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Politique / Médias - Avril 2017

C'est la faute des médias

Le scandale Fillon comme exutoire

Résumé

L'affaire Fillon a plombé la présidentielle et boosté les médias.

Les révélations du Canard enchaîné sur les emplois fictifs de l'épouse du candidat François Fillon, vainqueur des primaires de la droite, l'ont complètement discrédité. Mais l'inconvénient est qu'on n'a plus parlé que de ça pendant deux mois. Le bon côté de l'affaire est que les deux candidats du second tour ne sont pas issus des primaires des coalitions de droite et de gauche. Cette pâle copie du système américain était une mauvaise idée. Espérons que la leçon sera retenue et qu'on supprimera cette plaisanterie. En novembre dernier, dans « Le mercato des primaires », je disais que : « la rengaine gaulliste de lutter contre l'instabilité par le rejet des partis, comme le répètent docilement les journalistes, a abouti à la sélection des candidats par les médias au lieu de favoriser la démocratie interne aux partis politiques. » Comme je prévoyais aussi que Fillon était pour ainsi dire déjà élu, on peut remarquer que c'est à la fois un démenti et une confirmation, puisqu'il a été dégommé par une campagne médiatique.

L'affaire Fillon est intéressante sur ce point. Concrètement, il faudrait savoir si Le Canard enchaîné, qui a déclenché l'affaire des emplois fictifs, était au courant avant la victoire de Fillon aux primaires ou si le Canard a bénéficié de dénonciations (sans doute par les vaincus de son camp) une fois désigné. Et, si les journalistes étaient au courant, ont-ils décidé de dégommer la droite en dévoilant le scandale le plus tard possible. Si c'est le cas, c'est quand même gênant parce que cette campagne de presse a occulté le débat sur le programme pour lequel les électeurs de droite s'étaient décidés, bien que Fillon se soit maintenu pour le défendre avec une belle constance, mais complètement inutile. C'est dommage. J'aurais bien voulu savoir comment il allait justifier une « austérité » qui commençait par augmenter le chômage en supprimant 500 000 fonctionnaires. Je comprends que le but consiste à faire des économies, qui permettent d'alléger les impôts. Mais la vraie question me paraît être l'existence des services publics qui, s'ils sont privatisés (hôpitaux, école, SNCF, police, etc.), seront payés directement au lieu d'être payés par l'impôt. Dans le cas où les postes occupés seraient inutiles, spécialement auprès des administrations territoriales ou nationales, il s'agit donc d'emplois fictifs, dont on imagine que Fillon est un spécialiste, mais dont on peut douter qu'il ait été rigoureux à cet égard. Personnellement, j'avais plutôt l'impression qu'il s'agissait de pratiquer de coupes technocratiques, comme d'habitude, au lieu de supprimer les postes inutiles et de les augmenter là où on en a besoin, sans donner un chiffre a priori, ce qui est inepte. Sachant que s'il s'agit simplement de réaliser des économies budgétaires, spécialement du fait que l'État s'endette continuellement pour payer les fonctionnaires, il faut simplement réduire leurs salaires, pas leur nombre, et surtout pas en leur promettant des augmentations avec les économies réalisées, comme l'avait fait Sarkozy, ce qui est complètement absurde.

Diversion

N'ayons pas peur des mots, cette affaire montre aussi que les électeurs s'attachent trop aux détails insignifiants. Mon côté « de gauche », si on veut, c'est que j'aurais tendance à être laxiste avec la petite délinquance de ce genre. Mais, je préfère penser que je sais mieux hiérarchiser les problèmes. Les emplois fictifs de l'épouse de Fillon, le Pénélopegate, correspondent simplement au fait que son mari a voulu gratter la totalité de la réserve parlementaire. Le vrai scandale serait plutôt qu'il n'a pas payé de vrais assistants pour faire mieux son boulot de député ou qu'il payait mal (jusqu'à dix fois moins) les vrais assistants. Concrètement, la vraie question est celle du statut des assistants parlementaires, qui reproduit les négligences envers les contractuels du service public. D'autres députés, dont Ségolène Royal, avaient eu des problèmes sur ce point. Il faudrait simplement que ce soit l'Assemblée qui paie un fixe aux assistants que choisit chaque député et l'affaire serait définitivement réglée. Vouloir maintenir le système actuel signifie que les députés se réservent la possibilité de faire ce qu'à fait Fillon.

