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Médias / Médecine / Conneries - Mars 2020

Coronavirus : Chronique de l'épidémiologie médiatique

Résumé

L'épidémie de coronavirus s'est répandue sur toute la planète après avoir longtemps été minimisée comme une petite grippe. Des mesures ont tardé à être prises et l'hôpital n'est toujours pas prêt. Les médias ont été incapables de distanciation. Que s'est-il passé au cours des deux premiers mois ? Il faut en faire sérieusement le bilan : le confinement donne le temps de commencer à s'y atteler. Quelques éléments de réflexion offrent déjà un tableau désastreux.

« Même pas peur ! »

Le gouvernement français vient de décider, le 15 mars 2020, des mesures de confinement généralisé, fermeture des commerces sauf alimentaires et pharmacies, tabac, essence et lieux de culte (?). La décision a été prise, du fait de l'aggravation de la situation en Italie surtout et devant le manque de responsabilité de nombreux Français (poursuite des manifestations des gilets jaunes entre autres). Avec retard, le gouvernement a tout interdit. C'est très limitatif parce qu'on peut avoir besoin d'autres produits ou services que l'alimentaire et que cela revient à favoriser les hypermarchés. L'anomalie est que cette décision a été prise après avoir critiqué pendant un mois au moins la Chine ou l'Italie qui avaient pris des mesures semblables.

Bizarrement, le même jour, le premier tour des élections municipales a été maintenu, sans doute pour ne pas se déjuger complètement. L'opposition était en embuscade en cas d'annulation. Mais c'est peut-être simplement parce que ce que les politiciens savent faire le mieux est d'organiser des élections. Comme je désapprouve cette décision, je ne suis pas allé voter, bien que je sois contre l'abstention. Je considère que les moyens destinés à l'organisation du scrutin et aux précautions supplémentaires auraient dû être affectés aux hôpitaux. On a vu que les bureaux de vote étaient équipés (pas toujours) des gels hydroalcooliques qui étaient introuvables depuis une quinzaine de jours. De plus, outre la possibilité d'annulation, les nouveaux maires, souvent âgés, risquent de faire partie des victimes du coronavirus dans quelques semaines. Finalement, convoqués à l'Élysée, tous les partis ont changé d'avis, sans doute devant la forte réprobation de leurs électeurs, et le second tour des municipales a bien été reporté !

Quand on prend un peu de recul, on se demande parfois comment on vivait quand la mortalité était plus élevée qu'aujourd'hui. Ce n'est pas si lointain. Le taux de mortalité infantile était de 14 % au XIXe siècle, mais encore de 5 % en 1950, contre 0,5 % en 2000. Les historiens ont proposé l'idée que les gens étaient moins sensibles envers la mort. J'ai toujours été sceptique à ce propos : l'omniprésence des religions me paraît avoir été la réponse à cette question spécifique. On peut la trouver factice. Elle correspondait à une résignation « sublimée », comme aurait dit le freudisme. On parle aujourd'hui de « résilience » et de « travail de deuil » parce qu'on croit encore que se payer de mots change les choses. Cette nouvelle norme académique et médiatique « performative » prévaut tout particulièrement en France. De là à dire que les curés pullulent, tout en se gargarisant de laïcité, il n'y a qu'un pas que je n'ai évidemment pas peur de franchir.

D'ailleurs, pour le coronavirus, l'élément de langage qui avait été adopté avant l'état d'urgence était la formule papale de temps de Jean-Paul II : « N'ayez pas peur ! », qui avait été repris en son temps par Jean-Marie Le Pen. D'habitude, on ne se gêne pourtant pas de considérer la peur comme un réflexe vital qui permet d'éviter les situations de risque. Mais ici, on produit ainsi une sorte de double-contrainte paradoxale (comme dire : « Soyez spontanés ! » et reprocher ensuite de ne pas l'être, dont parlaient les psychologues de l'école de Palo Alto). Ceux qui se préoccupent de la situation, il n'y a pas des pandémies tous les jours, sont suspects de réagir comme au Moyen-Âge.

Notons que la mort de l'acteur franco-suédois Max von Sydow, le 8 mars 2020, en pleine pandémie est un mauvais présage. Il avait joué dans Le Septième sceau (1957), d'Ingmar Bergman, le rôle d'un chevalier de retour des croisades qui joue aux échecs avec la mort au cours d'une épidémie de peste.

En fait, essayer de rassurer cent fois par jour finit par inquiéter. Sur Internet, on parle d'effet Streisand, quand un démenti finit par être contre-productif du fait de la viralité (c'est le cas de le dire) des réseaux sociaux. Plus concrètement, on a longtemps brouillé le message sur les précautions nécessaires qu'on finit par négliger, d'où l'absence de civisme précédent (certains explicitement parce qu'ils se considèrent moins concernés en tant que jeunes). Il semble qu'on veuille jouer les « esprits forts », comme s'il fallait invoquer l'héritage de l'anticléricalisme. Mais les virus se foutent qu'on soit croyant ou athée.

