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Religion / Politique / Références - Janvier 2010

Humanum genus :
Une origine de la théorie du complot

Parmi les origines des théories du complot, on cite souvent Les Protocoles des sages de Sion (1903), « un faux censé être un plan de conquête du monde par les Juifs et la franc-maçonnerie. Il fut fabriqué à la demande de la police secrète du tsar » (Source : Wikipédia). On oublie sans doute une des véritables origines de ces théories du complot, l'encyclique Humanum genus (1884) du pape Léon XIII, condamnant le relativisme philosophique et moral de la franc-maçonnerie.

Cette encyclique relançant l'idée de complot, succédait d'ailleurs à d'autres condamnations par l'Église depuis le XVIIIe siècle [1]. La franc-maçonnerie était considérée comme une des principales responsables de la chute de l'ancien régime et du déclin de l'influence chrétienne. Ce n'est pas sans réalité. Les partis politiques n'existaient pas sous la monarchie ou la dictature napoléonienne. La franc-maçonnerie était la seule structure organisée concurrente de cette autre structure organisée qu'était l'Église elle-même. En cette fin du XIXe siècle, la République, renaissante après la Restauration et les bonapartismes, suscitait des tentatives réactionnaires de rétablissement de l'Ancien régime, sous le patronage de la religion.

Le ton de cette encyclique est exactement celui des théories du complot actuelles sous leur forme la plus extrémiste, qui considère même que le complot en question prend une forme sataniste. Elle commence ainsi, dans le style vaticanesque inimitable :

« Depuis que, par la jalousie du démon, le genre humain s'est misérablement séparé de Dieu auquel il était redevable de son appel à l'existence et des dons surnaturels, il s'est partagé en deux camps ennemis, lesquels ne cessent pas de combattre, l'un pour la vérité et la vertu, l'autre pour tout ce qui est contraire à la vertu et à la vérité. Le premier est le royaume de Dieu sur la Terre, à savoir la véritable Église de Jésus Christ, dont les membres, s'ils veulent lui appartenir du fond du coeur et de manière à opérer le salut, doivent nécessairement servir Dieu et son Fils unique, de toute leur âme, de toute leur volonté. Le second est le royaume de Satan. Sous son empire et en sa puissance se trouvent tous ceux qui, suivant les funestes exemples de leur chef et de nos premiers parents, refusent d'obéir à la loi divine et multiplient leurs efforts, ici, pour se passer de Dieu, là pour agir directement contre Dieu. »

[...] « A notre époque, les fauteurs du mal paraissent s'être coalisés dans un immense effort, sous l'impulsion et avec l'aide d'une Société répandue en un grand nombre de lieux et fortement organisée, la Société des francs-maçons. Ceux-ci, en effet, ne prennent plus la peine de dissimuler leurs intentions et ils rivalisent d'audace entre eux contre l'auguste majesté de Dieu. C'est publiquement, à ciel ouvert, qu'ils entreprennent de ruiner la sainte Église, afin d'arriver, si c'était possible, à dépouiller complètement les nations chrétiennes des bienfaits dont elles sont redevables au Sauveur Jésus Christ. »

Cette secte franc-maçonne est considérée comme puissante et sournoise : « Employant à la fois l'audace et la ruse, elle a envahi tous les rangs de la hiérarchie sociale et commence à prendre, au sein des États modernes, une puissance qui équivaut presque à la souveraineté. »

Même son ouverture est dénoncée comme un stratagème propre aux sociétés secrètes : « Et, bien qu'à présent elles aient l'apparence de ne pas aimer à demeurer cachées, bien qu'elles tiennent des réunions en plein jour et sous les yeux de tous, bien qu'elles publient leurs journaux, toutefois, si l'on va au fond des choses, on peut voir qu'elles appartiennent à la famille des sociétés clandestines et qu'elles en gardent les allures. »

La condamnation de la doctrine de la franc-maçonnerie correspond simplement au refus du rationalisme : « Pour eux, en dehors de ce que peut comprendre la raison humaine, il n'y a ni dogme religieux, ni vérité, ni maître en la parole de qui, au nom de son mandat officiel d'enseignement, on doive avoir foi. »

Le pape s'oppose surtout plus concrètement à la république laïque de cette fin de XIXe siècle : « pour laquelle [les francs-maçons] ne cessent pas de combattre, à savoir qu'il faut absolument séparer l'Église de l'État. Par suite, ils excluent des lois, aussi bien que de l'administration de la chose publique, la très salutaire influence de la religion catholique ».

