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Économie / Politique 23.12.2006

Feu l'antilibéralisme

C'est la chute finale !

Les antilibéraux déclarés n'ont pas été capables de s'unir pour présenter un candidat commun aux élections présidentielles. Le morcellement des groupuscules gauchistes, la perte d'influence du parti communiste, et les désunions internes des collectifs plus ou moins informels rendaient la tache quasi impossible. Une personnalité de la société civile n'a pas non plus pu être trouvée qui satisfasse tout le monde. Au fond, les exigences des uns et des autres ressemblent beaucoup à une sorte de liste de qualités d'un partenaire idéal d'une agence matrimoniale. Le prince ou la princesse risque au final d'être toujours moins charmants qu'on le souhaiterait. Peut-être faut-il remettre en cause l'antilibéralisme lui-même, comme je l'ai déjà envisagé dans un article précédent (Un autre monde n'est pas possible). L'échec qui est perçu classiquement par les médias comme des questions de conflit de personnes (pour ne pas dire de people) est bel est bien une faillite théorique. Je constatai également ailleurs : « Il semble bien que l'extrême gauche n'ait pas trouvé de théorie de substitution et reproduise compulsivement les vieux schémas en attendant. » (Onfray : L'appropriation). Il vaut donc vraiment mieux tourner définitivement la page et passer aux choses sérieuses.

Clivages réels

Le philosophe Michel Onfray, sans doute intéressé par cette question de recomposition théorique, s'est égaré dans cette idée de vaine candidature présidentielle [1] de témoignage plus que de rupture (le terme est déjà pris par le candidat de droite !). Il se déclare lui-même à la fois capitaliste et antilibéral. En fait, il devrait plutôt se réclamer du contraire : anti-capitaliste et libéral. D'autant qu'en tant que libertaire, son critère devrait être la liberté qui le rapproche indubitablement des libéraux, quoiqu'il en dise ou quoiqu'il croie penser.

Cette question est importante car elle concerne trois éléments essentiels de la politique (pouvoir, économie et société) qui permettent à la fois de distinguer, mais aussi de casser les différenciations politiques habituelles. L'opposition droite/gauche qui structure la vie politique peut en effet voler en éclat sur l'analyse de cette question de la liberté. Les socialistes sont partisans en général d'une plus grande liberté que les conservateurs dans le domaine des moeurs, mais moins en l'économie. La droite et la gauche réunies sont plus ou moins autoritaires selon leurs tendances (communistes/socialistes, conservateur/libéraux). Les libertaires et les libéraux se divisent par leur association avec les tendances précédentes, mais une tendance libérale-libertaire correspondrait bien à plus de liberté dans les trois domaines du pouvoir politique, des moeurs et de l'économie. La question des limites à cette liberté (qui rattache les uns et les autres à tel ou tel parti) correspond davantage à des habitudes culturelles, avec leurs variantes individuelles ou familiales, qu'à une réalité politique objective.

Capitalisme ?

Les confusions qui découlent de la situation bipolaire habituelle sont augmentées par la question du capitalisme, qui correspond bien, sur la question de la liberté, à un plus grand libéralisme économique. Mais le terme capitalisme fausse le débat. On connaît d'ailleurs l'opposition au capitalisme d'une partie des traditionalistes ou des nationalistes, qui rejoignent la gauche antilibérale sur ce thème. On connaît tout autant la convergence plus ou moins grande des libéraux de droite ou de gauche sur la question de l'économie de marché. Ces confusions reposent évidemment sur le choix de ce terme par la tradition marxiste [2]. Mais le capital est simplement un fait économique qui correspond aux investissements. On pourrait changer le terme ou le système de propriété, on ne changerait pas la chose.

Le problème que soulève l'antilibéralisme concerne évidemment plutôt la question du partage des richesses. Or, comme le souligne Jacques Attali (voir L'anti-modèle politique d'Attali), la baisse des salaires entraîne celle des achats qui ne peut pas profiter aux commerçants et aux industriels (petits ou gros). Ce n'est donc pas de capitalisme ou de libéralisme qu'il est question quand on considère le système global. Le problème central est celui de la différence entre les secteurs destinés à la consommation et ceux destinés à la croissance de l'investissement. Les superprofits ne servent que marginalement à la consommation privée des capitalistes. Ils sont bien destinés aux investissements.

Technocratie

La solution technocratique (capitaliste ou stalinienne) consiste à concentrer l'essentiel du PIB ou du chiffre d'affaire sur l'investissement. C'est ce qui explique aussi les superprofits et les salaires pharaoniques attribués aux dirigeants. Répartis, ils ne représentent pas grand chose, concentrés, ils sortent bien de la consommation. En général, cette solution est présentée comme une nécessité pour des motifs de concurrence internationale ou de monopoles, avec des prétextes d'orthodoxie formelle ou d'investissement dans la recherche. C'est cela, la plupart du temps, qui est visé par le terme capitalisme.

On reconnaît dans le nationalisme économique le vieux schéma mercantiliste qui n'est que la version étatiste (voire monarchique) du modèle de la thésaurisation privée. Le défaut de cette conception est de n'être que faussement globale. C'est en quelque sorte de la micro-économie dans la macro-économie. Le but est d'augmenter les richesses d'un État, d'une entreprise, sans référence à la consommation (modèle Harpagon).

