'hui, elles ne sont plus que 45 000 pour réaliser cinq à six fois plus de véhicules par salarié  ». Le nombre d'ouvriers a été divisé par deux et demi, mais le nombre total de voitures produites a donc été aussi multiplié par deux et demi en tout. On ne peut pas vraiment parler de désindustrialisation. Il faudrait parler plutôt d'augmentation de la productivité, et d'industrie de renouvellement, une fois l'équipement des ménages réalisé.

Croissance et Chômage

La vérité de la période n'est pas la fin des Trente glorieuses. Les statistiques de Jean Fourastié mériteraient d'être prolongées. La croissance du pouvoir d'achat s'est poursuivie. En 1973, le SMIC horaire brut était de 4,86 francs (soit 0,75 €), en 2013, il était de 9,43 €. Sans être douze fois plus élevé du fait de l'augmentation des prix, le pouvoir d'achat a été multiplié par deux ou trois depuis la fin des trente glorieuses (certains prix sont restés constants, d'autres ont beaucoup baissé en fonction de la productivité).

L'accusation contre la génération du baby-boom concerne surtout l'augmentation du chômage. À la fin des années 70, on entendait dire qu'il y aurait la révolution si le nombre de chômeurs atteignait 500 000. En 1981, François Mitterrand est sans doute devenu président pour cette raison. Le taux de chômage avait alors doublé depuis 1975. Il a encore triplé, et depuis les années 90, il se maintient à ce niveau (autour de 10 % pour une population active qui est passée de 21,7 millions, en 1975, à 28 millions, en 2010).

Il faudrait nuancer ces chiffres, puisque la population, après avoir été stable à 40 millions toute la première moitié du XXe siècle, a beaucoup augmenté au cours de la deuxième période. Elle atteint 65 millions d'habitants aujourd'hui. Il faudrait donc envisager de diminuer de 25 % la croissance des Trente glorieuses et de 20 % ensuite (du fait de l'augmentation de 10 millions d'habitants pour chaque période).

Le chiffre de chômage doit aussi être relativisé pour tenir compte de la croissance du taux d'activité féminin. Dans les Trente glorieuses, l'idéal féminin était la femme au foyer pour les classes moyennes. C'est à cette époque que les tâches ménagères imposaient une double journée de travail. L'équipement en machine à laver le linge était loin d'être réalisé (voir tableau). Laver le linge à la main prend beaucoup de temps. Les politicien(ne)s ne mettent pas à jour leurs discours quand ils/elles ne tiennent pas compte de cette différence.

Au final, la raison de l'arrêt de la croissance et de la hausse du chômage est tout simplement que l'équipement des ménages est réalisé, que la productivité a beaucoup augmenté, que la population européenne n'augmente plus beaucoup et que tout le monde aspire à un emploi. On ne peut pas avoir le taux de croissance de la Chine qui est en train de faire la révolution industrielle qui s'est achevée pour nous à la fin du XXe siècle.

Les jeunes doivent cesser de répéter les rengaines des politiciens dépassés. Ce qui faudrait serait plutôt une mise à jour du modèle de croissance et du discours politiques. On ne peut pas prolonger indéfiniment les études sans admettre qu'on est entré dans une économie de la connaissance.

Jacques Bolo

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