De façon très matérialiste, pour ne pas dire marxiste, le pape sait bien que cette influence s'appuie sur des moyens économiques. Concrètement, il vise plus particulièrement les :

« lois exceptionnelles faites contre le clergé [...] qui auraient pour résultat de diminuer notablement le nombre des ministres du sanctuaire et de réduire toujours davantage leurs moyens indispensables d'action et d'existence. Les restes des biens ecclésiastiques soumis à mille servitudes, sont placés sous la dépendance et le bon plaisir d'administrateurs civils. Les communautés religieuses sont supprimées ou dispersées. »

Nous avons vu (in « Fin de la religion », note 2) que le Vatican, et le pape actuel, n'ont pas beaucoup varié sur la question du pluralisme religieux. L'église de la fin du XIXe siècle enregistrait alors la fin de son hégémonie, critiquant chez les adhérents de la franc-maçonnerie la tendance à « mettre sur le pied de l'égalité toutes les formes religieuses » pour cette raison hégémonique, exprimée avec la plus sincère candeur :

« Or, à lui seul, ce principe suffit à ruiner toutes les religions, et particulièrement la religion catholique, car, étant la seule véritable, elle ne peut, sans subir la dernière des injures et des injustices, tolérer que les autres religions lui soit égalées [2]. »

Et les francs-maçons sont accusés d'être à l'origine de la perversion des moeurs démocratiques, en particulier la liberté de la presse, conséquence du principe « naturaliste » [rousseauiste] qui ignore la conséquence du péché originel, justifiant la censure préalable :

« Ils ne peuvent même pas concevoir la nécessité de faire de constants efforts et de déployer un très grand courage pour comprimer les révoltes de la nature et pour imposer silence à ses appétits. [...] Aussi voyons-nous multiplier et mettre à la portée de tous les hommes ce qui peut flatter leurs passions. Journaux et brochures d'où la réserve et la pudeur sont bannies ; représentations théâtrales dont la licence passe les bornes ; oeuvres artistiques où s'étalent avec un cynisme révoltant les principes de ce qu'on appelle aujourd'hui le réalisme ; inventions ingénieuses destinées à augmenter les délicatesses et les jouissances de la vie ; en un mot, tout est mis en oeuvre pour satisfaire l'amour du plaisir avec lequel finit par se mettre d'accord la vertu endormie. »

Une des conséquences du contrat social républicain était la fin de l'influence de l'Église qui garantissait la hiérarchie sociale, considérée comme divine. En s'opposant aux francs-maçons, elle s'oppose en fait, tout simplement, à la démocratie et d'abord à l'égalité des citoyens. Ce que le pape condamne, c'est bien à l'anarchie démocratique qui dit que :

« Les hommes sont égaux en droit ; tous, à tous les points de vue, sont d'égale condition. Étant tous libres par nature, aucun d'eux n'a le droit de commander à un de ses semblables et c'est faire violence aux hommes que de prétendre les soumettre à une autorité quelconque, à moins que cette autorité ne procède d'eux-mêmes. Tout pouvoir est dans le peuple libre ; ceux qui exercent le commandement n'en sont les détenteurs que par le mandat ou par la concession du peuple, de telle sorte que si la volonté populaire change, il faut dépouiller de leur autorité les chefs de l'État, même malgré eux. »

De même que le contrat civil remet en question la sacralité du mariage dans la mesure où « il peut donc être légitimement dissout à la volonté des contractants », l'égalité est considérée comme le signe avant-coureur des « monstrueux systèmes des socialistes et des communistes », dont le pape identifie la conséquence diabolique (pourtant souvent invoquée à propos des premiers chrétiens, ou les communautés monastiques qui tentent de s'y conformer) :

«  À savoir le partage égal et la communauté des biens entre tous les citoyens, après que toute distinction de rang et de fortune aura été abolie. »

Cette remise en cause de l'ordre social traditionnel garanti par Dieu ne peut donc être que démoniaque :

« Dans un plan si insensé et si criminel, il est bien permis de reconnaître la haine implacable dont Satan est animé à l'égard de Jésus Christ et sa passion de vengeance. »

L'Église, toujours en retard d'une guerre sainte, avait bel et bien choisi le camp de la hiérarchie sociale aristocratique :