Pour l'anecdote, le 29 février 2020, le chanteur Matt Pokora, qui a vu son spectacle annulé, a posté sur Instagram : «  On nous cache quelque chose ou quoi ? », puisqu'on nous bassinait depuis un mois en nous disant de ne pas céder à la panique, que les prises de température dans les aéroports et les masques pour tout le monde sont inutiles (on n'est pas des Japonais hygiénistes ni des Chinois dociles), qu'on n'allait pas arrêter de vivre, tandis qu'on interdisait pourtant les rassemblements de plus de 5000 personnes comme son spectacle ! Il a immédiatement été considéré comme un complotiste. C'est vrai que sa formulation est maladroite, mais le complotisme anti-complotisme ne vaut pas mieux : Matt Pokora souligne une contradiction logique qu'il faut lever (c'est vrai que le complotisme relève souvent du logicisme). Il aurait donc fallu un réglage plus fin et plus clair des mesures prophylactiques. On a pu vérifier rapidement les conséquences du retard dans l'interdiction des rassemblements : les retours d'un rassemblement religieux international d'un peu plus d'un millier (seulement) d'évangélistes à Mulhouse ont diffusé le virus dans toute la France métropolitaine, en Guyane, en Corse, et en Belgique, Allemagne et Suisse. Ce rassemblement avait lieu entre le 17 et le 21 février, ce qui montre la précocité de la contamination en France !

Réflexes conditionnés

Puisque je parlais de formules (magiques) et de logique, il me semble que le problème consiste à utiliser des sortes d'expressions figées qui fonctionnent comme des réflexes conditionnés plutôt que des analyses. C'est le principe de l'expérience sociale et de la communication qui joue sur les dressages : on répète plus qu'on ne pense. La presse et les médias sortent leurs archives. Internet les diffuse instantanément. Dans ce cas, ceux qui sont d'accord ne s'en plaignent miraculeusement plus (c'est comme ça que ça marche). En fait, ce fonctionnement par association peut être expliqué : ce qui est venu à l'esprit était sans doute l'idée qu'« il ne faut pas crier au loup ». Mais cette maxime est une ellipse : l'expression exacte ajoute « quand le loup n'y est pas ». Ici, il y a bien un loup !

Il faut noter qu'il existe également des principes discursifs, comme la prétérition en rhétorique (« je ne vais pas vous dire que... »), qui consiste à nier un fait ou le condamner pour le faire connaître. Puisqu'il est question de la Chine, une telle méthode était utilisée à l'époque maoïste pour mentionner les positions minoritaires dans les proclamations des instances dirigeantes, pour que les citoyens sachent que ces options étaient condamnées par le parti. Mais avec cette stratégie, plus banalement, on risque surtout de provoquer ce qu'on dit de ne pas faire. En critiquant ou moquant ceux qui font des stocks, on donne l'idée d'en faire à certains. Un complotiste dirait que c'est une stratégie délibérée. J'ai plutôt tendance à diagnostiquer ici un procédé de communication subliminal : « Ne paniquez pas ! Ne faites pas de stock ! » met ça dans la tête des auditeurs et finit par déclencher les comportements qu'on déconseille. C'est moins une question de complot de l'émetteur qu'une forme de signal que certains récepteurs interprètent dans un sens stratégique. On peut plutôt y voir un complot des petits malins contre ceux qui obéissent aux consignes. Dans le rappel précédent de la période maoïste, les Chinois qui avaient les positions hétérodoxes savaient aussi qu'ils devaient les abandonner ou les dissimuler en espérant passer à travers les gouttes. Il y a la doctrine officielle et les gens qui « n'en pensent pas moins ». C'est comme ça que la société réelle fonctionne. Tout n'est pas littéral comme le prétend le légalisme.

Intimidations expertes

L'autre principe à l'oeuvre dans l'opération de tranquillisation omniprésente me paraît relever du procédé rhétorique, télévisuel surtout, qui consiste à tenter de clouer le bec à l'adversaire en lui disant qu'il doit garder son calme (alors même, éventuellement, qu'il ne s'énerve absolument pas). Il me semble qu'on l'entend moins ces derniers temps. Soit chacun a trouvé la parade, soit ceux qui craquent ont été éliminés du jeu. Reste que la norme semble avoir été assimilée, au point que l'argument massue contre toute contradiction sur la manière de traiter l'épidémie de coronavirus consiste à dire par anticipation qu'« il ne faut pas paniquer ! », alors même que personne ne panique. Quelques jours avant les restrictions gouvernementales, on avait pu assister à une intervention d'un invité d'un plateau télé qui se donnait toutes les peines du monde pour dire, sans passer pour un alarmiste, qu'il fallait quand même faire attention. La philosophe Cynthia Fleury a été plus courageuse dans l'émission d'Ali Badou en assumant explicitement que la peur est rationnelle et en rectifiant les clichés médiatiques des autres intervenants.

On a pourtant un précédent minable : cette fausse idée de peur ou de panique correspond aux discours des fabricants automobiles américains contre la ceinture de sécurité des années 1950-1960 (pour les industries du tabac, on parle aujourd'hui d'agnatologie : promouvoir l'ignorance avec des arguments prétendument scientifiques). L'idée d'alors était que cette précaution allait envoyer un message de danger pour les modèles d'automobiles qui en seraient équipées. La réalité est plutôt, dans ce cas comme celui du coronavirus, qu'on veut maintenir l'activité économique quitte à sacrifier une partie de la population : la guerre économique a aussi ses victimes réelles ! Victimes inutiles, puisque le public a finalement bien accepté la ceinture de sécurité et que les effets bénéfiques ont été constatés. Les esprits forts peuvent toujours continuer à dire qu'ils n'ont pas d'accident chaque fois qu'ils ne mettent pas leur ceinture.

