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Politique 20.10.2006

Délibanisation

Guerre médiatique

La guerre d'Israël contre le Hezbollah du Liban, déclenchée sous le prétexte de libérer deux soldats capturés par cette organisation, laisse la désagréable impression d'une opération de politique intérieure. Les politiciens peuvent toujours être soupçonnés de se servir des crises pour faire l'unité de leur camp, tandis que les guerres servent à faire l'unité du pays. De ce point de vue aussi, Israël est bien un État comme les autres. Dans son cas, en plus, on peut penser qu'une guerre lui sert à faire l'unité des juifs dans le monde. Franchement, il serait préférable de développer le tourisme. Du côté du Hezbollah, prétendre qu'on a gagné parce qu'on n'a pas été complètement anéanti relève bien de la méthode publicitaire actuelle, où faire parler de soi et passer à la télévision est le seul critère de succès.

Le problème avec ces méthodes est évidemment qu'on peut se demander si ce n'est pas utilisé un peu trop systématiquement. Or, la surinformation contemporaine permet de s'en apercevoir par comparatisme et par accumulation internationale. Bush, Sarkozy, Poutine, Olmert... On va finir par redouter les périodes pré-électorales, voire, par se demander si ce n'était pas toujours le cas par le passé.

Terrorisme

La guerre contre le terrorisme est évidemment le nouveau truc des politiques. Il ne faudrait pas en abuser. D'abord parce que le terrorisme des uns est toujours la résistance des autres. Combattre davantage le terrorisme augmente la résistance. On pourrait parler de physique sociale, comme au XIXe siècle quand la sociologie voulait devenir scientifique sur le modèle de la physique. Apparemment, les mêmes causes produisent bien les mêmes effets. Si on s'intéresse aux résultats, cet effet devrait être pris en compte. Si on ne s'intéresse qu'aux moyens politiciens (voir supra), cela ne contredit pas ce principe. Tant que ça marche, on peut continuer.

Le problème est cependant une question de méthode militaire. Un des défauts de la guerre moderne est de s'attaquer (ouvertement) aux populations civiles. On l'a un peu oublié, mais ce n'était pas (ouvertement) le principe avant, même s'il y avait toujours des bavures. C'est d'ailleurs un effet regrettable de la démocratie de faire du peuple dans son ensemble une armée de réserve, alors qu'auparavant les batailles restaient une affaire de professionnels [1]. Or quand on bombarde des populations civiles d'un autre pays en invoquant en plus le terrorisme, et que tout cela se passe sous le regard des caméras, certains vont finir par se poser des questions.

De plus, quand cela se produit sans avoir déclaré la guerre au pays qu'on bombarde, les experts et les diplomates, qui sont des gens soucieux des formes, vont aussi se dire que cela ressemble beaucoup à la politique de la canonnière. Le grand public, qui est plutôt soucieux des effets, va finir par se dire que le terrorisme dont on parle est bien dérisoire à côté des effets de l'anti-terrorisme. C'est déjà ce qui se disait à propos de l'Irak. C'est bien ce qui se pense à propos du Liban. Curieusement, même le chef du Hezbollah a avoué que les effets de ce qu'il avait provoqué l'avaient surpris. Il est encore un peu naïf en politique de l'avouer. Mais cela signifie bien qu'il concevait la situation les roquettes Katioucha ou les enlèvements de soldats comme une sorte de routine. Des manifestations un peu violentes en somme.

Certains semblent penser aussi qu'on devrait employer les mêmes méthodes dans les banlieues. C'est sûr que cela ferait marcher le commerce des armes, de la reconstruction, des médias, de la médecine. Beaucoup de personnes pourraient y trouver un intérêt, dans tous les camps. On se demande d'ailleurs si toutes les parties ne se mettent pas d'accord avant. Une relance par la guerre est une solution qui est encore un peu trop cynique pour être explicitement envisagée. Mais à mots couverts, on peut peut-être y penser. C'est un choix de société. Il faut savoir ce qu'on veut.

