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Société - Décembre 2013

Dieudonné, Désir, Taubira ou Le malaise nègre

Résumé

Comme on n'en a décidément pas fini avec l'affaire Dieudonné, je vais donc rappeler un peu le noeud du problème en tenant compte de tous les paramètres. Chacun son truc.

À très peu de temps d'intervalle, en cette fin d'année 2013, on vient de voir se manifester les limites de l'assimilation à la française, qui concerne plutôt les Arabes normalement, mais a pris le « masque noir » qui lui va finalement assez bien. Dans ce sens, cela signifie plutôt que les « Arabes » ne se sont pas encore complètement intégrés comme français, alors que les Noirs le sont. Pour faire bref, dans le conflit politique (non racialisé) qui oppose Christiane Taubira à Manuel Valls, il ne faut pas oublier que c'est Valls l'immigré et Taubira la Française de souche. J'ai un peu l'impression que certains l'oublient, dans tous les camps. La question de l'intégration ne se pose pas pour les anciens Noirs français.

La confusion règne depuis une quinzaine d'années parce que les politiques de tout bord ont capitulé face à l'agenda raciste du Front national. On peut même parler d'un vote progressif des pleins pouvoirs au néo-pétainisme. Marine Le Pen a eu raison récemment de remarquer cette hégémonie de son parti sur la vie politique. Dans un sens, elle a aussi raison d'affirmer son recentrage puisque le racisme n'existe plus que comme un arrière-goût exotique du cocktail : le « je me comprends » de l'ancien sketch d'Élie et Dieudonné, ou comme stigmatisation inefficace. Tout ça, c'est du symbolique, maladie professionnelle des intellectuels.

Disons que le dernier dérapage de Dieudonné est bien tombé. On venait d'annoncer la remontée du chômage en novembre. Le mois précédent, Michel Sapin se réjouissait que le président François Hollande soit en passe de gagner son pari d'en inverser la courbe, sur la base de l'amélioration d'octobre. Les amateurs de complots pourraient penser que Dieudonné est à la solde de gouvernement dans son attaque antisémite contre le journaliste Patrick Cohen. Le buzz s'est déchaîné. Le ministre de l'Intérieur a envisagé des mesures. Les défenseurs de la liberté d'expression des conneries ont fait leurs twitts. La routine.

Comme je l'ai dit, il y a longtemps, mais en vieillissant, on a l'impression de se trouver dans le film Un jour sans fin, il faudrait quand même que Dieudonné arrête de déconner. Sa méthode, déjà avec Élie, est la surenchère. La surenchère médiatique de la connerie vient de l'époque Canal+, et s'est imposée comme norme. Elle peut produire des résultats intéressants (sorte de brainstorming permanent), mais il y a beaucoup de déchets. Les nombreuses chaînes de télé et de radio ont besoin de programmes. L'humour est porteur. On garde tout. On a tort. On vient de voir les limites avec Sophia Aram dont on a supprimé l'émission. Il est très difficile de trouver de nouveaux gags sur un rythme quotidien. On provoque tant que ça marche, jusqu'à dépasser les limites, comme Stéphane Guillon et Didier Porte renvoyés de France inter en 2010.

L'affaire Dieudonné a commencé, ça fait juste dix ans ce mois-ci, par un sketch improvisé où il traitait de terroriste son collègue humoriste Jamel dans une émission TV de Marc Fogiel. Comme il imitait un colon extrémiste israélien, qui aurait dit (ou non) « Heil Israël », ça avait choqué certains, dont Fogiel, et Dieudonné avait été cloué au pilori. Après un soutien au droit à l'humour d'une partie de ses collègues et un premier procès où il a été relaxé, il a plus ou moins été blackboulé et il en a rajouté au lieu de faire profil bas.