On peut aussi faire diversion sur l'épidémie en parlant des dissidents chinois ou de Marine Le Pen qui prône la fermeture des frontières. Au début, on parlait même de l'Iran pour accuser les mollahs de négligence, dans la lancée médiatique sur le nucléaire iranien et la situation en Syrie et dans le Golfe. Cela relève du même principe des réflexes conditionnés ou des lieux communs flaubertiens, sur le mode : « la Chine : 'parler des droits de l'homme' » ou « Rassemblement national = fermeture des frontières ». On ne prête qu'aux riches. Et le président Macron a repris cette idée dans son discours en se défendant de « repliement national ». Mais vouloir par exemple interdire les vols en provenance de Chine ou faire des prises de température à l'arrivée n'est pas de la panique ou du racisme, ce sont des précautions. Dire que ça ne sert à rien est évidemment une contre-vérité, surtout si on parle parallèlement de ralentir la contagion ! Dire qu'il suffit de prendre de l'aspirine pour masquer la fièvre à l'arrivée des vols internationaux, comme l'ancienne ministre de la Santé Agnès Buzyn et d'autres l'ont répété, est au moins partiellement faux : soit pour ceux qui n'ont pas pris d'aspirine, soit pour ceux chez qui son effet s'est dissipé au cours du vol (de 11 h) en provenance de Chine. L'idée officielle et médiatique qui dominait pendant un mois et demi était que les mesures concernant les personnes asymptomatiques ne servaient à rien.

Le premier mort en France a pourtant été un voyageur chinois, sans doute asymptomatique donc, qui a pu contaminer les autres voyageurs et ses contacts à l'arrivée. Il aurait été au moins possible de garder les listes de tous les passagers arrivés en France pour faire le suivi qu'on a prétendu faire pour les malades identifiés sur le territoire un mois plus tard.

Chat échaudé craint l'eau froide

L'origine du réflexe conditionné erroné est surtout le précédent de l'épidémie de grippe H1N1 de 2009, réputée surpasser les 50 à 100 millions de morts de la grippe espagnole de 1918-1919. Cela s'est révélé un flop qui a ridiculisé les décideurs et la ministre de la Santé française Roselyne Bachelot qui avait fait acheter 94 millions de doses de vaccin, pour 400 millions d'euros. Les esprits forts considèrent donc qu'ils avaient eu raison de se méfier et les complotistes y voyaient la preuve de la collusion du pouvoir avec les laboratoires pharmaceutiques. Sur cette base, j'ai vraiment l'impression que le gouvernement a tout simplement voulu éviter une gabegie et le ridicule en pariant sur l'extinction de l'épidémie. Pari perdu.

Le principe logique réel, évidemment, consiste à se demander si cette épidémie sera la bonne, c'est-à-dire la mauvaise, et non de se dire a priori que la même séquence figée va se répéter encore et encore, comme dans le film Un jour sans fin (1993). Le vrai problème de la prévision est qu'on ne connaît pas l'avenir. Un court-métrage, « Le Courrier prophétique (The Mail Order Prophet) » de la série « Hitchcock présente  », Troisième saison (1957-1958), illustrait une escroquerie sur ce principe : il suffit d'envoyer des lettres personnelles à un certain nombre de personnes en prétendant prédire une série des résultats de matchs, en prévoyant les deux possibilités ; on répète l'opération pour ceux qui avaient la bonne prédiction ; on finit par convaincre ceux qui restent qu'on a ce pouvoir. Il ne s'agissait donc pas pour moi de choisir a priori la pandémie. La question est simplement de savoir si l'État doit prendre ce risque. La Chine avait dit non, la France a dit oui. C'est l'inconvénient des jeunes dirigeants qui ont le goût du risque, mais pas au point d'en prendre eux-mêmes en créant des entreprises. L'époque est au partenariat-public-privé (PPP) qui investit avec l'argent des autres.

Pourtant, ici, la minimisation de cette épidémie de coronavirus est incompréhensible. On a justement eu le précédent du SRAS en 2002-2003 (virus SARS-CoV ) dont la diffusion s'était heureusement éteinte rapidement (8346 cas, 646 décès), puis du MERS dans les pays du Golfe en 2012 (virus MERS-CoV), qui était une suite du premier (1293 cas et 458 décès) et qui avait aussi été contenu. Ce nouveau coronavirus est simplement un successeur, alias SARS-CoV-2 (en anglais), dont l'épidémie s'est répandue davantage, d'abord sur une région de Chine plus vaste que le premier SRAS, puis sur toute la planète. Fin janvier/mi-février, on en était bien au point où l'on craignait d'arriver les deux fois précédentes. Sans doute croyait-on aussi limiter la diffusion du virus. Mais on a pourtant vu rapidement que ce n'était pas le cas.

On a donc trop voulu rassurer pour éviter une sorte panique virtuelle qui n'avait pas lieu. Les médias ont eu tendance à répéter la même rengaine sans pouvoir en sortir. On a seulement invité les spécialistes qui confirmaient le jingle : « pas de panique ». Pour paraphraser la citation célèbre de Benjamin Franklin : à vouloir à tout prix, et contre l'accumulation des preuves factuelles, éviter l'épidémie et la panique, on finit par avoir les deux.

