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Société - Décembre 2009

Identitarisme français

Incompétence nationale

Finalement, le débat sur l'identité nationale, lancé par le gouvernement Sarkozy pour voler des voix au Front national, aura eu l'effet d'un révélateur. Tout le monde sait que cette tentative de récupération est cousue de fil (petit) blanc. Et on commence à se demander si cela ne va pas se retourner contre son instigateur, sur le plan strictement électoral. Si le FN se rétablit, cela signifiera simplement que ses électeurs qui avaient voté pour l'UMP sont retournés d'où ils venaient. Mais ce débat montre que la droite, jusqu'à l'extrême droite, n'a pas d'autre projet que la division de la société sur des thèmes racistes ou xénophobes qui reprennent la thématique de l'extrême droite identitaire traditionaliste. Ce débat ne crée pas le phénomène. Au contraire, il révèle l'importance du repliement sur soi comme seule identité française. On semble négliger ce que signifie la statistique de 17,79% de Français qui avaient bel et bien voté pour le Front national au deuxième tour des présidentielles de 2002.

Mais les autres, la droite et la gauche, ne sont pas mieux loties en matière de projet « de civilisation ». Rien que le terme renvoie déjà à un racisme archaïque qui semble dire que les autres civilisations n'en sont pas alors que tout le monde sait bien aujourd'hui que ce n'est pas le cas (ce n'est même plus la peine de discuter ce point), ou à un « choc des civilisations » comme réponse à la mondialisation.

Comment nier que la question de l'identité culturelle soit une constante en France ? Nous venons justement, à l'occasion du décès de Claude Lévi-Strauss, d'assister à une célébration de son oeuvre qui se caractérise justement par l'apologie des différences culturelles, dont il déplore l'uniformisation. On n'a pas entendu grand monde contester le grand homme. Cela montre justement où en est le débat, qui se réduit souvent à l'argument d'autorité. J'ai eu, quant à moi, l'occasion d'élucider son erreur qui consiste à négliger la dimension individuelle de la culture (voir « Race et histoire »).

D'une façon générale, on peut affirmer qu'il existe bien des différences entre les cultures. Les intellectuels ont d'ailleurs plutôt tendance à les exagérer. En fait, ce débat remonte à la Révolution française. Philosophiquement, il oppose l'universalisme des Lumières ou des droits de l'homme français au romantisme allemand qui met l'accent sur les identités culturelles et les traditions. En France, il a été résolu par l'enseignement de l'histoire nationale et le patriotisme qui maintenait la tradition révolutionnaire en affirmant les droits de l'homme. Concrètement, cela correspondait surtout à l'Empire colonial et une uniformisation jacobine (style « nos ancêtres les Gaulois »). Mais parallèlement subsistait bel et bien une différenciation entre les identités nationales, qu'on appelait même à l'époque la « race » française, allemande, anglaise, espagnole, italienne..., sans oublier ce qu'on appelait à l'époque les « races inférieures » (jusqu'à la Deuxième Guerre mondiale). Ce n'est pas aussi scandaleux que ça en a l'air (voir « Les mots ne sont pas si importants »). On parle aujourd'hui simplement de « cultures » (tiré de l'allemand « Kultur »), conformément à la tradition romantique allemande.

Si la droite est régressive sur ces questions, la gauche est bloquée par le débat sur l'identité nationale parce qu'elle n'a pas résolu la question raciale. Les intellos de gauche croient résoudre magiquement [1] la question en disant que les races n'existent pas. J'ai déjà traité de cette question qui n'est effectivement pas simple, mais qui peut être résolue si on ne préjuge pas de la réponse (voir « Peur des mots : 'race' »). Si la gauche est bloquée, c'est pour les mêmes raisons qui sont à la source du jeu dangereux auquel se livre la droite, avec les mêmes restrictions que ci-dessus : ce n'est pas parce que le petit peuple est raciste, c'est parce que la politique joue sur le simplisme. Aujourd'hui, les fournisseurs de simplisme sont les racistes.

La réponse intello n'est pas la réponse correcte, tout simplement parce que la réponse des intellos est le pinaillage, souvent symbolique, et la confusion verbale (la magie des mots). Le problème est d'ailleurs que le plus souvent, ils ne comprennent pas ce qu'ils racontent eux-mêmes, et qu'ils s'empêtrent dans leurs raisonnements. Une raison en est sans doute la méthode historienne qui conduit au néo-maurrassisme. Comme je le disais sur mon blog de Médiapart, le 10 décembre 2009, sous le titre « L'imposture historienne » :

« Le projet gouvernemental de supprimer l'histoire des classes de terminale scientifique a suscité, de la part de nombreux commentateurs, dont des politiciens de gauche et même des historiens, une remarque bizarre qui consistait à reprocher au gouvernement de « supprimer l'histoire au moment même où il lance un débat sur l'identité nationale ». Ces petits malins n'ont sans doute pas remarqué qu'on pourrait leur retourner que certains d'entre eux refusent précisément le débat sur l'identité nationale alors qu'ils veulent le maintien de l'histoire. Et surtout, cela signifie bien que l'identité nationale est considérée comme dépendante (quasi) exclusivement de l'histoire. Dans mes billets précédents j'ai souligné les paradoxes de ce néo-maurrassisme qui s'ignore et se permet de donner des leçons. En voici un nouvel exemple grotesque. »

