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Références (Radio) / Philosophie 29.8.2006

L'appropriation n'est pas le vol

Conférence de l'université populaire de Michel Onfray, Quatrième année : « Mort de Dieu, Naissance des hommes » (sur les Lumières). Diffusée sur France culture, Juillet-Août 2006

« Histoire alternative de la philosophie »

La position fondamentale de Michel Onfray consiste à récuser le choix de la philosophie académique et traditionnelle en ce qu'elle privilégie exclusivement l'idéalisme. On ne peut qu'être d'accord avec le diagnostic. Mais on peut aussi considérer que le choix du matérialisme hédoniste est au fond tout aussi arbitraire. La légitimité d'Onfray consiste donc essentiellement à rétablir l'équilibre dans ce qu'il appelle lui-même une « histoire alternative de la philosophie ». La question de ce qu'on appelait un « contre cours » repose cependant le problème de l'insertion de cette tendance dans le système académique lui-même. Puisqu'en dernière analyse – ce n'est pas un matérialiste qui pourra me contredire – le système d'éducation aboutit forcément, à un moment ou à un autre, à la constitution d'un corps enseignant, de programmes, de postes, de salaires. L'alternative matérialiste ne peut pas aboutir à la même idéologie de la connaissance pour elle-même que celle qui règne dans le monde académique, qui n'est vraiment idéaliste que sur ce seul point [1].

L'alternative matérialiste d'Onfray, quoique u-topique sur le point précédent, s'attelle méthodiquement au rétablissement des philosophes jugés mineurs par le christianisme et l'académisme idéaliste qui en est la version laïque et républicaine. Onfray se livre à une lecture exhaustive et minutieuse des textes de ces auteurs dont certains sont oubliés, minorés ou dénaturés. Mais il en exagère parfois l'occultation, car certains sont bien disponibles et les études plus libres qu'il semble le sous-entendre. Les choix de la sélection officielle peuvent relever de la mode ou de luttes d'influences internes à l'université. Tout le monde ne se consacre pas forcément à l'exploration systématique de tous les thèmes. En outre, faire semblant de croire que les participants à son université populaire ou ses auditeurs vont se plonger dans les textes originaux est une illusion. Même quand c'est le cas, c'est bien pour en extraire une synthèse comme la sienne, sous peine d'une sorte de régression infinie dans les arcanes des textes. Ce qui peut relever aussi d'un biais tout aussi idéaliste de la pratique universitaire.

Le rôle du débat

La principale qualité de cette bonne lecture consiste à ne pas occulter des aspects pourtant évidents pour ceux qui lisent vraiment les textes au lieu de réciter la version officielle. De ce point de vue, l'usage habituellement dogmatique des textes constitue véritablement une régressionphilosophique. Le fait que la norme soit idéaliste semblerait conforme à cette déviation, mais le matérialisme a donné lieu lui aussi à une dogmatique dans la période ou les pays marxistes. Il semble donc que ce soit plutôt une caractéristique académique, renforcée ou non par les régimes autoritaires. On peut précisément y lire un conformisme de carrière que d'aucuns pourraient juger bassement matérialiste.

Le principe de l'alternative pourrait tendre aussi à survaloriser les auteurs considérés. Un des intérêts des études systématiques et contextualisées de Michel Onfray est au contraire de révéler la vitalité des débats d'idées en leur temps. L'opposition aux philosophes officiels démontre surtout qu'il existe toute une pléiade d'auteurs (jugés) mineurs qui participent au débat et qui font le lien entre les grands noms de la philosophie. Un autre exemple du rôle des inconnus était celui du meunier condamné comme hérétique par l'inquisition dont parlait Carlo Ginzburg (Onfray en a peut-être parlé dans son cours précédent, puisque celui en question ici porte sur l'époque des Lumières). On pourrait, certes, reprocher à Onfray d'ouvrir la boîte de Pandore qui exigerait de connaître à l'infini tous les intermédiaires culturels. Il reste surtout de son travail de relecture le constat que les idées naissent et se développent par un dialogue vivant.

