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Religion / Médias - Septembre 2012

Caricatures de caricatures

Résumé

La surenchère du film anti-islam et des caricatures de Mahomet nous joue le choc des civilisations : liberté contre censure. Mais qui maîtrise vraiment la question du pluralisme (religieux) aujourd'hui ?

Caricature de critique

L'affaire du film L'innocence des musulmans, comme l'affaire des caricatures de Mahomet, a déjà causé plusieurs morts, après celles de l'attaque de l'ambassade américaine en Libye. Le film est une charge caricaturale contre l'islam où le prophète Mahomet est présenté comme un tyran, violent, pédophile, etc. L'auteur de ce brûlot a, semble-t-il, engagé des acteurs avec un faux scénario et a fait un doublage pour diffuser son message. On parle de droit de caricature et de liberté d'expression. Mais l'auteur du film, qui a été d'abord présenté comme un Israélien, semble être un Copte égyptien fanatique anti-islam. Son but est à l'évidence de provoquer un clash contre les musulmans, en mettant les Israéliens ou les Coptes d'Égypte dans le coup. À moins qu'il ne s'agisse d'une sorte de Sacha Baron Cohen inconscient.

Un autre cas de déchaînement de violence avait eu lieu quand le pape Benoît XVI a fait son discours de Ratisbone en 2006. Il avait, lui aussi, insinué que les musulmans étaient violents et fanatiques (en citant l'Empereur byzantin Manuel II Paléologue) alors que le christianisme serait la continuation de raison et de la philosophie grecque. Aujourd'hui, à l'occasion de son voyage au Liban, c'est un peu culotté de sa part d'appeler à la paix dans cette nouvelle affaire. Considérons qu'il s'agit d'un mea culpa. Il serait intéressant de savoir si sa position a évolué, mais on remarque que les gens ont la mémoire courte.

Caricature de réaction

Si le réalisateur du film est un débile, les réactions chez les musulmans extrémistes sont encore plus stupides, en plus d'être criminelles. D'abord, il s'agit d'un manque élémentaire de discernement quant au ridicule du film à la source de leur colère. On a souligné que la mort de l'ambassadeur américain en Libye, Chris Stevens, était un drame d'autant plus absurde qu'il était un ami et un connaisseur du monde arabe. Mais le fait de généraliser à tout l'Occident l'offense d'une seule personne montre bien que ces fanatiques sont tout simplement des connards. Quand des Occidentaux s'attaquent à des étrangers ou un groupe minoritaire (arabe, noirs, juifs, immigrés, roms) parce que l'un d'entre eux a commis une exaction ou un crime, ce sont des connards. Quand ce sont des musulmans qui s'attaquent à des Occidentaux pour la même raison merdique, ce sont des connards. La règle est la même pour tous.

Nombre de musulmans parlent d'insulte à la religion. Ils ont tort. C'est une attaque contre l'islam de la part d'un fanatique (comme une attaque contre le multiculturalisme dans le cas d'Anders Breivik). C'est une manipulation de refuser de faire une analyse correcte. Dans ce genre de situations, la tendance est de s'aligner sur les plus radicaux pour montrer sa détermination. C'est aussi ce que font les démagogues contre l'islam en Occident. C'est une erreur. La surenchère n'a pas de limite. Ceux qui y cèdent pour ne pas rester sur la touche se feront éliminer par les plus extrémistes. La seule stratégie politique gagnante est d'être juste avec tout le monde. Si on commence à jouer aux cons, ce sont les cons qui gagnent. Les islamistes fanatiques détruisent la réputation de l'islam. On peut toujours parler de « religion de paix ». Ce qu'on voit, ce sont les connards. C'est donc aux musulmans de faire la police sur place. Ce qui semble être en cours, dans certains cas, récemment.

Quelle liberté d'expression ?

L'analyse en termes de liberté d'expression est aussi une erreur. Mais c'est une erreur intéressante. Tout le monde est parfaitement libre de dire ce avec quoi tout le monde est d'accord. La liberté d'expression concerne forcément les cas de désaccords. La véritable question est celle des conséquences, légales ou sociales. Il n'y a pas vraiment de différence entre le discours public et le discours privé. Évidemment, chacun peut dire ce qu'il veut en privé. Mais cela peut aussi avoir des conséquences. On peut se disputer, se fâcher. Dès que les propos sont publics, on peut être poursuivi en justice. Même si on est relaxé, c'est une conséquence qui suppose qu'il y a un risque d'être condamné. Ce qui incite à l'autocensure. Parler de liberté d'expression sans envisager des conséquences est très naïf.

L'intervention de Charlie hebdo, avec de nouvelles caricatures de Mahomet, jette de l'huile sur le feu pour revendiquer la défense d'une liberté d'expression qui n'était pas le problème, puisque le film était l'œuvre d'un fanatique qui voulait déclencher une nouvelle croisade. Tout le monde sait que Charlie a fait une bonne opération commerciale en se foutant des conséquences. Que les gogos marchent au nom de la liberté signifie simplement qu'il existe partout des gens prêts à mourir ou tuer pour leurs principes. Quand on entend : « il ne faut pas céder », c'est bien des conséquences qu'on parle.