Comme je le signalais, cette position de considérer les colons comme des fachos est finalement celle de la majorité de la gauche. Mais, on ne sait pourquoi, aucun politique n'a osé prendre parti pour Dieudonné à l'époque (contrairement à l'affaire des caricatures de Mahomet). Au lieu de s'écraser, il a poussé le bouchon toujours un peu plus loin, spécialement en 2008, quand il a invité le négationniste Faurisson dans un de ses spectacles, pour lui faire décerner un « prix de l'infréquentabilité et de l'insolence » par un comparse déguisé en déporté. Il paraît que ça avait même choqué Le Pen qui assistait au spectacle ! J'ai eu l'occasion d'ajouter qu'on a tort de dire qu'on ne pourrait plus faire ce que faisaient Coluche ou Desproges. On voit que c'est du lourd !

D'ailleurs, je ne sais pas pourquoi on valorise autant Desproges sur le coup. Je le trouvais un peu lourdingue. Précisément, son sketch où il dit : « on ne m'ôtera pas de l'idée que pendant la dernière guerre mondiale, de nombreux juifs ont eu une attitude carrément hostile à l'égard du régime nazi » est drôle jusque là, mais après, il devient douteux... et lourdingue. Et c'est bien lui qui a commencé rendre populaire ce comique très ambigu. J'ai également traité cette question où j'analysais le procédé humoristique selon lequel on joue un peu sur tous les tableaux, outre le fait connu que certains comprennent de travers : Guy Bedos s'est aperçu que des racistes riaient des Arabes dans un de ses fameux sketches, sur les Vacances à Marrakech. C'est finalement Patrick Timsit qui a résumé la situation dans un sketch où il disait qu'il y a 25 % de racistes et qu'il n'a pas les moyens de se priver de ce public. Ce qui peut être considéré précisément comme une illustration magistrale de la méthode. C'est du grand art. « Comprend qui peut... Ou comprend qui veut », comme disait Bobby Lapointe.

Cette méthode ultra-provoc n'est pas nouvelle, même si elle est devenue la norme avec sa visibilité télé et Internet. Puisque c'est le sujet, je rappellerai le cas de la brochure de Bernard Lazare (célèbre dreyfusard), Contre l'antisémitisme, que j'ai mise en ligne sur le site de ma librairie. Le principe de l'auteur était de proposer sa participation à l'association créé par le célèbre antisémite Drumont pour résoudre la question juive à la fin du XIXe siècle. Lazare lui avait carrément proposé une Saint-Barthélemy comme solution ! Prémonitoire. Et du lourd... Mais on peut supposer qu'il ne pensait pas que c'était possible. D'ailleurs, même Drumont avait trouvé qu'il exagérait !

Ce genre de précédent justifie encore davantage le malaise créé par le jeu dangereux de Dieudonné. Son succès renforce le malaise. On peut entendre certaines de ses raisons et lui accorder que dénigrer les Noirs ou les Arabes est mieux toléré. Il ne faut pas négliger ce mécanisme observable et explicitement formulé par ses partisans. Précisément, ça vient juste de se produire en octobre dernier avec Christiane Taubira : ses collègues du gouvernement et du PS ont mis du temps à réagir quand on l'a traitée de guenon en exhibant des bananes, comme on en jette régulièrement aux footballeurs noirs.

Harlem Désir, devenu récemment premier secrétaire du PS, aurait pu être la « belle voix forte » qu'attendait Taubira, dans la mesure où il avait été président de SOS Racisme. Il aurait fallu pour cela qu'il ait l'habitude d'ouvrir sa gueule au lieu de faire un peu trop profil bas. Pour la voix forte, on repassera. On lui reproche généralement de jouer le rôle de potiche à la tête du PS. Il est possible que le fait d'être noir lui-même l'ait un peu handicapé. La nouvelle mode de la « gauche populaire » est de considérer que ça suffit avec l'antiracisme : il vaut mieux parier sur les petits blancs du périurbain pour les prochaines élections. De fait, le problème est précisément qu'il n'y a pas beaucoup de Noirs qui ouvrent leur gueule à part Dieudonné. Ils ont peur d'être accusés de communautarisme. Bien joué !