Pour mémoire, on a pu identifier un médecin-0 responsable de la minimisation française de l'épidémie, avec tous les éléments de langage du gouvernement (vidéo du 25 février). Le Pr Éric Caumes a changé de disque plus tard, mais en insistant surtout sur le risque de manque de lits aux urgences. Ce qui n'a rien à voir avec la panique (sauf celle des soignants). Dans l'interview, Caumes précise que quatre autres coronavirus sans gravité circulent depuis longtemps. Cela explique peut-être la minimisation, surtout si les tests ne les distinguent pas du nouveau SARS-CoV-2, comme il semble le dire (11:30 à 12:20), pour évaluer les taux de létalité. Il faudrait préciser ce point et améliorer les tests. Mais surtout, on pourrait envisager de les généraliser sur un foyer épidémique élargi (« cluster ») et sur un groupe témoin. Le gouvernement et les experts médiatiques ont presque tous dit que cela ne servait à rien. Il me semble plutôt que ça produirait des données épidémiologiques utiles.

« Ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient frappés »

Au lieu de prendre des précautions dès le début, on a donc trouvé l'excuse que le coronavirus (3000 morts dans le monde début mars 2020) tue moins que la grippe, pour laquelle on parle de 10 000 morts en France et 650 000 morts dans le monde par an. L'idée a sans doute été empruntée à un article précoce : « La grippe, cet autre virus mortel que le coronavirus fait passer au second plan », par Jean-Paul Fritz, publié par l'Obs du 23 janvier 2020. Cet argument, qui paraît rationnel, tourne en boucle sur les médias et les réseaux sociaux. La grippe tue plus que le coronavirus pour le moment (comme l'admet l'article), mais du fait des complications (en particulier les maladies nosocomiales), il semblerait que la grippe figure comme cause sur seulement 500 certificats de décès par an en France. En termes d'épidémiologie minimale, il faudrait que les statistiques soient mieux tenues sur ce point pour y voir plus clair.

L'argument de la grippe me paraît biaisé. Je parlais de savoir comment on vivait par le passé. Aujourd'hui, on semble donc justement se résigner (résilience ?) à ces 10 000 morts annuels (ou 500 donc). S'il suffit de se laver les mains, de porter un masque pour les malades (ce que font les Asiatiques) ou de rester chez soi pour ne pas la transmettre, on pourrait donc éviter une partie des décès dus à la grippe aussi ! L'article initial de Fritz conclut sur ce thème, quoiqu'un peu légèrement : « Si vous êtes malades, évitez le contact avec des personnes fragiles. À défaut de pneumonie chinoise, cela vous servira pour la grippe. » Il aurait plutôt fallu prendre cette hypothèse au sérieux.

Quoi qu'il en soit, cela relativise beaucoup notre illusion de supériorité sur les siècles passés (ou sur les Asiatiques), ainsi que les compétences réelles des experts médicaux qui s'exprimaient entre janvier et mars sur les médias mainstream. Je ne conteste pas leur compétence par ailleurs, mais j'ai quand même des doutes pour le coup. À la mi-mars 2020, le virus a tué toujours beaucoup moins que la grippe dans le monde. Pourquoi tout le monde s'inquiète-t-il si la comparaison avec la grippe était valide précédemment ? Le médiatique Dr Laurent Alexandre a reconnu s'être trompé sur le sujet. J'avais souligné la contradiction à l'époque :

Ce biais en matière d'expertise peut aussi correspondre à une pratique courante du corps médical qui a tendance à vouloir rassurer les patients (et eux-mêmes) ou à finir par se blinder, en se résignant en cas d'échec des traitements. Ils sont aussi débordés et il faut vite passer aux autres malades. Ce genre de profession qui côtoie la mort doit avoir ses propres béquilles, d'où l'idée qu'il ne faut pas paniquer ou ne pas montrer qu'on panique comme tout le monde. Il faut toujours distinguer la parole officielle du vécu personnel.

Faits et chiffres

La comparaison du coronavirus avec la grippe, selon les experts, produit aussi des chiffres assez aléatoires, de quatre à deux cent fois plus mortel. On a entendu que la létalité du coronavirus est assez faible, alors qu'elle est précisément la même (2 %) que la grippe espagnole. Tout repose sur l'idée que les statistiques chinoises seraient fausses ou que le nombre de contaminés asymptomatiques serait supérieur (ce serait aussi possible pour la grippe). Mais, la première semaine de mars, la létalité du coronavirus semble supérieure en Italie par rapport à la Chine. J'ai envisagé que la différence entre l'Italie et l'Allemagne (500 morts contre 2 à l'époque), si ce n'est pas seulement un décalage dans le temps, puisse s'expliquer par le fait qu'on se fait la bise en Italie. La France avec le même décalage permettra de vérifier éventuellement l'hypothèse de la bise. D'autres facteurs sont possibles, mais cette seule pratique sociale différentielle (Europe du nord/Europe du sud/Asie/etc.) a forcément des conséquences sur la rapidité de la contagion. On devrait théoriquement avoir des différences de contamination dans les zones de France où l'on se fait la bise deux, trois ou quatre fois.