En faisant cela, l'équipe de Charlie demande à tous les Français de les soutenir. Ils savent pourtant que, même localement, certains n'apprécient pas leur genre d'humour. Ils savent aussi que la quasi-unanimité des politiques est franchement hypocrite en la matière, sans parler des islamophobes. C'est la stratégie des militants de mettre tout le monde devant le fait accompli. Ça fait un peu : « Armons-nous et partez ! » Ceux qui se trouvent dans les pays musulmans doivent serrer les fesses. En l'occurrence, Charlie fout surtout dans la merde ceux qui, dans les pays musulmans, défendent des intérêts français plus vulgairement matérialistes, dont on connaît la mise en balance habituelle avec les droits de l'homme. On comprend que le gouvernement soit contrarié. Ce n'est pas le moment !

L'hypocrisie de Charlie et de son directeur, le dessinateur Charb, se manifeste dans la mesure où l'on se souvient très bien de l'affaire Siné. Il avait été renvoyé de ce journal en étant accusé d'antisémitisme, pour une simple tournure de phrase qu'on peut juger maladroite, mais que seuls les fanatiques (ou les imbéciles) peuvent juger antisémite. Il n'était pas question alors, pour les politiques, de défendre la liberté d'expression !

On se souvient surtout de l'affaire où l'humoriste Dieudonné, déguisé en fondamentaliste sioniste, traitait de « terroriste » son collègue arabe Jamel Debbouze. L'affaire a finalement été jugée légitime par la justice. Ce qui était bien normal (puisque nombreux sont ceux qui tiennent le même discours, à gauche en particulier). Mais Dieudonné a pourtant été considéré depuis comme antisémite, il a été ostracisé, et a répliqué en s'alliant à certains antisémites réels. J'ai eu l'occasion de répéter plusieurs fois que son attitude de surenchère gauchiste se justifie par la volonté de ne pas se laisser faire, ni intimider, ce que j'approuve. En étant indulgent, les excès et les alliances de Dieudonné s'apparentent formellement à un humour de style Borat, qui joue avec des situations réelles et avec le malaise provoqué. Ce n'est pas le genre d'humour que je préfère.

On peut voir dans l'attitude de Dieudonné l'utilisation de moyens de type « stratégies de rupture » propres à l'avocat Jacques Vergès. C'est du formalisme à l'américaine. Quoi qu'il en soit, la situation actuelle de Dieudonné met sérieusement en doute les grandes déclarations des politiques sur la liberté d'expression.

Choc des civilisations

La défense de la liberté d'expression concerne les pays libres par opposition aux dictatures. Mais ce n'est pas raisonnable de faire comme si la démocratie libérale était une norme mondiale réalisée. Hormis les mauvaises intentions, quelle est la situation ? Ceux qui en profitent pour critiquer les islamistes disent que les croyants visent à imposer une censure et les croyants condamnent le blasphème. On est bien dans un choc de civilisations, même si c'est sans doute plus subtil. Certains jettent de l'huile sur le feu. Mais le feu est là. On peut remarquer cependant qu'il n'y a pas que les islamistes qui condamnent le blasphème. Charlie hebdo est payé pour le savoir.

Les islamistes qui disent qu'on n'a pas le droit de représenter leur prophète (outre les erreurs éventuelles sur ce point) prétendent simplement imposer leurs interdits à l'ensemble de la planète. Cela revient forcément à convertir de force tout le monde à l'islam. C'est évidemment ridicule. Les plus faux culs disent simplement qu'on ne doit pas insulter les croyances des autres. Cela revient au même. Il ne faut pas se faire d'illusion non plus sur la masse des musulmans qui serait plus raisonnable que la masse des chrétiens (ou laïques) traditionalistes. Les divisions existent. Tout le monde est hypocrite. Personne ne « respecte » les croyances ou les valeurs des autres. Ce qu'on respecte, c'est le fait que les autres aient d'autres croyances qu'on ne respecte pas. Les musulmans ne respectent notoirement pas le fait que les chrétiens croient à la Trinité. Les chrétiens ne respectent pas les interdits alimentaires musulmans ou juifs. Les monothéistes ne respectent pas le polythéisme, l'animisme, sans parler des sacrifices aztèques, etc. Les athées ne respectent pas les croyances.