Littérature

Un défaut obsédant de l'approche de Michel Onfray est cependant son intérêt affirmé pour la vie personnelle des philosophes, qu'il considère comme une sorte de preuve déterminante de la validité de leurs théories. Son étude aboutit ainsi à une sorte de vie des grands hommes, où les grands hommes seraient finalement ceux qui auraient une bonne vie (Onfray rejoint alors ses collègues Comte-Sponville et Ferry !).

Sans doute son approche est-elle un peu trop scolaire. Car le biais habituel de l'étude d'auteurs canoniques, dans un temps limité, est de tendre à exagérer la partie introductive qui mentionne la vie de ces auteurs. Il en résulte qu'on connaît davantage la vie que l'oeuvre. Se plonger dans l'oeuvre, comme le fait très bien Onfray, produit parfois, par contrecoup, un réel décalage. Cette exigence absolue, due à son matérialisme exigeant une mise en pratique de la théorie dans la vie du philosophe, régresse alors pour rappeller un peu trop la mauvaise critique littéraire et un romantisme parfaitement contradictoires, et tout aussi scolaires.

Cette série d'enregistrements sur les Lumières culmine d'ailleurs sur ce point par la mise en accusation de Sade, qu'il accable de tous les maux au point d'en faire une sorte d'incarnation du mal et de cause directe du nazisme et des camps d'extermination. Outre le principe de son argumentation presque exclusivement à charge, on a un peu l'impression que Michel Onfray est surdéterminé par la nécessité de démonstration qu'il est bien un athée vertueux. Il semble tant s'identifier aux matérialistes du XVIIIe siècle qu'il semble se croire obligé de répondre aux attaques des religieux de cette époque contre les penseurs libertins (libres penseurs), matérialistes ou athées.

Soyons justes, Sade ne serait aujourd'hui qu'un quelconque écrivain d'autofictions sado-maso (et non simplement un sadique puisqu'il se faisait lui-même fouetter). Son comportement, comme d'ailleurs probablement celui des sadomasochistes contemporains eux-mêmes pouvant s'expliquer dialectiquement par leur éducation religieuse et la répression sexuelle qui en découle. Bizarrement, au lieu d'y voir une preuve a contrario de ses thèses matérialistes hédonistes athées, Onfray semble justifier les raisonnements de ses adversaires moralisateurs ! Il semble un peu trop penser que la question sexuelle est réglée par un contractualisme à l'américaine, comme d'ailleurs la question religieuse par l'athéisme classique.

Matérialisme

Le matérialisme de Michel Onfray repose surtout sur l'étude des textes et de la tradition philosophique essentiellement anti-religieuse pour aboutir assez banalement à la version gauchiste d'un marxisme plus ou moins libertaire [2]. Son originalité personnelle est d'adopter l'utilitarisme, ce qui n'est pas fréquent, et qui me paraît aller dans une voie intéressante. Bizarrement, son antilibéralisme antipositiviste reste sur une forme assez classiquement idéaliste, mais peut-être n'a-t-il pas encore bien lu les auteurs de cette période. Michel Onfray semble reproduire à cet égard la position tout aussi dogmatique de la doxa contemporaine. Il faudra attendre la prochaine série de conférences pour espérer une position plus nuancée. Sinon on pourrait dire que le bon curé Onfray, comme Kant, fait beaucoup d'effort pour aboutir à la justification de l'idéologie dominante (de gauche ou d'extrême gauche).

L'intérêt de son université populaire, excepté les deux termes de sa dénomination, consiste essentiellement à nous livrer un work-in-progress passionnant d'une relecture de la tradition philosophique. Sa limite fidéiste (athée) kantienne (voir ci-dessus) est assimilable au processus d'appropriation d'une culture ou d'une spécialité donnée qui constitue la réalité du travail intellectuel d'acquisition [3]. Son alternative matérialiste offre un point de vue différent de la lecture habituelle, mais il semble un peu trop considérer comme réglées des questions qui motivent la lecture idéaliste dominante en refusant bizarrement de discuter des reliquats du marxisme archaïque.