Cette affaire pitoyable a surtout permis de constater l'absence totale de validité des arguments que Fillon a avancés pour sa défense et de ceux des autres députés pour justifier leur soutien après avoir commencé à manifester un semblant de lucidité sur le fait que c'était foutu. Le mécanisme partisan correspond bien à l'organisation de la langue de bois et du conformisme. On a assisté à une succession surréaliste de révélations sur l'absence de travail ; de présence à l'assemblée ; des déclarations mêmes de l'épouse disant qu'elle n'était pas l'assistante de son mari, qui le justifie par un désir d'absence de « lien de subordination », alors que c'est la définition même de l'employé par rapport au patron ; les enfants du couple qui ont bénéficié d'une mission alors qu'un des deux était étudiant et l'autre un autre emploi, puis on apprend qu'ils ont reversé une partie de leur salaire à leur père ; les dons de costumes d'un admirateur, etc. ; et la justice qui fait semblant « d'instruire avec sérénité » malgré un « faisceau d'indices convergents » qui enverrait n'importe qui au bagne qu'on rouvrirait spécialement pour la circonstance. Un argument de Fillon se comparant à Bérégovoy, victime d'une campagne de dénigrement pour un prêt destiné à s'acheter un appartement a l'avantage de révéler le pot aux roses : pour faire de la politique, il faut avoir du fric pour ne pas passer pour un pouilleux. Ça, c'est plus raisonnable comme argument. À la rigueur, cette affaire pose plutôt la question du remboursement des frais de représentation des conjoints d'élus (hors travail d'assistance effective), sur le modèle américain des « premières dames », qui relève plutôt d'une régression monarchique people, au seul bénéfice de la presse. Du coup, on devrait plutôt affecter le budget actuel des aides à la presse à cette mission, quand elle est réelle, sous réserve de définition plus précise.

Exutoire

Face à ce scandale, et au maintien de Fillon, la seule défense citoyenne a consisté dans une débauche de blagues qu'Internet a pu permettre de diffuser plus massivement. Certaines étaient d'un bon niveau, d'autres beaucoup moins, comme c'est prévisible. L'inconvénient d'Internet, outre la simple répétition des mêmes blagues, est ce qu'on pourrait appeler « le principe Tex Avery », sur l'exemple des dessins animés de cet auteur. Ils étaient assez drôles quand, dans les salles de cinéma, on en voyait un avant les grands films, à l'époque où il y avait des courts métrages au lieu de la pub. Mais quand on a eu l'occasion de les voir en compilation dans un long métrage, on s'apercevait qu'il abusait des mêmes procédés, et ça devenait un peu répétitif.

La liberté d'expression, contrairement à ce qu'on pense généralement, est la limite de la démocratie sur le principe pourtant connu : « la dictature, c'est ferme ta gueule, la démocratie, c'est cause toujours » (attribué à Coluche, Woody Allen ou Jean-Louis Barrault). Le vrai avantage moral de la dictature est que le dictateur est contraint de faire attention à sa réputation pour ne pas risquer une révolution alors que la démocratie semble organiser l'impunité.

La question se pose quand même à propos de « qui savait ? » pour Fillon. Le Canard fait son travail de balancer au bon moment pour augmenter ses ventes. Mais cela doit donc signifier que les autres journaux, ou tout simplement les services de l'Assemblée, n'exercent pas les contrôles minimaux en temps normal. Par contre, dès qu'un événement se déclenche, tout le monde se jette sur le truc, et Internet permet aujourd'hui une participation plus démocratique au vu et au su de tout le monde, alors qu'elle n'avait précédemment lieu qu'au café de commerce ou dans les dîners en ville. On est bien aujourd'hui dans la situation du « village global » dont parlait Mac Luhan.

Jacques Bolo

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