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Politique - Avril 2012

Du terrorisme

Résumé

L'analyse du terrorisme n'est pas celle de la petite délinquance ou une psychanalyse.

Comme pour l'acte terroriste de 2011 en Norvège (69 jeunes militants de gauche tués directement par Anders Behring Breivik, plus 8 autres personnes avec un attentat à la bombe), celui de Montauban et Toulouse (trois militaires, puis trois écoliers juifs et un rabbin tués par Mohammed Merah) était le fait d'un individu isolé. Mais dans un cas comme dans l'autre, ils relèvent bien d'une idéologie politique. Le premier se revendique de l'idéologie d'extrême droite contre l'invasion musulmane, le second du soutien à la cause palestinienne et afghane. C'est bien la motivation exacte de leurs actes.

Dans les deux cas, on peut considérer qu'il s'agit de fous qui se sont monté la tête ou considérer qu'on la leur a montée, par un discours obsessionnel sur ce même thème, chacun d'un point de vue opposé. Le fait est que nous devons tous structurer le flot d'informations qui nous assaille. On peut se résigner à ce qu'un petit pourcentage pète les plombs. Ce terrorisme fonctionne sur le principe : « il faut faire quelque chose » pour réagir à tout ce qu'on nous montre. L'engagement politique de chaque individu correspond toujours à ce qu'il considère comme crucial, mais qui n'est souvent que le résultat d'une dramatisation médiatique ou partisane. C'est le cas de la majorité des opinions. Il faut toujours en être conscient.

On peut même se demander si le terrorisme n'est pas simplement une surenchère publicitaire qui souligne l'importance d'un problème sans même prétendre lui apporter des solutions, un peu comme les candidatures de témoignage aux présidentielles actuelles. Les philosophes disent qu'« ils ne font que poser la question » et Raymond Devos disait que ce n'est pas parce qu'on n'a rien à dire qu'il faut se taire. Au final, même si ce n'est pas le seul objectif (conscient) du terrorisme, le seul véritable résultat est de passer à la télé. Les médias sont une instance de légitimation mal comprise qui mélange les réussites et les échecs. En fait, comme je le disais à propos de l'affaire DSK, le véritable but de la vie devrait être plutôt d'éviter de devenir un fait divers. Si on échoue, on peut toujours raconter son histoire pour se reconstruire. Mais cela n'en fait pas une réussite. Le tort des médias (ou de la littérature auparavant) est d'entretenir l'ambiguïté pour trouver des gros titres pour le temps que ça dure.

On peut aussi s'interroger sur ce jeune terroriste de Toulouse. À 23 ans, ce tout petit délinquant était allé, paraît-il, se former en Afghanistan. Il était surarmé et extrêmement déterminé dans ses meurtres, et a pourtant été repéré par l'adresse Internet de sa mère. À son échelle, c'est une sorte de trajectoire étrange à la Lee Harvey Oswald. Qu'il soit isolé ou membre d'un groupe a une importance pour la prévention d'autres attentats. Mais en terme d'explication, la motivation politique d'un groupe correspond simplement à celle de ses membres, avec leurs histoires et leurs compétences personnelles. Dans tous les mouvements politiques, la radicalité est aussi une affaire de stratégie individuelle dans le cadre de tendances internes. Le terrorisme en est un des résultats possibles.

Le débat s'est immédiatement porté sur la question de la stigmatisation des musulmans dans leur ensemble. Il ne faut pas s'en étonner. Mais c'est un bon exemple d'inefficacité intellectuelle symétrique à celle des terroristes, car cela ne permet en rien de savoir ceux qui passeront à l'acte, et cela accentue au contraire la révolte de certains. On comprend que la tendance antimusulmane soit tentée d'en profiter en jouant la provocation (tout en prétendant le contraire). Il existe toujours des personnes qui jettent de l'huile sur le feu et qui peuvent en tirer un avantage quelconque.

Cela ne signifie pas qu'il doive exister un politiquement correct en la matière. On ne va pas nier qu'il existe un terrorisme arabe ou islamique. Certaines explications peuvent donner cette impression. Pour prévenir le racisme, elles mélangent l'absence de généralisation et négation du phénomène. C'est une maladresse intellectuelle. Les antiracistes ne sont pas obligés d'être de grands dialecticiens. Réciproquement, les racistes qui ne se privent pas de profiter de cette faiblesse sont aussi faux culs et pinailleurs que les intellos de l'autre camp face à un flot d'informations qu'ils doivent structurer eux aussi. Mais ce n'est pas excuser le phénomène qu'essayer de le comprendre (c'est d'ailleurs la tache des services de renseignement pour pouvoir l'anticiper). Et la répression excessive est aussi contre-productive. On peut rappeler que la peine de mort existait auparavant sans avoir fait disparaître la criminalité.

Il ne faut pas s'en étonner non plus que le terrorisme islamique bénéficie même d'une sympathie ou d'une indulgence dans la communauté musulmane. Ce terrorisme défend la cause arabe, palestinienne ou islamique. Ceux qui font semblant de s'étonner que les Arabes soutiennent les Palestiniens ou que les juifs soutiennent les Israéliens ne sont pas très sérieux. La méthode philosophique de l'étonnement relève du manque d'information ou d'un formalisme idiot. Il ne faut pas confondre le point de vue de Sirius et celui d'un extraterrestre. Dans des crises de ce genre, chaque camp peut déplorer ou condamner les moyens extrêmes, mais leurs membres soutiennent majoritairement leur cause de part et d'autre. Et la plupart du temps, ils peuvent en justifier les dérives.

