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Politique - Avril 2011

De la guerre d'ingérence

Droit d'ingérence ?

Au commencement des révolutions dans le monde arabe, début 2011, l'Occident a mis du temps à réagir. La Tunisie s'est débarrassée du président Ben Ali sans aucune aide, avec une rapidité qui a pris tout le monde de court, en affrontant même le scepticisme. L'Égypte a mis Moubarak à l'écart un peu plus laborieusement. Les médias occidentaux ont raisonné sur le principe de la contagion. Ce qui a été confirmé en Libye, Syrie, au Yémen, à Bahreïn. Ces révolutions sont encore en cours et prennent une tournure diverse selon les situations locales.

En Libye, la contestation s'est transformée en guerre ouverte, quoique déséquilibrée, entre le colonel Kadhafi et ses opposants, alors que les autres contestations en restaient au stade des manifestations pacifiques (ce qui est déjà significatif) réprimées plus ou moins violemment. Étrangement, face à la faiblesse des dissidents libyens, la communauté internationale est intervenue pour les soutenir militairement. D'une exclusion aérienne pour empêcher les bombardements de l'armée libyenne, on est passé au pilonnage, par l'aviation occidentale sous le commandement de l'OTAN, des bases de Kadhafi, puis de l'avancée de ses troupes au sol. Les rebelles ont pu regagner provisoirement le terrain perdu avant une contre-offensive de l'armée régulière, et de nouveaux pilonnages occidentaux. On parle actuellement d'envoi de conseillers militaires. La doctrine semble être qu'il faut intervenir, mais pas trop, pour que la rébellion semble vaincre toute seule. Ce qu'elle n'est pas capable de faire pour le moment.

Parallèlement, en Côte d'Ivoire, le refus du président Laurent Gbagbo d'accepter le résultat de l'élection en faveur d'Alassane Ouattara a déclenché une prise de parti de la communauté internationale en faveur de ce dernier. La France qui a une force militaire sur place, en vertu d'accord de défense et à la suite de la crise précédente qui avait divisé le pays en deux, a fini par intervenir pour aider le nouveau président à prendre d'assaut le palais présidentiel où Gbagbo s'était bunkérisé. L'ancien président a été arrêté par les forces de Ouattara, mais on parle d'une assistance française qui lui a servi cette arrestation sur un plateau.

Après des décennies de non-intervention, voire de soutien aux dictatures (dans le meilleur des cas par soucis de stabilité), il semble que la nouvelle situation internationale tourne de plus en plus à l'ingérence militaire, après la Yougoslavie, l'Irak (deux fois), l'Afghanistan, maintenant, la Libye et la Côte d'Ivoire. On soupçonne souvent un droit d'ingérence à géométrie variable. Il semble, alors que les commentateurs défendaient d'abord plutôt le bilan de Ben Ali et Moubarak, qu'on en profite pour se débarrasser de Kadhafi avec un empressement un peu suspect, alors qu'il semblait entendu qu'il devenait plus fréquentable.

En Côte d'Ivoire, il est possible que la France soit intervenue, après s'être longtemps satisfaite de Gbagbo et lui avoir sauvé la mise face à la rébellion du Nord du pays, parce que ses partisans finissaient par devenir agressifs envers les nombreux Français installés sur place. Ou simplement, Ouattara a-t-il mieux manoeuvré auprès de la communauté internationale ?

La guerre et l'État

Ces interventions militaires, sous forme de guerres qui ne disent pas leur nom, posent quand même un problème. Si la question d'un gouvernement mondial n'est pas posée clairement, celle de la définition de l'État en découle. Quelle est la signification d'un État si la communauté internationale décide d'intervenir militairement dans un conflit interne ?. On parle de venir en aide aux populations. Mais dans les cas de la Libye (un peu obscur) et la Côte d'Ivoire, il semble que le conflit concerne deux entités territoriales distinctes (tribales ou religieuses), et non simplement de castes de privilégiés (comme je l'évoquais dans un article précédent sur le sujet). C'est le problème des États composites. Mais lequel ne l'est pas (comme l'Afghanistan ou l'Irak) ? Faudra-t-il aboutir à une partition comme en Yougoslavie ?

Un État digne de ce nom devrait aussi avoir une capacité de défense qui rendrait ce genre d'intervention impossible ou très difficile. La facilité avec laquelle une coalition se forme pour contrôler l'espace aérien d'un pays comme la Libye, sans possibilité de la moindre réplique est franchement inquiétante. Les armes qu'ils nous achètent sont-elles inefficaces, obsolètes ou désactivées. On sait que la France avait livré les codes des missiles au Royaume-Uni pendant la guerre des Malouines, après que les Argentins coulent un bateau, le HMS Sheffield, avec un des missiles Exocet que la France leur avait vendu. D'un point de vue de la défense du consommateur, on peut dire que ce n'est pas très fair-play.

On comprend mieux la question de l'Iran qui envisage de se doter de la bombe atomique. Dans les conditions actuelles, il vaut mieux, pour un État, posséder les armes de destruction massive que l'Irak n'avait donc pas. On sait aussi qu'avant l'attaque, l'Irak était aussi contraint de se laisser contrôler, ce qui permet de mieux préparer l'assaut. Autre manque de fair-play. De toute façon, le déséquilibre des forces est énorme et les capacités de renseignement des grands pays occidentaux sont infiniment supérieures. D'un point de vue pragmatique, cela ouvre un marché pour les ventes d'armes ou pour une production locale autonome, par précaution.

La situation qui en résulte est que la plupart des pays du monde deviennent des protectorats dont la stabilité dépend du bon vouloir des grandes puissances. On se dit qu'il suffit de trouver un prétexte. Et les dictateurs ne sont pas avares pour les offrir. Ils devraient être plus attentifs à la tendance actuelle à la contestation pacifique qui s'exprime. Elle semble indiquer une transition vers des moeurs plus démocratiques dont ils pourraient profiter s'ils ne veulent pas risquer d'être éliminés violemment. Ils devraient s'inspirer de la citation de Cocteau (Les Mariés de la Tour Eiffel) : « Quand ces mystères nous dépassent, feignons d'en être les organisateurs ».

Jacques Bolo

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