Le vrai débat de la question sociale correspond plutôt au type de société qui découle du partage entre les investissements et la consommation. De ce point de vue, l'économie politique est identique à la gestion dite de bon père de famille [3]. Le problème politique est seulement de savoir qui décide et qui arbitre entre les différents clientélismes (voir Coalitions et clientélisme) qui poussent à favoriser un secteur (global ou particulier) pour échapper aux limites communes. Ce qui explique l'existence de secteurs dominants alors que la concurrence devrait égaliser les rendements. Le libéralisme réel montre paradoxalement que l'équilibration naturelle par la loi du marché ne fonctionne pas du fait de monopoles ou de ces clientélismes politiques. Ceux qui devraient condamner les monopoles ou le clientélisme deviennent donc antilibéraux par une ruse de l'irraison ou la conscience de leurs véritables intérêts personnels [4].

Théorisation alternative

Inversement, la solution sociale-démocrate ou libérale (non-technocratique) tend à procéder en réalité (même en affirmant le contraire) par la relance de la consommation. Évidemment, la situation est un peu plus confuse du fait que la relance peut ne concerner qu'un secteur, que les libéraux ou les sociaux démocrates, du fait qu'ils se comportent en technocrates, peuvent privilégier les investissements. Comme les investissements sont indispensables, privilégier la consommation peut correspondre à une dilapidation du capital social ou culturel. Mais il faut bien un jour arrêter les comptes et faire le bilan du partage entre capital et consommation (et non entre capital et travail qui sont deux facteurs de production équivalents sur ce plan). Ce qui détermine le modèle dans lequel on se situe, et ceux qui en bénéficient.

Une solution théorique-pratique apparaît avec le fordisme. La consommation populaire génère une sorte d'égalisation des niveaux de vie et crée des classes moyennes majoritaires qui résolvent la question de la concentration politique. La consommation elle-même, par les décisions des agents économiques individuels, arbitre entre les investissements qui s'orientent d'eux-mêmes vers la consommation. Les nouvelles technologies en sont le meilleur exemple. La deuxième solution théorique-pratique réside dans les fonds de pensions qui correspondent également à un retour des profits dans la consommation, des retraites en particulier, objectif traditionnel de l'épargne.

Les réalités écologiques compliquent cependant le jeu en opposant des limites à la consommation et à la croissance. Ce qui était masqué par la concentration des richesses dans les pays occidentaux apparaît au grand jour de fait de la mondialisation. Avec les données actuelles, la généralisation du mode de vie occidental n'est pas possible à l'échelle de la planète. J'ai déjà signalé (voir Autre monde) que les antilibéraux, quoiqu'ils en disent ou quoiqu'ils croient penser (bis), veulent objectivement conserver l'ancienne répartition des richesses mondiales. On trouve beaucoup moins de pro-chinois actuellement.

On va donc également devoir gérer la décroissance pour des raisons démographiques (ou de vieillissement de la population), et le progrès technologique va aussi continuer à réduire le nombre d'emploi par unité produite (voir Quelle décroissance ?). La solution économiste classique qui croit répondre aux problèmes par la croissance ne correspond tout simplement pas à la situation nouvelle. Le discours des économistes est tout aussi ringard et rituel que celui des gauchistes.

Il va falloir beaucoup d'imagination pour affronter les nouveaux défis et ne pas refuser les solutions nouvelles déjà élaborées par les acteurs. Or, en France, on peut interpréter les inquiétudes et les réactions de repli comme un signe d'inadaptation aux réalités [5]. Ce n'est pas en s'abritant derrière la tradition de gauche ou de droite que les individus comprendront les enjeux actuels. Il va falloir remettre tout à plat (plutôt que de faire table rase) : la capitalisation, la consommation, la répartition des richesses, la concentration des pouvoirs, les modèles politiques et économiques... Enfin un peu d'action !

Jacques Bolo


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Voir aussi :

Notes

1. Il avait même proposé une solution pratique de désignation d'un candidat commun, à laquelle j'avais pensé moi-même, qui consister à faire voter les candidats à la candidature pour quelqu'un d'autre qu'eux-mêmes. Il semble qu'ils aient refusé. Ils n'ont sans doute pas compris. [Retour]

2. Il est possible que Marx ait choisi ce terme pour se démarquer de Proudhon. Mais comme sa solution consiste à socialiser la propriété privée, sa méthode est donc illusoire, voire une simple imposture, qui a donné le résultat que l'on connaît. [Retour]

3. Notons que cela répond aussi à la question de la consommation des super-riches ou des fils à papa. Toute la question est toujours : est-ce qu'ils dilapident ou non leur capital ? [Retour]

4. La cause en est sans doute une confusion entre les variations naturelles des prix et des salaires (sur le modèle des bonnes ou des mauvaises récoltes, des bonnes ou des mauvaises années dans le commerce ou l'industrie) avec les jeux qui résultent de positions de monopoles ou du clientélisme. En France en particulier, ce sont les chômeurs qui ont amorti les mauvaises années ou les concentrations. [Retour]

5. On peut penser qu'aujourd'hui surtout Marx n'aurait pas été marxiste. Même si j'estime qu'il s'est globalement trompé, il a eu au moins le mérite d'étudier les réalités de son temps. Alors que les marxistes actuels ne sont que les gardiens moins d'un dogme que d'une superstition à laquelle plus personne ne croit même plus. Le fait que la gauche se dise aujourd'hui républicaine est d'ailleurs un indice de cette indigence théorique (voir Feu le communisme, et Feu le socialisme). [Retour]


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