La vraie question épidémiologique, c'est de savoir si les 90 000 contaminés en Chine pour 3000 morts du coronavirus (début mars) ont été limités par les mesures de quarantaine généralisée prises sous l'autorité du Xi Jinping. Même si la sous-évaluation est d'un facteur dix, soit environ un million de contaminés sur une zone d'environ 100 millions d'habitants (et non la population totale de la Chine de 1,4 milliard), il faut donc admettre qu'il y aurait eu cent fois plus de morts, soit 300 000 dans la zone concernée si le gouvernement chinois n'avait pris ces mesures et laissé courir l'épidémie. Par contre, si les chiffres chinois sont exacts, avec une contamination des deux tiers de la population (phénomène habituel de saturation), on serait arrivé à environ 1,3 million de morts sur la zone du Hubei et les quelques autres foyers (2 % de 100 millions aux 2/3 de contaminés).

Pour l'ensemble de la Chine, si la contamination avait été déjà totale, les morts auraient dû être bien répartis. De fait, avec les chiffres précédents, si l'épidémie s'était généralisée à toute la Chine, on serait arrivé à 2 millions de morts si les chiffres sont faux et 20 millions de morts s'ils sont justes. Sur la zone chinoise contaminée, on vérifiera si la quarantaine a été efficace seulement quand on la lèvera. Si l'épidémie reprend du fait de porteurs sains contagieux et si on ne trouve pas de vaccin entre-temps, on devra attendre que tout le monde ait été contaminé pour voir le résultat et le taux de létalité définitifs. Il faudra également que les malades aient développé des anticorps qui les immunisent définitivement. Si ce n'est pas le cas, on pourrait avoir affaire à des contaminations périodiques, précisément comme la grippe. C'est décidément un mauvais exemple !

Notons que les chiffres que je viens de donner sont ceux du gouvernement britannique de Boris Johnson qui, toujours à la mi-mars, a décidé de laisser courir l'épidémie pour obtenir une immunisation naturelle quand tout le monde aura été contaminé. On peut noter que c'est en fait aussi ce à quoi revenait la politique du gouvernement français quand il était question de ralentir l'épidémie pour ne pas surcharger les services de réanimation. Le conseiller scientifique britannique, Sir Patrick Vallance, a déclaré assumer une mortalité de 400 000 personnes avec un taux de létalité de 1 %. En fait, il faudrait plutôt prévoir un million de morts puisque la létalité est de plus du double en Chine, voire davantage en Italie. Cette résignation/résilience anglaise est l'inconvénient d'une culture darwinienne anglo-saxonne luthérienne bien enracinée. Mais la conséquence d'une hécatombe pourrait signer la fin du darwinisme comme marotte scientiste pour les sciences sociales anglo-saxonnes. Mais l'avantage du libéralisme est aussi d'informer les citoyens au lieu d'essayer de les rassurer. Cela montre que la France n'est pas aussi libérale que certains le disent. L'influence des racines chrétiennes (catho-laïques) réserve la parole aux directeurs de conscience, méthode relayée par les curés de gauche sur ce point.

Quant à rassurer, si l'épidémie ne s'éteint pas d'elle-même, il n'est pas certain que la panique ne va pas se déclencher avec de tels chiffres ! On pourrait ouvrir des paris sur le point de bascule : 10 000, 50 000, 100 000, puisqu'on nous bassine en toute occasion dans les médias avec les « chiffres symboliques » ! Espérons vraiment qu'on n'en arrivera pas là ou que la résignation/résilience calmera les esprits à mesure. De nombreux indices de stigmatisations moralistes sèment la zizanie entre les populations et risquent d'aboutir à des situations de guerre civile.

Impréparation optimiste

L'hypothèse épidémiologique française me semblait donc fondée 1) sur le principe que les chiffres chinois étaient faux ; 2) sur la totalité de la Chine au lieu de la zone limitée du Hubei et quelques foyers ; 3) sur la négligence que la quarantaine drastique a réussi à limiter la contamination. Ce sont trois présupposés importants qui me semblent erronés. Selon le principe optimiste, sur la population totale de la Chine de 1,4 milliard d'habitants, 3000 morts, ce n'est pas beaucoup. Cela doit correspondre à 150 morts en France. Mais, la première semaine de mars, on arrivait déjà à ce chiffre pour le nord de l'Italie dont la mortalité rattrape celle de la Chine une semaine plus tard. Sans cette erreur, même en considérant donc la seule zone contaminée chinoise, on atteint facilement 2000 morts français. Si on considère que les mesures chinoises ont arrêté la contamination, il faudra même assumer 700 000 morts en France. Dans ce cas, des têtes de politiciens et de spécialistes médiatiques devraient tomber. Pour certains, d'ailleurs, le coronavirus s'en chargera lui-même.