Je faisais allusion à quelqu'un qui avait été vexé que je traite de maurrassien un de ses commentaires dans cette revue Internet (voir ici : « Le néo-maurrassisme actuel comme incompétence »). Cela paraissait pourtant évident, quand il déclarait : « ...Il me semble un peu abusif de vouloir évacuer du fait culturel d'un peuple, toute la sphère magico-religieuse qui précisément offre une vision particulière du monde, puisque liée à une origine particulière... » C'est pour cela que je parle d'incompétence. Car ce qui manque est aujourd'hui un débat assumé en termes sociologiques et non en termes historiques. Toujours sur Médiapart à propos de mon refus de signer la pétition lancée contre le débat sur l'identité nationale, j'ai donné un exemple de réponse sociologique aux arguments du Front national contre l'immigration :

« À propos « des immigrés qui prennent le travail des Français ». C'est une question qu'on se pose depuis longtemps (les années soixante-dix ou les années trente). J'ai proposé de considérer que la situation actuelle apporte une réponse. Comme on le sait, la France, pays d'immigration, s'est servie de la main d'oeuvre immigrée pour son développement à différentes périodes de son histoire (permettant au passage aux Français de souche de passer contremaîtres, sinon ils seraient restés au bas de l'échelle, soit dit en passant). Maintenant, c'est fini la rigolade. On s'aperçoit que l'immigration a permis de retarder les délocalisations vers des pays de main d'oeuvre à faible coût. Et ce n'est pas avec le niveau qu'indique celui des débats de ce genre qu'on va conserver les métiers qualifiés. »

Anti-immigration ou simple racisme

La question de l'identité nationale se polarise naturellement sur la question de l'immigration. Les intellos n'ont pas de réponses simples, c'est-à-dire concrètes et politiques, à ces questions. Il ne s'agit pas de faire une thèse, un article, ou un rapport qui finira dans le placard d'une université. Leur réponse théorique habituelle est du type : « l'immigration, une chance pour la France » (titre d'un livre de Bernard Stasi), qui n'a pas convaincu jusqu'à présent. Mais la vraie réponse concrète, à gauche comme à droite, est la volonté de « préserver les emplois », ce qui est compris habituellement comme le refus des délocalisations et des immigrés. Ainsi, le Parti communiste avait lancé une campagne « Acheter français » à la fin des années soixante-dix. En 1980, juste avant la victoire de l'Union de la gauche en 1981, le maire communiste de Vitry a attaqué un foyer d'immigré au bulldozer, sous prétexte que les maires de droite des communes voisines les envoyaient dans sa ville. J'ai déjà signalé le cas de DSK en 2006 qui déclare que les émeutiers de 2005 n'étaient que des délinquants (« Les émeutes et le social libéralisme »). Et nous connaissons le cas récent de Manuel Valls avec ses « Blancos » [2], qui prétend, sans doute pour cette raison, devenir président de la République (« Manuel Valls et les sous-hommes »). On le voit, la gauche n'a pas de leçon de donner à la droite, ni même au Front national.

Il faut rompre avec la légende. La gauche anticoloniale s'illusionnait en prétendant combattre l'impérialisme ou le colonialisme. La gauche défendait d'abord les petits blancs [3]. Car c'est eux qui profitaient concrètement de la colonisation en exerçant des emplois administratifs ou en obtenant une promotion sociale (agents de maîtrise, cadres) qu'on revendique au nom de l'élitisme républicain, comprendre colonial. C'est la raison actuelle de la fin de l'élitisme républicain d'ailleurs. Au fond, le FN n'a fait que reprendre les voix qui lui appartenaient.

Face à ces questions de l'immigration, la gauche affirme que la différence n'est pas raciale, mais sociale. Mais justement, aujourd'hui, les plus basses classes de la société (l'ancien prolétariat), en France et en Europe, comme aux États-Unis, sont majoritairement constituées des Noirs, des Arabes ou des immigrés. Et n'oublions pas les prolétaires des nouveaux pays émergents, de l'ancien « tiers-monde » (qui était alors le nouveau tiers état). Ce n'est pas parce qu'on change les mots tous les vingt ans qu'on change les choses. Nier cette réalité racialisée est une imposture. On comprend que la gauche refuse les statistiques ethniques qui le démontreraient.

Une preuve de cette imposture négationniste de gauche : la justice a admis en 2008 (voir « La Halde ridiculisée ») que la promotion des immigrés était bloquée (au profit de qui ?) dans une entreprise comme Renault, pourtant « régie nationale », que la gauche considérait depuis des générations comme la « vitrine sociale » du pays. Et cerise sur le gâteau, l'ancien PDG de Renault est président de la Halde (Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l'égalité). MDR.