Toute l'affaire Dieudonné peut précisément être interprétée par ce retard à l'allumage de l'antiracisme. Pourtant, Fogiel avait été condamné pour de faux SMS racistes apparaissant à l'écran - jouant sur la surenchère - au cours de l'émission initiale, mais ça n'avait eu aucune suite. Finalement, le plus comique dans cette affaire est que Dieudonné avait été un opposant farouche au FN. Il s'était même présenté d'abord aux élections contre ce parti à Dreux en 1997. À cette époque, il n'a pas eu de soutien politique traditionnel. La déconnexion des politiques avec le mouvement sociétal des jeunes Blacks-Beurs peut dater de là (vrais débuts du rap français, épisode « black-blanc-beur » de la victoire française à la coupe du monde de football en 1998). On peut voir dans cette négligence une anticipation de ce qui a conduit à l'élimination de Jospin au profit de Le Pen aux présidentielles de 2002. Ça continue depuis. On sait que les émeutes des banlieues de 2005 avaient été considérées comme un mouvement « sans voix », essentiellement parce que la gauche n'avait pas pris le relais, et qu'elle a plutôt adopté la ligne Finkielkraut contre les racailles communautaristes.

On peut mieux voir la différence si on se souvient que Jacques Attali, au nom de Mitterrand, était allé voir Coluche quand celui-ci s'était présenté aux élections présidentielles de 1981. Ce qui s'est passé est que des fachos et des pro-palestiniens se sont approchés de Dieudonné quand il a commencé à critiquer Israël. Comme il était isolé et attaqué de tous côtés, il a sans doute opéré ce retournement spectaculaire par dépit. Certains peuvent dire qu'il a révélé sa vraie nature, mais je considère que ce jugement rejoint un peu trop l'essentialisme stalinien qui a marqué l'histoire récente. Le principe s'applique à Israël comme il s'appliquait à l'URSS, patrie des juifs contre patrie des travailleurs. Ceux qui critiquent sont catalogués antisémites comme ils étaient catalogués anticommunistes, et traîtres pour les transfuges. Mais outre le fait que la question juive est toujours manipulée avec des pincettes, on ne peut s'empêcher de penser que le fait que Dieudonné soit noir, ou que les émeutiers de 2005 aient été noirs et arabes, y est spécifiquement pour quelque chose.

Toujours est-il qu'il aurait sans doute mieux valu intervenir pour mieux encadrer Dieudonné. Il faut lui reconnaître d'avoir incarné une génération qui ne s'écrase pas, contrairement à la première génération de l'immigration, alors que lui même n'en fait pas directement partie. De même, c'est surtout la question de la visibilité qui a déclenché l'affaire du voile. Dieudonné peut être considéré comme un porte-parole qui s'est laissé entraîner vers le complotisme antisioniste/antisémite. Ce qui est assez contre-productif. Mais cela recouvre les scissions du gauchisme depuis les attentats palestiniens, en particulier aux jeux olympiques de Munich en 1972.

Pour Dieudonné, j'ai écrit que j'avais vu venir le coup, que je voulais intervenir à l'époque en allant le voir, mais que j'avais laissé tomber. J'avais mes raisons. La provoc médiatique n'est pas ma stratégie, mais je dois reconnaître que les analyses circonstanciées font moins le buzz. La méthode de Dieudonné est plus dans l'air du temps. Je devrais peut-être montrer mon cul, ou lécher des bottes. Mais chacun son style. Ma position est claire, et je l'ai déjà donnée : puisque la question de la place des Noirs et des Arabes en France est parasitée par la situation au Proche-Orient, il faut se rendre à l'évidence : si les juifs en général, Finkielkraut et le CRIF, ne sont pas capables de se réconcilier avec Dieudonné, ce n'est pas la peine d'espérer faire la paix entre Israël et les Palestiniens. Il faudra comprendre un jour que la politique qui consiste à mater les indigènes ne fonctionne plus. Les Nègres marrons sont de retour.

Jacques Bolo

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