La solution française avait d'abord consisté à se concentrer sur les cas les plus graves et les zones les plus atteintes, au prétexte de ralentir la contamination pour ne pas surcharger les hôpitaux par un pic trop important de malades en réanimation. Un défaut a été de mal circonscrire les zones à confiner, sans doute du fait du préjugé globalisant à toute la Chine le blocage de la région du Hubei. La Chine est plus un continent qu'un pays. Cette erreur s'est reproduite à propos de l'Italie, quand on a autorisé 3000 supporters de la Juventus Turin à venir soutenir leur équipe à Lyon le 26 février 2020. C'est d'ailleurs à ce moment que des doutes se sont massivement élevés contre la stratégie du gouvernement. C'est méritoire du fait de la religion footballistique. Les supporters de l'Olympique lyonnais auraient néanmoins dû demander le remboursement de leurs billets.

Sans l'interdiction rapide des rassemblements, on avait raté l'occasion d'éviter une diffusion avec les évangélistes de Mulhouse. On prétend limiter l'usage des masques aux seuls cas déclarés, d'autant plus aléatoires qu'on limite les tests de contamination quasiment à ceux dont on semble déjà sûr que le COVID-19 est déjà grave ! Pourtant, si on veut éviter la contagion, au lieu de se moquer des Chinois ou de critiquer l'autoritarisme de leur gouvernement, il faut admettre que les précautions pour les malades s'appliquent forcément aussi aux cas asymptomatiques, c'est-à-dire à tout le monde ! On reconnaît encore le schème figé : « Chine = dictature » appliqué mécaniquement, alors qu'en matière de contrôle des épidémies, les « privations de liberté » temporaires sont légitimes et parfaitement constitutionnelles. Au passage, on peut donc comprendre facilement que ce qui caractérise une dictature est simplement que les privations de liberté sont permanentes. C'est aussi comme cela qu'on définit un concept : on limite son extension par ses manifestations. Exiger dogmatiquement sa généralisation est un biais universaliste très français de philosophes de dissertation.

Incohérences expertes

Assez rapidement, soit pour rassurer, soit pour ne pas limiter les libertés, il est apparu que la solution choisie consistait bien, contradictoirement, à considérer que l'épidémie allait se répandre de toute façon, tout en essayant pourtant de la circonscrire localement autour des clusters de malades, mais en critiquant les mesures plus vastes « pour éviter la panique » (refrain). Devant l'échec du stade 1 de protection, appliqué de cette façon un peu trop souple, le stade 2 » a consisté, de la part du ministère de l'Éducation nationale à lever la quarantaine pour les étudiants et professeurs de retour de zones infectées qui avait été fixé au stade 1 !

La consigne officielle est donc : « vous pouvez contaminer vos camarades et vos collègues ! » (des étudiants et des professeurs s'en sont plaints) et on semble donc dire que, puisque l'épidémie est là, tout le monde est magiquement déjà contaminé. Certains universitaires ont dû être un peu trop influencés par le chat de Schrödinger dans sa boîte. C'est sûr que sans faire de tests, on ne peut pas savoir, mais c'est une conception un peu particulière de l'épidémiologie, d'ailleurs contradictoire avec l'idée d'étaler la contamination pour ne pas surcharger les urgences. Deux semaines plus tard, le 15 mars 2020, on a donc décidé de confiner tout le monde.

Connaissances communes

Avant ce retournement du gouvernement français, la critique habituelle des experts s'était brusquement transformée en une sorte de langue de bois glorifiant leurs compétences, qui souvent n'en sont pas (tout le monde n'est pas spécialiste de tout et de la situation en Chine en particulier). Il faut bien comprendre le principe de la communication : si un spécialiste donne des informations, c'est parce qu'il suppose par définition qu'on est capable de les comprendre. En la matière, les principales précautions consistent à se laver soigneusement les mains et à tousser dans son coude, ou quelques autres du même niveau. Cela ne semble pas demander une très grande compétence, ni pour le spécialiste ni pour l'auditeur ! On sait d'ailleurs que dans l'histoire de la médecine, la préconisation de se laver les mains par Semmelweis (1818-1865) a initialement dû affronter les résistances des médecins, qui étaient bien les spécialistes de l'époque et on parle assez régulièrement, ces dernières décennies, de la négligence toujours recommencée des soignants dans les hôpitaux, générant ainsi des décès très nombreux dus aux maladies nosocomiales. Il n'y a pas que les citoyens au temps du virus qui ne respectent pas les consignes. Quiconque s'intéresse à ces questions est parfaitement au courant.

On peut parfaitement expliquer la volonté de rassurer de la part des experts médicaux. Mais du point de vue de la sociologie de la connaissance réelle, il faut cependant se rappeler que les médecins manifestent traditionnellement une certaine condescendance, plutôt attribuée seulement aux technocrates, envers les connaissances populaires. On connaît également le mépris de la consultation d'Internet par n'importe qui, en particulier pour les questions médicales. Cette attitude vient en fait de l'époque où la médecine s'opposait aux remèdes de bonne femme et aux guérisseurs. Par exemple, l'espoir envisagé que l'épidémie s'arrête avec les beaux jours n'est pas plus ridicule qu'une autre. C'est juste une hypothèse qui doit être validée ou non : un traitement par la chaleur (sèche ou humide) pourrait être testé. Mais il semble que la maladie existe bien dans les pays chauds. N.B. Pour le froid, un contre-exemple est celui de George Boole, qui suivit les conseils de sa femme.