Le véritable problème de l'identité nationale est exclusivement la xénophobie, qui permet justement de tracer la frontière politique entre la droite et la gauche. Mais cela ne veut pas dire que les individus de droite haïssent obligatoirement les étrangers. Le plus souvent cela signifie qu'ils adoptent une attitude de caste, d'apartheid, du chacun chez soi. Le fait d'ailleurs que cette attitude concerne également les castes sociales trompe la gauche qui nie la spécificité réelle de la ségrégation raciale tout en claironnant son antiracisme (et que « les races n'existent pas »). Cela aboutit dans les cas extrêmes au négationnisme de gauche (négationnisme traditionnel) qui conteste la spécificité raciale du génocide nazi en le considérant simplement comme le stade suprême de l'exploitation capitaliste (voir « Unicité et négationnisme »).

Cela ne signifie pas non plus que la gauche se comporte concrètement de façon différente de la droite. La position antiraciste de gauche est plutôt idéologique, universaliste abstraite. Le problème est plutôt que la passion historienne de la gauche contribue aussi à un traditionalisme aussi vermoulu que celui de la droite. Les « lieux de mémoire » de gauche, selon la terminologie historienne de Pierre Nora, sont simplement différents des lieux de mémoire de droite. Par « lieux de mémoire », il faut entendre simplement mythes fondateurs, clichés, images d'Épinal (pour ne pas dire bondieuseries - éventuellement laïques).

On entend ainsi répéter jusqu'à la nausée que « la nation est aussi de gauche ». C'est une erreur. Quand on fait référence à la Révolution française (outre le fait que ce n'est pas une révolution socialiste, mais une révolution bourgeoise), ce qu'on appelle « la nation » est tout simplement « le peuple ». On parle simplement du système républicain, du pouvoir du peuple, par opposition à la monarchie. C'est sur ce point que réside la confusion de droite qui a donné le nationalisme. La nation est alors cette entité barresso-maurrassienne qui tend à l'identitarisme plus ou moins raciste de droite (qui n'est donc pas de gauche).

Une identité culturelle ontologique glisse inévitablement vers le racial. Comme pour le cas emblématique de Claude Lévi-Strauss, l'erreur élémentaire de l'identitarisme, de gauche et de droite, est en fait assez simple à démentir. On peut dire qu'il existe indéniablement des identités culturelles qui permettent de distinguer, plus ou moins facilement, un Chinois d'un Japonais, un Français d'un Allemand, un Sénégalais d'un Éthiopien [4]. On voit aussi que cela dépend de la connaissance que nous en avons : comme le dit César dans la trilogie de Pagnol : « Tous les Chinois se ressemblent » (et il parlait éventuellement des Vietnamiens).

Par contre, une chose est certaine, et cette certitude dépend aussi de notre expérience, c'est qu'on ne peut pas dire que tous les Français sont semblables. Comme le veut la sociologie élémentaire, les identités sont multiples (hommes / femmes ; croyants / athées ; catholiques / protestants / juifs / musulmans ; droite / gauche ; intellos / populos ; riches / pauvres ; intelligents / cons ; beaux / moches ; jeunes / vieux ; etc.). L'origine ethno-culturelle n'est qu'une caractéristique supplémentaire. Un petit effort intellectuel doit permettre de penser que les Chinois sont différents entre eux, comme les Japonais, les Allemands, les Sénégalais, les Éthiopiens... Un effort supplémentaire devrait même permettre de penser que certains Allemands ressemblent davantage à certains Chinois qu'à leurs compatriotes. Mais n'exigeons pas trop de nos élèves au début. Qu'il suffise de penser que l'identité collective s'arrête où commence l'individualité et nous aurons déjà beaucoup progressé !

Jacques Bolo

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Voir aussi :

Notes

1. Ils croient résoudre « scientifiquement » la question en affirmant que les représentations créent le phénomène, comme, précisément, dans le cas de l'usage de la catégorie « race ». On parle de « constructivisme » ou de « construction (sociale) de la réalité ». Ce mécanisme est une bonne définition de la magie. [Retour]

2. Rions un peu. Ça fait au moins trois cas, soit KKK. Mais ce ne sont pas les seuls, soit beaucoup de caca dans le cerveau malade des politiciens de gauche. [Retour]

3. Alors que la droite fonctionne sur le principe de la citation de De Gaulle (« Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne » voir « Feu le gaullisme ») ou de Hortefeux (« Tant qu'il y en a un, ça va, c'est quand il y en a plusieurs qu'il y a des problèmes »). [Retour]

4. J'ai pris à dessein ces exemples, car ce qu'on appelle les différences raciales est ce qui permet de différencier un Français d'un Chinois ou d'un Sénégalais. Dire le contraire et spécieux et risible. Inversement, c'est tout ce qu'on veut dire par là. Il est évident qu'un Blanc, un Noir ou un Jaune peuvent être de la même culture ou nationalité, même si on s'aperçoit immédiatement que c'est admis plus facilement dans un sens que dans l'autre (pour les Noirs et les Blancs ou les Jaunes et les Blancs), et pas encore admis (entre les Noirs et les Jaunes). Ce qui montre que c'est l'histoire qui détermine nos représentations. Et cela concerne donc aussi la question de l'identité nationale, culturelle, raciale. [Retour]

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