Herméneutique du pluralisme

Les extrémistes religieux et laïques demandent aux autres de choisir leur camp. Mais s'il y a deux camps, il faut admettre que le pluralisme est la norme. Le véritable objectif des fanatiques est l'hégémonie. Ils fonctionnent selon le principe « cujus regio, ejus religio » : il faut adopter la religion du prince, de la majorité. En France, cela correspond à la Révocation de l'édit de Nantes par Louis XIV. C'est bien la tendance générale des religieux qui ne savent pas raisonner en termes de diversité. Comme je le notais :

« Le pape Benoît XVI, quand il était gardien du dogme, en tant que préfet pour la Congrégation de la doctrine de la foi, avait refusé ce relativisme religieux en condamnant les tentatives de certains théologiens orientalistes comme Dupuis (pour son livre : Vers une théologie chrétienne du pluralisme religieux), qui a été rappelé à l'ordre ainsi : « Notification 1. Il faut croire fermement que Jésus-Christ, Fils de Dieu fait homme, crucifié et ressuscité, est le médiateur unique et universel du salut de toute l'humanité. [...] Notification 6 : Il est contraire à la foi catholique de considérer les diverses religions du monde comme des voies complémentaires à l'Église pour ce qui est du salut. Notification 7 : Selon la doctrine catholique, les adeptes des autres religions sont eux aussi ordonnés à l'Église et sont tous appelés à en faire partie » (Rome, le 24 janvier 2001). Ce qui, nous l'avouerons, est un peu limitatif comme dialogue inter-religieux. » (in « Raison et religion »).

J'ai parlé de « fin de la religion » pour caractériser la situation où l'on n'est plus dans la situation d'une idéologie hégémonique dans un espace culturel qui correspondait aux (grandes) civilisations. C'était la situation de tout le monde par le passé. Aujourd'hui, qu'on le veuille ou non, on sait que les autres existent, parce qu'on est confronté concrètement à eux, au moins grâce aux médias. Les fondamentalistes de toute obédience sont ceux qui n'ont pas compris la situation nouvelle, ou qui s'y opposent. Mais il n'y a pas d'alternative à la coexistence. Les chrétiens, musulmans, bouddhistes, athées, etc., ne vont pas se convertir mutuellement à l'une des idéologies des autres. C'est comme ça. Il est bien évident que la loi pour interdire les signes religieux relève de cette incompétence à accepter la présence ostensible de l'autre (pourtant prévue par la Déclaration des droits de l'homme de 1948, article 18, et article 30 pour faire bonne mesure).

À l'époque de la première affaire des Caricatures de Mahomet, j'avais proposé une solution. On connaît la fameuse blague : « La dictature, c'est ferme ta gueule. La démocratie, c'est cause toujours ! » (attribuée à Woody Allen, à Coluche ou à Jean-Louis Barrault). J'avais considéré que les sociétés traditionnelles (ou les croyants dans les sociétés modernes) avaient une pratique dogmatique et moraliste, où la parole est considérée comme normative. Les intellectuels diraient « performative » (qui constitue un acte en elle-même). Les dictatures correspondent à cette situation « où les mots ont un sens ». Du coup, il vaut mieux « fermer sa gueule ». La démocratie et la liberté d'expression reposent plutôt sur le « cause toujours ». La parole est libre. Mais elle est sans conséquence directe. Ce qu'on déplore en général. Comme si on regrettait le bon vieux temps où il valait mieux fermer sa gueule !

Le cas du film L'innocence des musulmans en est un bon exemple. Les extraits diffusés montrent une belle merde comme il y en a tant sur Internet (et parfois au cinéma pour un coût beaucoup plus élevé). Au mieux, ça aurait pu faire le buzz chez les ados. Mais le public se serait dit que le mec qui a fait ça est un gros nul. Au pire, cela aurait sélectionné les cons qui marchent. On sous-estime ce rôle de dévoilement.

Car le contenu du film L'innocence des musulmans reprend en fait les thèses qui circulent chez les islamophobes (qui finissent d'ailleurs par être assez compétent en matière d'islam, mais dans une perspective essentiellement négative). Ils ont la même position que les athées fanatiques contre le christianisme, qui caractérisent la religion uniquement par des phénomènes comme l'inquisition (Michel Onfray a repris ces arguments à propos des musulmans dans son livre, Traité d'athéologie, et plus récemment à propos du judaïsme). C'est le degré zéro des sciences religieuses comparées. On prend les textes au mot, comme les fondamentalistes eux-mêmes.

On peut accorder aux critiques de la religion que les textes sacrés contiennent des histoires un peu trash (« pas très catholiques »). Cette question de l'interprétation des textes avait déjà causé une controverse précédente à propos de laquelle Charlie hebdo avait subi un attentat, après l'accusation du film Persépolis en Tunisie, fin 2011, par les islamistes. J'avais traité cette question comme une illusion des fondamentalistes musulmans de croire que le refus des images et un Dieu sans représentation soient vraiment assimilés, en particulier par les enfants (comme la petite fille du film).

D'ailleurs, la sacralisation du prophète Mahomet me paraît précisément relever de cette incapacité à tenir une telle abstraction. Et reporter sur un homme l'interdiction de la représentation réservée à Dieu pourrait s'apparenter à un blasphème. C'est un problème théologique assez banal de considérer qu'on ne peut pas représenter le Grand Tout. L'intérêt de l'athéisme est d'être orthodoxe sur ce point.

Jacques Bolo

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