|
Le présentateur, se référant à ce qu'avait dit François Bayrou en 2025 sur la dette française, commence d'emblée par une fausse date ! Elle est reproduite de plus en plus souvent dans toutes les publications, y compris universitaires. Elle concerne les boomers : « né après la seconde guerre mondiale jusqu'au milieu des années 1960, et qui ont aujourd'hui entre 62 et 80 ans en 2026. »
C'est complètement faux ! Le baby-boom français dure de 1946 à 1974, c'est le baby-boom américain qui dure de 1946 à 1964 et les boomers français ont donc entre 52 et 80 ans en 2026 ! Comme ce choix de date concerne les retraites (62 ans), on peut remarquer que certains boomers entre 52 et 61 ans restent dans la population active pour encore dix ans. J'ai déjà donné le tableau comparé des naissances annuelles :
Baby-boom américain (en bleu) |
Baby-boom français (en vert) |
| 1935 |
2.377.000 |
1935 |
643.870 |
| 1936 |
2.355.000 |
1936 |
634.344 |
| 1937 |
2.413.000 |
1937 |
621.453 |
| 1938 |
2.496.000 |
1938 |
615.582 |
| 1939 |
2.466.000 |
1939 |
615.599 |
| 1940 |
2.559.000 |
1940 |
561.281 |
| 1941 |
2.703.000 |
1941 |
522.261 |
| 1942 |
2.989.000 |
1942 |
575.261 |
| 1943 |
3.104.000 |
1943 |
615.780 |
| 1944 |
2.939.000 |
1944 |
629.878 |
| 1945 |
2.858.000 |
1945 |
645.899 |
| 1946 |
3.411.000 |
1946 |
843.904 |
| 1947 |
3.817.000 |
1947 |
870.472 |
| 1948 |
3.637.000 |
1948 |
870.836 |
| 1949 |
3.649.000 |
1949 |
872.661 |
| 1950 |
3.632.000 |
1950 |
862.310 |
| 1951 |
3.823.000 |
1951 |
826.722 |
| 1952 |
3.913.000 |
1952 |
822.204 |
| 1953 |
3.965.000 |
1953 |
804.696 |
| 1954 |
4.078.000 |
1954 |
810.754 |
| 1955 |
4.097.000 |
1955 |
805.917 |
| 1956 |
4.218.000 |
1956 |
806.916 |
| 1957 |
4.308.000 |
1957 |
816.467 |
| 1958 |
4.255.000 |
1958 |
812.215 |
| 1959 |
4.244.796 |
1959 |
829.429 |
| 1960 |
4.257.850 |
1960 |
819.819 |
| 1961 |
4.268.326 |
1961 |
838.633 |
| 1962 |
4.167362 |
1962 |
832.353 |
| 1963 |
4.098.020 |
1963 |
868.876 |
| 1964 |
4.027.490 |
1964 |
877.804 |
| 1965 |
3.760.358 |
1965 |
865.688 |
| 1966 |
3.606.274 |
1966 |
863.527 |
| 1967 |
3.520.959 |
1967 |
840.568 |
| 1968 |
3.501.564 |
1968 |
835.796 |
| 1969 |
3.600.206 |
1969 |
842.245 |
| 1970 |
3.731.386 |
1970 |
850.381 |
| 1971 |
3.555.970 |
1971 |
881.284 |
| 1972 |
3.258.411 |
1972 |
877.506 |
| 1973 |
3.136.965 |
1973 |
857.186 |
| 1974 |
3.159.958 |
1974 |
801.218 |
| 1975 |
3.144.198 |
1975 |
745.065 |
| 1976 |
3.167.788 |
1976 |
720.395 |
| 1977 |
3.326.632 |
1977 |
744.744 |
| 1978 |
3.333.279 |
1978 |
737.062 |
| 1979 |
3.494.398 |
1979 |
757.354 |
| Source Wikipédia - Baby-boom américain, Baby-boom français |
Cette émission reprend donc « Le nouveau buzz anti-boomers » sur les retraités profiteurs qui s'est diffusé sur les réseaux sociaux, sans aucune distance critique, contrairement à ce que claironnent les universitaires, les médias ou les politiques (publicité mensongère). Pour un recul critique, on peut consulter mon autre article, « Génération X contre Baby-boomers » de janvier 2014. On peut voir que les rumeurs malsaines, contredites depuis longtemps, continuent de circuler dans les médias mainstream et même les institutions officielles.
L'idée même de boomers profiteurs des Trente glorieuses (1944-1974) est absurde, puisque la période n'était pas si favorable, comme je l'ai montré (restrictions d'après-guerre, guerre d'Indochine et d'Algérie, crise du pétrole, etc.). Ceux qui ont profité de l'expansion de cette période seraient donc d'ailleurs plutôt les générations précédentes. Mais de toute façon, les enfants en profitent aussi à toutes les époques : les boomers ont profité d'abord grâce à leurs parents, mais les enfants de boomers ont aussi profité du nouveau niveau de vie de leurs parents. Les générations successives vivent ensemble à tout moment.