« L'autorité a donc pour auteur le même Être qui a créé la société. Aussi, quel que soit celui entre les mains de qui le pouvoir réside, il est le ministre de Dieu. Par conséquent, dans la mesure où l'exigent la fin et la nature de la société humaine, il faut obéir au pouvoir légitime commandant des choses justes, comme à l'autorité même de Dieu qui gouverne tout ; et rien n'est plus contraire à la vérité que de soutenir qu'il dépend de la volonté du peuple de refuser cette obéissance quand il lui plaît. »

Comme je l'avais déjà noté dans une critique du livre de Max Scheler, L'homme du ressentiment, la conception politique de l'Église était alors la justification de la monarchie absolue dans la société civile (elle l'a conservé pour elle-même), tempérée par la charité, sous contrôle ecclésial, comme le dit l'encyclique :

« Nous parlons de l'égalité qui, établie sur les fondements de la justice et de la charité, ne rêve pas de supprimer toute distinction entre les hommes, mais excelle à faire, de la variété des conditions et des devoirs de la vie, une harmonie admirable et une sorte de merveilleux concert dont profitent naturellement les intérêts et la dignité de la vie civile. »

La fameuse « doctrine sociale de l'Église » n'est pas absente de ce texte. Dans cette encyclique, le pape proposera même de s'appuyer concrètement sur :

« Ces corporations ouvrières destinées à protéger, sous la tutelle de la religion, les intérêts du travail et les moeurs des travailleurs. »

En ce sens, ce texte représentera bien l'origine du mouvement international qui se développera, dans la première moitié du XXe siècle, en résistance à l'extension de la démocratie. Et on peut considérer que ce programme est l'origine du fascisme et de ses persistances actuelles dans les nombreuses théories du complot. Ces théories imputent d'ailleurs toujours à la franc-maçonnerie ce qui correspond simplement à l'absence de compréhension du mécanisme démocratique. Ce qui est refusé est d'abord le pluralisme du débat comme fondement de la légitimité sociale. L'Église représente l'idéalisation des formes sociales traditionnelles qu'elle considère comme instituées par Dieu.

Cette conception de l'ordre social, quoique toujours latente chez les plus conservateurs, n'est plus légitime. C'est d'ailleurs en ce sens que la franc-maçonnerie actuelle est également un archaïsme, comme forme historique intermédiaire qui singe le symbolisme des religions comme source de légitimité. Le magnifique paragraphe de l'encyclique qui stigmatise la démocratie peut être repris tel quel pour la légitimer :

« Les hommes sont égaux en droit ; tous, à tous les points de vue, sont d'égale condition. Etant tous libres par nature, aucun d'eux n'a le droit de commander à un de ses semblables et c'est faire violence aux hommes que de prétendre les soumettre à une autorité quelconque, à moins que cette autorité ne procède d'eux-mêmes. Tout pouvoir est dans le peuple libre ; ceux qui exercent le commandement n'en sont les détenteurs que par le mandat ou par la concession du peuple, de telle sorte que si la volonté populaire change, il faut dépouiller de leur autorité les chefs de l'État, même malgré eux. »

Fin du débat.

Jacques Bolo

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Voir aussi :

Notes

1. « In eminenti apostolatus specula est une bulle pontificale émise le 28 avril 1738 par Clément XII (1730-1740) contre la Franc-maçonnerie » (source Wikipedia). [Retour]

2. On remarquera la même tendance à l'hégémonie dans l'antimaçonnisme bolchévique : « La vingt-deuxième condition de Moscou (absente du texte adopté en 1920), réservée aux dirigeants de l'Internationale communiste, interdisait la double appartenance à la franc-maçonnerie. Pour Léon Trotski, les temples maçonniques favorisent la collaboration de classe, qu'il juge nécessairement contre-révolutionnaire : « La franc-maçonnerie est une plaie sur le corps du communisme français, qu'il faut brûler au fer rouge ». Il demande à la direction du Parti communiste français de donner l'ordre à ses adhérents maçons de quitter leurs loges : « La dissimulation par quiconque de son appartenance à la franc-maçonnerie sera considérée comme une pénétration dans le parti d'un agent de l'ennemi et flétrira l'individu en cause d'une tache d'ignominie devant le prolétariat ». C'est ainsi que Marcel Cachin et André Marty quittent le Grand Orient en 1922 » (source : Wikipedia). [Retour]

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