Mais il ne faut pas oublier non plus que le principe du terrorisme, comme les récentes révolutions arabes, signifie aussi que les musulmans, réputés résignés, ne se laissent plus faire. Le terrorisme n'est pas le résultat d'un déficit démocratique mais la conséquence même de l'extension de la démocratie. Il n'y a pas que des bons côtés. C'était le cas du terrorisme occidental depuis les nihilistes russes du XIXe siècle jusqu'aux gauchistes de la fin de la guerre froide. Ce n'est pas non plus seulement une question d'origine, car ce terrorisme était alors international. Il pourrait aussi s'agir de convertis ou de réseaux de solidarité (le cas s'est produit entre les Basques et les Bretons, Action directe, l'IRA et les Palestiniens, etc.). Aujourd'hui, on peut remarquer que les masses musulmanes prennent conscience de la mondialisation et y participent individuellement. Ce qui est aussi une preuve d'intégration à la modernité, contrairement à ceux que les terroristes (de chaque bord) croient eux-mêmes. Il faut toujours s'attendre à un petit nombre de réactions extrêmes, éventuellement encouragées par un certain anti-intellectualisme, considéré comme trop réformiste. Il est significatif que ce soit un petit voyou qui se lance dans l'action directe.

Condamner la violence peut aussi relever de l'hypocrisie et de la stratégie. Quand il s'agit de politique, ce calcul est toujours présent. Le terrorisme est un acte de guerre. Le fait qu'il ne s'agisse pas d'une violence d'État pose un problème pour le traitement des combattants, comme le montre la situation actuelle à Guantanamo. Mais bien que le terrorisme soit plus autonome, ses opérations obéissent au même principe que celles d'un militaire. Si on parle de « stratégie du choc » de la part des États, la stratégie est la même de la part du terrorisme. Le terroriste sait ce qu'il fait et planifie ses actes. Il prend ses responsabilités et joue également sa propre vie. On ne peut pas leur opposer simplement les victimes qu'il provoque. Quand un gouvernement légitime lance des bombes sur une population, il ne tue pas que des militaires non plus. C'est d'ailleurs une des motivations de ces terroristes, et cette réprobation est une opinion assez commune. Quand on déclenche une guerre, il faut donc savoir qu'un certain nombre d'actes terroristes en sera une conséquence collatérale. La guerre moderne n'est pas une guerre en dentelle entre deux suzerainetés. Elle a un tour idéologique qui correspond à ce qu'on appelle la guerre totale. Il faut se rappeler qu'une partie des opérations depuis la Seconde Guerre mondiale relève de la qualification de crime de guerre. Mais c'était aussi le cas auparavant. C'est la qualification qui n'existait pas.

Le fondement moral de la guerre totale est le rétablissement de l'ordre, mais il faut qu'il soit perçu comme juste. Dans les deux cas récents, il ne faut pas sous-estimer le discours de terroristes. On ne parle pas de délinquance et de vengeance personnelle, comme dans les assassinats dans les écoles aux États-Unis, quoique ce soit aussi souvent des cas intermédiaires quant aux motivations. L'analyse du problème terroriste n'est pas une question de sensibilité envers les victimes. Un terroriste, même déséquilibré, peut justement être considéré comme quelqu'un qui se révolte devant l'indifférence du public face au sujet qui le motive. Il choisit la violence en croyant changer les choses plus rapidement, mais le moins qu'on puisse dire est qu'il ne sert pas sa cause auprès du public.

La réprobation de la violence est ambiguë. Si les Tibétains se livraient au terrorisme, leur cause serait certainement moins populaire. Or il faut bien admettre qu'ils veulent rétablir une théocratie qui a été renversée par les Chinois, à une époque où la Chine bénéficiait d'une certaine sympathie révolutionnaire. C'est cette invasion en 1959 qui a aboli le servage. Est-ce qu'on les soutient dans un projet de rétablissement de traditions archaïques qu'on condamnerait ailleurs ? Inversement, Margareth Thatcher considérait Mandela comme un terroriste, puisque le mouvement de l'ANC avait utilisé la violence. Mais sa cause était juste. Et Mandela a été considéré comme un grand homme (sauf par quelques nostalgiques) quand il a opté pour la réconciliation.

On voit que la question de la méthode l'emporte sur la cause, car on sous-estime le rôle du maintien de l'ordre. Il se situe dans le cadre du principe wébérien du monopole de la violence légitime accordé à l'État. On constate d'ailleurs qu'elle est aussi contestée quand un gouvernement autoritaire massacre sa propre population (malgré quelques tergiversations au cas par cas). L'idée générale est donc que la violence n'est pas une bonne méthode. Le véritable motif de ne pas tolérer la violence en général et le terrorisme en particulier, correspond au fait de ne pas provoquer une escalade dans la vendetta et la guerre civile. Mais ce mécanisme n'est pas forcément bien intégré, d'où l'appel implicite à la vengeance par les provocateurs.

Le rôle du pouvoir souverain est d'arrêter la violence. Contrairement à sa réputation de boutefeu, on peut remarquer qu'au cours de la cérémonie rendant les honneurs aux militaires tués (les enfants juifs et le rabbin ont été inhumés en Israël), le président Sarkozy a justement évité de jeter de l'huile sur le feu en condamnant explicitement la vengeance et en appelant à l'unité nationale. La police et le patron des renseignements ont fait des déclarations très explicatives, sans doute parce que leur efficacité avait été mise en cause. On peut penser que les policiers auraient préféré pouvoir éviter le massacre de l'école et qu'ils ont fait profil bas. Espérons que ce comportement raisonnable va durer et que la période de campagne présidentielle ne va pas faire dégénérer la situation.

Au fond du fond, le choix du terrorisme individuel, ou du terrorisme d'État, est précisément de préférer les actions symboliques à l'analyse correcte de la situation, qui suppose des informations exactes et des réactions adaptées aux problèmes.

Jacques Bolo

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