Cette idée de générations X, Y, Z, alpha, bêta, concerne des faux concepts médiatiques ou marketing. L'insinuation selon laquelle « les jeunes de X à bêta sont-elles les victimes directes des boomers trop dépensiers et vautrés dans leur confort ? » est risible. Concrètement, elle signifierait d'ailleurs banalement que ces générations X, Y, Z, alpha, bêta ont été trop gâtées par leurs parents ! Car l'augmentation du niveau de vie a d'abord profité aux générations d'après les années 1980. À la rigueur, les boomers ont surtout eu l'avantage de vivre en direct l'arrivée progressive du confort qui manquait aux générations précédentes (et qui coûtait cher en endettement à l'époque !). J'avais rappelé que l'équipement des ménages partait de très bas dans les années 1950-1970 (ce sont les Américains qui étaient en avance aussi à cette époque) :

Pour la période suivante, tout le monde sait, sauf les journalistes apparemment, que les voyages internationaux ont explosé après les années 1990. Ne parlons même pas d'Internet, des téléphones portables et smartphones qui n'existaient pas (voir l'équipement français précédent en téléphonie dans le tableau) et de la surconsommation généralisée actuelle, sans parler du fait que la population mondiale de 2026 a doublé par rapport à celle des années 1950, si on parle d'empreinte carbone.
Débat factice
L'émission s'organisait autour de deux invités connus, l'économiste Anne-Sophie Alsif et l'essayiste Pascal Bruckner, outre un public sur le plateau et des questions en ligne. J'ai été déçu par Alsif qui s'était donc dévouée pour défendre les fake news économiques, tandis que Bruckner était surtout là parce qu'il était lui-même un boomer, plutôt sur la défensive avec des souvenirs plus que des arguments. Le public sur le plateau était finalement plus raisonnable, tandis que les questions en ligne avaient été sélectionnées pour représenter les fake news.
On ne peut pas dire qu'il s'agissait de prêcher le faux pour montrer le vrai, dont le risque est plutôt qu'il n'est pire sot que celui qui fait semblant de l'être. Car le populisme médiatique n'ose guère contredire la doxa. J'ai déjà signalé, dans mon livre La Pensée Finkielkraut (2012), l'anecdote d'un nutritionniste qui hésitait à contredire une boulangère dans une émission télévisée de Valérie Expert.
Un problème de l'argumentation économiste d'Alsif sur la croissance des Trente glorieuses concerne évidemment le fait que la situation partait de très bas, surtout si on commence après la guerre. Il avait fallu une bonne dizaine d'années pour rattraper les chiffres économiques de 1939 (qui se relevaient eux-mêmes de la grande crise de 1929). Mais de toute façon, l'idée que les générations actuelles héritent des dettes des boomers fait bien semblant d'ignorer que les jeunes ont profité des équipements ou de la consommation familiale issus de cet endettement. C'est une faute professionnelle pour une économiste.
Bruckner rectifie mollement, car il est assez embrouillé sur cette époque, entre ses mea culpa et ses opinions personnelles critiques envers les politiciens (de gauche). Il est ainsi faux qu'on se plaignait moins pendant les Trente glorieuses, puisque la dernière période correspond à Mai 68 et plus généralement à un fort Parti communiste.
Les chiffres des économistes sont souvent biaisés. S'il est vrai que les plus de 85 ans n'ont jamais été aussi riches, c'est surtout parce qu'ils étaient vraiment très pauvres avant. Et si les moins de 14 ans n'ont jamais été aussi pauvres, c'est parce qu'ils travaillaient à cet âge (16 ans à partir de 1959), apportant à l'époque un revenu à des familles nombreuses. Aujourd'hui les pauvres ont encore des familles nombreuses, beaucoup plus que celles des riches, ce qui fausse aussi les stats de la pauvreté des jeunes. L'argument bateau que les jeunes n'avaient pas de mal à trouver du travail tombe quand on se souvient que 50 % des garçons travaillaient à partir de 14 ans et que les filles restaient souvent à la maison. Il faut représenter exactement le contexte.
Anne-Sophie Alsif fait la leçon à Bruckner sur son désir de donner un héritage, contre l'idée économiste de gauche d'augmenter les taxes sur les successions. Cela me semble être le but caché de tout ce débat, dont semblent ne pas être conscients les jeunes libéraux qui critiquent les retraités sur le mode : « Est-ce que ma génération va devoir travailler jusqu'à 70 ans pour compenser ce que les boomers ont laissé ? » ou celui qui parle de « gérontocratie au profit des retraités » ! Outre le fait d'avoir donc profité aussi des dépenses de l'État et de la consommation des retraités pour les actifs, la possible prochaine augmentation de la durée de la vie active (dont celle des boomers de 1965-1974) dépend structurellement de l'augmentation de la durée de vie et de la prolongation des études - et pas du cas conjoncturel des boomers. L'idée d'une telle prolongation n'est pas non plus un complot du grand capital !
Alsif donne aussi des comparaisons internationales dont chaque pays peut effectivement s'inspirer, puisque la situation de crise du financement des retraites est assez générale. Bruckner admet par exemple la possibilité de mi-temps pour les actifs-retraités. Mais l'idée économiste courante d'Alsif de recourir à l'immigration a la double conséquence immorale d'exploiter les pays sous-développés, tout en rejetant les immigrés de la part des racistes. Économiquement, elle perpétue le schéma de Ponzi démographique du système de retraite par répartition, qui supposait à l'époque de sa création une augmentation indéfinie de la population. Et de toute façon, la prolongation de la vie active signifie que ce sont les jeunes qui vont devoir travailler plus et gagner (relativement) moins à leur retraite. Un problème actuel est plutôt celui des artifices pour donner une retraite supérieure aux cotisations (sur le mode administratif/militaire de l'avancement juste avant la retraite, des maternités féminines, etc.).
Finalement, un sondage sur le plateau indique que seulement 15 % des présents pensent que les boomers ont ruiné la France. C'est plutôt réjouissant : le niveau ne baisse pas autant que Bruckner le déplorait. Autre fake news. Les médias devraient plutôt cesser de les propager.
Jacques Bolo
|