Dialectique ?

Il est intéressant de restaurer l'étude des positions matérialistes (hédonistes, athées, etc.) qui étaient tombées aux oubliettes. Il faudrait d'ailleurs que sa démarche soit reprise par l'université traditionnelle pour ne pas rester lettre morte, et pour que l'université ne sombre pas elle-même dans le ridicule en voyant se développer une alternative hors-les-murs. Mais il faudra bien confronter un jour les différentes thèses si l'on pense que ces études ne sont pas simplement des passe-temps érudits sans aucune portée. Ce qui n'est en principe ni la thèse matérialiste, ni la thèse idéaliste, mais correspond malheureusement à leur pratique réciproquement autistique.

Jacques Bolo

Bibliographie

Carlo GINZBURG, Le fromage et les vers

Michel Onfray, Traité d'athéologie : Physique de la métaphysique

Michel Onfray, Antimanuel de philosophie

Michel Onfray, Contre-histoire de la philosophie, N°1 : L'archipel pré-chrétien

Michel Onfray, Contre-Histoire de la Philosophie n°2 - L'Archipel pré-chrétien

Michel Onfray, Contre-Histoire de la Philosophie, Vol.3 : La résistance au christianisme

Michel Onfray, Contre Histoire de la Philosophie, Vol. 4 : La résistance au christianisme (2)

Michel Onfray, Contre Histoire de la Philosophie, Vol. 5 : Les libertins baroques

Michel Onfray, Contre Histoire de La Philosophie, Vol. 6 : Les libertins baroques

Michel Onfray, Contre Histoire de la Philosophie, vol.7 : Le XVIIIe siècle


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Voir aussi :

Notes

1. Le cadre de cette université populaire semble un peu trop reprendre le mythe de ces cours donnés par les intellectuels pour élever le niveau culturel des masses. Aujourd'hui, l'enseignement peut déjà être considéré comme populaire. Le niveau économique permet de se cultiver en dehors du système scolaire à moindre coût (internet en est le dernier exemple). Et une université distribue des diplômes, ce qui n'est pas le cas de celle de Michel Onfray. Certes, dans le domaine des humanités, les diplômes n'offrent pas beaucoup de débouchés, mais cette université populaire ne résout en rien cette question. A quoi sert-elle donc ? Est-ce seulement un moyen de promotion de ses ouvrages ?

Un des biais de l'université traditionnelle, dans le domaine des humanités, est de se caractériser précisément par des enseignements assez hétéroclites, souvent intéressants, mais soumis au bon vouloir du professeur. Le problème n'est pas le droit qu'on a à s'intéresser à un sujet plutôt qu'un autre, mais celui de proposer un cursus cohérent. La conséquence méthodologique en est souvent le privilège qu'on accorde arbitrairement à une théorie plutôt qu'à une autre, un certain fétichisme pour les exemples utilisés, et une sélection des étudiants sur ces critères sans réelle légitimité. La prétention scientifique de ces chapelles théoriques sans aucun contrôle serait simplement dérisoire si elle était sans conséquences professionnelles. [Retour]

2. Il semble bien que l'extrême gauche n'ait pas trouvé de théorie de substitution et reproduise compulsivement les vieux schémas en attendant. Ce qui pourrait constituer d'ailleurs la caractéristique actuelle de nombreuses religions (voir Fin de la religion[Retour]

3. Toute la question est de savoir alors si ce principe d'appropriation qualifie autre chose que des étudiants (dans son processus) ou des professeurs (dans son exposé). Mais les étudiants ou les professeurs de philosophie (dont Onfray ou Kant) sont-ils en tant que tels des philosophes ? [Retour]


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