Depuis le XIXe siècle, la médecine incarne toute la science en général auprès de la population, qui était initialement peu cultivée (ce n'est plus le cas). Je rappelle souvent qu'il n'y avait que 1 % de bacheliers en 1900, 4 % en 1936, 15 % en 1970 et 70% en 2000 (35 % de bacs généraux). Aujourd'hui, presque tout le monde a fait des études secondaires et beaucoup ont fait des études supérieures, outre une meilleure information (avec les limites dont je parle en ce moment, qui relèvent même des fake news que les médias sont pourtant prompts à condamner : ils veulent sans doute en garder le monopole). Une leçon de cette crise sera sans doute qu'il faudra développer la connaissance médicale de la population et retrouver de bonnes habitudes d'hygiène de base.

Il faudrait perdre la manie de prendre les citoyens pour des arriérés à qui les technocrates apportent le progrès. C'est une conception datée, qui est souvent traitée actuellement par l'opposition Paris/province ou villes/France périphérique, de façon incorrecte et limitative. La réalité est plutôt une opposition entre les décideurs et la société civile (avec ses associations diverses de citoyens informés ou militants). Il faut admettre qu'on est entré dans une société de la connaissance (« et ses ennemis », aurait pu dire Karl Popper). Pour cette épidémie, il suffit d'imaginer ce qui se serait passé sans Internet avant 1995. Le précédent notoire est le nuage de Tchernobyl en 1986 qui se serait arrêté à la frontière. C'est peut-être la raison pour laquelle on dit aujourd'hui que les frontières n'arrêtent pas les virus. On pourrait parler d'un aveu involontaire sous forme d'acte manqué.

Pour l'anecdote, j'ai inversement signalé, dans mon livre sur l'intelligence artificielle, un phénomène bizarre chez les experts eux-mêmes. Un spécialiste très pointu cité par le livre de Latour et Woolgar, La Vie de laboratoire, s'étonnait que d'autres spécialistes tout aussi pointus ignorent ce qu'il venait juste de découvrir ! C'est aussi un biais issu de l'époque précédente où les notables bénéficiaient en quelque sorte d'un préjugé d'omniscience, qui a correspondu longtemps au simple niveau bac du fait de sa seule rareté. D'où l'idée que le niveau baisse, chez ceux qui regrettent le bon vieux temps, sauf qu'ils n'auraient sans doute pas eu le bac eux-mêmes.

Ce qu'il faut comprendre de la transmission des connaissances est qu'elle donne une autonomie à celui qui les acquiert, en offrant la possibilité de décider en toute indépendance. C'est frustrant pour le spécialiste qui perd donc son monopole. On enseigne aussi aux médecins de ne pas donner de conseils gratuits et cela signifie donc qu'informer ne correspond pas à la pratique de la médecine elle-même. Il reste quelque chose de cette restriction dans les interventions de spécialistes qui se bousculent ces derniers temps dans les médias. Déjà, on pourrait leur conseiller de ne pas répéter trop souvent la même rengaine. Ça donne vraiment l'impression que leur expertise est limitée. Ça finit par être un peu ridicule, un peu comme quand un artiste déroule la même promo sur toutes les chaînes. Cela ne satisfait pas non plus les besoins actuels, certes un peu maladifs, de nouvelles fraîches : pour la diffusion d'une épidémie, c'est quand même le minimum. Il faudrait donner aux experts le truc des journalistes, pour répéter quand même un peu toujours la même salade : bien spécifier en quoi le cas est particulier. En médecine, on parle de « clinique ».

Que faire ?

Il est effectivement possible qu'on ne puisse pas empêcher la contagion générale, surtout si on ne s'isole pas. La vraie question était de savoir comment la contamination a lieu pour la ralentir ou pour l'empêcher, si elle ne s'arrête pas d'elle-même, comme on l'espérait initialement. C'est sans doute un peu trop tard. Il aurait fallu suspendre les vols à partir de la Chine dès le début, comme c'est en train d'avoir lieu partout. Cela signifie exactement qu'on a voulu faire quelques petites économies (ou « ne pas inquiéter ») et qu'on doit supporter de plus grosses pertes humaines et économiques (inquiétantes).

Le cas de la grippe est venu immédiatement à l'esprit de beaucoup pour minimiser le coronavirus. On pourrait l'interpréter, on l'a vu, comme un acte manqué qui signifie qu'on se résigne à laisser mourir un certain nombre de personnes dont on pourrait prévenir la maladie tous les ans. Comme il existe aussi quatre autres coronavirus sans gravité la plupart du temps, des études auraient pu essayer davantage d'en comprendre le mécanisme d'action ou de diffusion. Un vaccin pour ces autres coronavirus aurait pu être efficace en partie sur celui-ci. Ce principe est vrai pour les autres maladies émergentes. Des chercheurs se sont plaints de cette absence d'anticipation à la suite des alertes épidémiques précédentes.

L'heure n'est cependant pas aux revendications salariales ou budgétaires du secteur médical, comme on le constate pourtant. Ce sont de mauvaises habitudes, prévoyant éventuellement la suite, mais l'urgence budgétaire n'est pas à la revalorisation des carrières. Ce n'est pas seulement une question de décence, mais plutôt de capacité à déterminer les priorités.

Comme on ne va sans doute pas construire des hôpitaux comme en Chine, j'ai eu l'occasion de tweeter qu'il faudrait commander des préfabriqués adaptés à l'isolement des malades.