Délibanisation

Sur le plan stratégique, côté Israël, la guerre a été perçue comme un échec. Le Hezbollah en a même considéré du coup que c'était un succès. Les soldats israéliens eux-mêmes se sont plaints du manque d'efficacité ou d'organisation. Ce qui confirme l'impression désagréable d'une opération politique où tout le monde place ses pions pour les prochaines élections.

Il me semble que l'erreur repose sur la confusion entre tactique et stratégie (la distinction n'est pas forcément toujours très claire). Sur le plan tactique, il me semble que la guerre est un succès. Les soldats n'ont pas été libérés, mais pour cela il fallait envoyer un commando et pas lancer une opération massive. S'il s'agissait d'impressionner le Hezbollah, il me semble que la mission est remplie. Les discours de victoire parce que les Israéliens ne l'ont pas anéanti complètement sont un peu forcés ou rituels pour des fanatiques coupés des réalités (« Même pas mal ! »). Le quotidien de la reconstruction va les occuper un moment et les ramener aux réalités : la guerre, ça tue, ça détruit, et tout ça pour pas grand chose.

Sur le plan stratégique, la guerre peut être considérée comme un échec pour Israël. Un échec compliqué comme l'Orient. Un premier effet a été une manifestation de l'unité du Liban qui peut renforcer le Hezbollah. Mais cette unité est elle-même aussi un jeu de politiciens, au moins pour ne pas se marginaliser. Le véritable effet sur ce point en a été surtout la manifestation de l'impuissance de ce pays, alors qu'il venait précisément d'obtenir le départ des Syriens. Franchement, ne pas être capable de dégommer un bateau israélien qui se pavane dans les eaux territoriales montre l'impréparation totale de la défense libanaise. Si Israël a voulu démontrer que le Liban n'existait pas sans la Syrie, c'est réussi, sinon c'est un peu raté. Le timing au moins était mauvais.

Stratégie

Le fait est que la configuration stratégique d'Israël est difficile. Son problème est vraiment compliqué. La mauvaise nouvelle est qu'Israël ne peut pas gagner la guerre parce qu'il lui faut gagner la paix. C'est une formule facile. Elle signifie que la situation d'Israël est soit de rester pour toujours en position de guerre larvée, soit de se faire accepter par ses voisins. La démesure de cette expédition punitive au Liban ne va pas dans le sens de l'établissement de bonnes relations. S'il s'agit de montrer sa détermination et sa force, on l'avait déjà compris. S'il s'agit d'un coup politique, il faut qu'il ne soit pas contraire à la stratégie générale.

Par exemple, la question s'est posée de la portée des roquettes Katioucha du Hezbollah. Or, si la situation de guerre persiste toujours, il ne faut pas avoir beaucoup de connaissances militaires pour se rendre compte que la portée des roquettes ne va pas diminuer dans l'avenir. Sur le plan stratégique le temps n'est pas infini. Il faut qu'Israël marque aussi des points sur l'acceptation par ses voisins avant qu'il ne soit trop tard. Il faudrait aussi convaincre autant les populations que les gouvernements sinon cela générera du terrorisme. Les intellectuels juifs férus de longues régressions psychanalytiques devraient commencer à s'intéresser plus sérieusement aux thérapies brèves.

Iran et la bombe

La question de l'Iran et de sa bombe illustre bien cette possibilité qu'il est peut-être déjà trop tard, ou bien, comme précédemment, on veut nous refaire le coup des armes de destruction massive. Mais c'est bien de nucléaire qu'il s'agit cette fois. Notons donc bien que ce n'était pas de nucléaire qu'il s'agissait la dernière fois, contrairement aux manipulations cyniques contre ceux qui en apportaient la preuve à propos du Nigéria dans l'affaire de Valerie Plame, femme de l'ambassadeur Joe Wilson, dénoncée comme espionne par l'éditorialiste conservateur Robert Nowak le 14.7.2003.

La question de l'Iran est donc explicitement celle des déclarations anti-israélienne du président Mahmoud Ahmadinejad. On soupçonne cependant ici aussi des questions de politique intérieure iranienne. Mais même si le danger n'est pas forcément imminent, il est à prendre en considération par les intéressés.