Il serait sage de penser désormais à mieux traiter les maladies nosocomiales. Ce problème de décontamination concerne aussi la protection des soignants, comme dans la situation actuelle. On pourrait généraliser la stérilisation au moyen d'UV pour les couloirs et les chambres. J'avais envisagé ce problème à propos de la fermeture de lits.

On pourrait en profiter pour regrouper aussi les sans-abri dans d'autres préfabriqués, comme je l'avais proposé dans un autre article. Ils risquent d'être dans une mauvaise posture du fait du confinement généralisé. Jacques Attali a tweeté lui-même qu'il faudrait faire organiser par l'État la production de masques, de kits de tests, de respirateurs et de solutions hydroalcooliques, comme on le fait pour les munitions et les armes en temps de guerre.

L'appel à la réserve médicale devrait se compléter d'une formation accélérée d'assistants spécialisés (c'est ce qu'on fait en temps de guerre pour les chirurgiens, disait jadis Thomas Szaz), volontaires ou militaires. On pourrait utiliser le nouveau Service national universel, en profitant du fait qu'ils sont jeunes et ont moins de risques de développer des formes sévères de la maladie. Même si on rencontre certains de ces cas frappant les jeunes, outre qu'ils pourraient en être victimes sans cela, c'est de toute façon c'est bien la mission de l'armée de supporter des pertes : le service militaire ne sert pas qu'à passer le permis de conduire gratuitement !

Les porteurs sains peuvent poser la question du déclenchement des formes sévères de la maladie par surcontamination, comme pour la tuberculose. On pourrait essayer de le déterminer par l'étude du nombre de contacts, en particulier familiaux, surtout si le virus reste actif sur les supports matériels. Les masques sont-ils contaminants eux-mêmes ? De meilleures statistiques à partir de questionnaires plus poussés pourraient permettre de connaître les différents facteurs de contamination. On fait de meilleures statistiques pour le football que pour la médecine. Depuis les années 1980, je considère le refus du partage des données médicales personnelles (anonymisées) comme une grande stupidité formaliste de gens qui ne comprennent rien à l'informatique et à Internet et votent des contraintes qui emmerdent tout le monde. On prive tout le monde de connaissances qui auraient pu sans doute améliorer de nombreux traitements médicaux en économisant des ressources et peut-être même éviter cette épidémie-ci. Cette question sera sans doute réglée après la crise.

Pas de politique

La tenue des élections a été une erreur (de plus). Il faut perdre l'habitude de faire de la politique. Elle consiste essentiellement à raconter des bobards pour sélectionner ceux qui les croient ou les lèche-bottes qui les répètent pour se placer. Les analyses de l'épidémie et les commentaires doivent éviter de se déchaîner sur les têtes de Turc politiques ou intellectuelles habituelles, ainsi que les récupérations intéressées sur le libéralisme, le capitalisme, le communisme chinois, la mondialisation, qui ne sont pas le problème médical actuel.

D'ailleurs, pour le moment, les livraisons en cours en provenance de Chine ne devraient pas être contagieuses et il semble que la production reprend là-bas. Les problèmes actuels de pénurie sont plutôt liés à la mode de management à flux tendus, sans stocks, qui ne dépendent pas directement d'un système économique particulier. Les clients particuliers ou les collectivités publiques n'ont pas voulu payer le surcoût d'une marge de sécurité par des stocks plus importants, comme on le voit pour les fournitures médicales. Mais les mêmes inconvénients, en termes de rupture d'approvisionnement, apparaîtraient en cas d'épidémie ou de catastrophe naturelle locales, sans parler des capacités de transport en cas de protectionnisme général.

Pour l'heure, il serait aussi plus intelligent pour le gouvernement de retirer et de reporter les projets de lois controversés ces derniers temps, et pour les contestataires comme les gilets jaunes ou autres de suspendre leurs manifestations rituelles. Il serait préférable de se limiter dans l'immédiat à la gestion des affaires courantes et aux mesures spécifiques pour affronter l'épidémie. Il ne faut pas que le pouvoir profite du coronavirus pour faire passer sa loi sur les retraites ou toute autre mesure impopulaire ni l'insinuer gratuitement. En l'occurrence, si les estimations hautes de mortalité se réalisent, on peut dire que la question du déficit du régime des retraites sera réglée. Les mauvais esprits pourraient penser que les décideurs ont laissé la situation dégénérer pour profiter de l'aubaine. Quant à moi, je crains toujours que le machiavélisme soit moins probable que l'incompétence. La confiance est fortement dégradée dans le cadre de cette crise épidémique.

Une épidémie n'est pas un problème politique partisan. L'intimidation classique pour maintenir la polarisation droite/gauche, que justement Emmanuel Macron avait réussi à transgresser pour être élu à la présidence de la République, mais sa méthode a fait pschitt, n'a spécialement pas de raison d'être en épidémiologie. J'avais anticipé cette situation dans un article précédent en 2005, où je disais, à propos du conflit israélo-palestinien et de la manière de le traiter par des pratiques communes pour les acteurs concernés : « un autre exemple [...] serait l'apparition d'une pandémie foudroyante. Il faudrait bien alors, dans l'urgence, faire taire les querelles actuelles de bornage. » - On y est !

Jacques Bolo

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