Remarquons cependant que le Pakistan a déjà la bombe atomique. Comme l'avait remarqué Bernard-Henri Lévy, les services secrets pakistanais sont très impliqués dans le soutien aux Talibans et sont au moins aussi anti-israéliens que les Iraniens. La seule différence immédiate est que le Pakistan est l'allié des Occidentaux, bien que ceci n'empêche apparemment pas les complicités ou les participations au terrorisme. Il semble bien que le Pakistan confirme la nécessité d'établissement de relations bilatérales pour réduire les dangers (sans les supprimer complètement).

La véritable question qui se pose à propos de cette affaire de la bombe iranienne est cependant de savoir si on ne se moque pas vraiment du monde, sur le principe plus c'est gros, plus ça marche. Les connaissances stratégiques de la population ne sont certes pas celles des spécialistes. Les miennes sont intermédiaires. Mais qui peut penser que la bombe atomique iranienne peut présenter un danger pour Israël ? Ne s'agit-il pas de libérer les Palestiniens ? Je veux bien admettre que les Iraniens soient très forts, mais pas au point de pouvoir effectuer des frappes chirurgicales sur Israël à coup de bombes atomiques. Il semble que cela se confirme. On prend vraiment les gens pour des imbéciles. Et ça marche !

Pacifisme

Depuis la deuxième guerre mondiale, on se la joue antinazi. Israël est évidemment aux premières loges pour l'emploi de cette rhétorique. Pourtant, contre le nazisme, il était question de guerre juste. Aujourd'hui c'est juste la guerre. Dans un passé encore très récent, la perspective des citoyens était plutôt nationale. Les intérêts économiques étaient eux-aussi organisés dans la perspective dite mercantiliste, c'est-à-dire du nationalisme économique. Malgré un retour de cette thématique sous l'influence de ceux qui vont chercher leurs modèles dans le passé, ce n'est plus le cas aujourd'hui. L'économie est globale. C'est définitif.

La conséquence devrait être un retour du pacifisme à l'ancienne. Mais cette fois, il aura une base économique (qui fera plaisir aux marxistes). La guerre n'a pas très bonne presse, même si les manipulations habituelles ont toujours l'air de bien marcher. Mais elle peut être aussi contre productive. Les peuples mettent du temps à se relever d'un conflit et en conservent des séquelles. Le Liban est là pour le démontrer.

Les intérêts des fauteurs de guerre (dont on avait oublié la réalité) vont se trouver en conflit avec leurs propres intérêts à moyen terme. Alors qu'auparavant les conséquences d'un conflit étaient localisées et se diffusaient lentement, elles se répandent aujourd'hui rapidement sur toute la planète. Les effets peuvent être imprévisibles et peuvent se résumer à scier la branche sur laquelle on est assis [2]. Il est donc nécessaire que ceux qui manipulent des éléments conflictuels apprennent eux-mêmes à en contenir les effets dans leurs propres intérêts. Qu'ils ne s'inquiètent pas trop. On va encore avoir besoin d'eux pendant encore un moment. Il va simplement falloir qu'ils soient un peu plus subtils que d'habitude. On doit pouvoir leur faire confiance sur ce point.

Jacques Bolo


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Voir aussi :

Notes

1. Le terrorisme applique d'ailleurs le même principe. Car on a oublié aussi que le terrorisme s'attaquait auparavant aux puissants (des haschischins jusqu'au nihilistes russes). De ce point de vue, le métier de politicien est beaucoup moins risqué en régime démocratique, malgré certaines exceptions qui sont les arbres qui masquent l'absence de forêts. Si c'est fait exprès, c'est très fort. [Retour]

2. Concrètement, une fortune amassée par la guerre (ou ailleurs) peut être perdue très rapidement. En cas de krach boursier provoqué par une crise internationale, spécialement du fait de la nouvelle situation de concurrence des pays émergents, les conséquences sur une position locale (ou personnelle) temporairement fragile pourraient être catastrophiques. Il vaut mieux jouer la stabilité du monde ces prochaines années. [Retour]


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