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Médias / Conneries - Février 2015

Bourdin se paie Roland Dumas

Résumé

Jean-Jacques Bourdin joue l'arroseur arrosé avec l'antisémitisme dont il accuse Roland Dumas. Divisions et anathèmes. C'est bon pour l'audimat. Y a pas qu'Internet qui fout la merde.

Le psychodrame français sur l'antisémitisme continue. Le lundi 16 février, sur BFM TV, l'animateur Jean-Jacques Bourdin a demandé à Roland Dumas, ancien ministre socialiste de Mitterrand et ancien membre du Conseil constitutionnel, si Manuel Valls était « sous influence juive ». Ce à quoi Dumas a répondu : « probablement ». Bourdin a insisté et Dumas a répondu « Pourquoi pas. Pourquoi ne pas le dire ! »

On a reproché à Bourdin la méthode. Le lendemain, sur Canal +, invité de l'émission d'Ali Badou, « La Nouvelle Édition », Bourdin s'est défendu : « Si je n'emploie pas ces mots, lui ne va pas les employer, ne pas accepter d'avouer. » Les camps se sont répartis entre les anti-Dumas et les anti-Bourdin. La plupart ne se mouillent pas trop en disant à propos de Dumas que « la vieillesse est un naufrage. » Veulent-ils dire : « A mort les vieux ? »

Je taquine. Mais on m'a compris. Non ? Précisons, puisque Bourdin n'est pas là pour les faire avouer : nazisme, culte de la jeunesse, euthanasie active des séniles. Ça va, là ? Puisqu'on parle d'« être Charlie », moi, sur le coup, je serais plutôt Brassens : « Le temps ne fait rien à l'affaire, quand on est con, on est con. » Et les cons sont nombreux dans cette affaire.

Pour l'origine concrète de la polémique, Dumas a bien précisé qu'elle se situe dans un contentieux personnel avec Valls. Évidemment, on n'en cite qu'une partie, même quand on ne veut pas faire de citation tronquée intentionnelle. En voici la totalité. Où l'on voit que c'est bien Bourdin qui insiste beaucoup et qui ramène tout à cette question d'une « l'influence juive » :

Dumas : « Sous le prétexte que je défendais à une époque, et que je défends toujours, les Arabes contre les Israéliens, les Palestiniens, il m'a agressé, alors que je le connais à peine... C'est un copain de parti... Il a des alliances personnelles, qui font que... »

Bourdin : C'est-à-dire... Qu'est-ce que vous voulez dire ?

Dumas : Chacun sait qu'il est marié avec quelqu'un, quelqu'un de très bien du reste, qui a de l'influence sur lui... [La femme de Valls est juive].

Bourdin : Qui a de l'influence quoi, laquelle ? Qu'est-ce vous voulez dire, Roland Dumas ?

Dumas : Je vais vous dire... Moi, je connais sa famille. Le père était un républicain espagnol formidable. C'était un bon peintre. Il est resté en France. Il a toujours refusé de revenir en Espagne du temps de Franco. Ça signifie quelque chose pour moi. Guernica, ça a un sens. Eh bien, lui [Valls], il a pris le point de vue contraire. Bon, c'est sa vie, ça le regarde...

Bourdin : Vous pensez qu'il est influencé ?

Dumas : Tout le monde est influencé. Même vous, dans votr...

Bourdin : Dans ma liberté... Et encore, c'est pas facile...

Dumas : Dans votre liberté, vous aspirez tout, et vous en faites ce que vous êtes.

Boudin : Il est influencé, ça veut dire.... « Il vous a agressé » le mot est un peu fort...

Dumas : Non. Il m'a attaqué en disant que ce n'est pas la position des socialistes. En quoi il est socialiste, lui ? Moi, j'ai refait le parti socialiste en 1942, Monsieur !

Bourdin : Vous pensez qu'il est socialiste, Manuel Valls ?

Dumas : Il est à sa manière... Comme une grande des socialistes français. Regardez un peu l'histoire des socialistes depuis la guerre d'Algérie. C'est quand même des socialistes qui ont fait la guerre...

Bourdin : Il est sous influence juive ?

Dumas : Ben. Ça... probablement...

Bourdin : Vous le pensez ?

Dumas : Je peux le penser. Tout le monde a un peu d'influence. On en a d'abord... D'abord sous l'influence de sa femme...

Bourdin : Sous l'influence de sa femme ?

Dumas : Pourquoi pas ? Pourquoi ne pas le dire ?

Bourdin : Pourquoi ne pas le dire ?

Dumas : Pourquoi ne pas le dire, puisque c'est une réalité.

Dumas : Tout ça... C'est pour ça que le titre de mon livre, c'est « Incorrect »

Bourdin : Eh oui... Politiquement incorrect...

...Et Bourdin passe à Valérie Trierweller.

Après coup, Bourdin laisse entendre qu'il comprend tout ça comme étant de l'antisémitisme. J'ai plutôt l'impression qu'il joue la carte buzz. Bourdin croit faire son métier. Il n'a pas tort. Son métier est devenu un moyen de faire de l'audience en se payant des politiques pour montrer son indépendance. Méthode américaine. La justification est de rompre avec le journalisme qui sert la soupe dans les conférences de presse avec des questions plus ou moins convenues, au deux sens du mot : banales ou décidées à l'avance. Le problème est plutôt qu'on a toujours les questions convenues (qui renvoient à l'idée de « pensée unique ») avec simultanément des questions spectacles (dont le modèle est l'indépassable « Est-ce que sucer c'est tromper ? » d'Ardisson à Michel Rocard). On n'est dans le journalisme d'investigation ni dans un cas ni dans l'autre.

Le truc de l'antisémitisme, ça marche en ce moment. Bourdin réunit les deux stratégies. Mais pour ceux qui prennent la peine d'écouter la totalité de l'émission, avant ce passage, on constate que la position de Dumas est surtout de regretter l'époque de Mitterrand, avec sa politique étrangère faite de réalisme et d'indépendance nationale. Dans le passage concerné, Dumas oppose surtout sa conception de la politique internationale à ce qu'il juge être un choix motivé par des influences personnelles. Il a partiellement tort, d'ailleurs. Outre le fait qu'il admet explicitement que tout le monde est influencé (ce qui relève aussi de la simple paix des ménages), la politique socialiste a longtemps été plus complexe du fait qu'Israël a longtemps été dirigé par le parti travailliste. Historiquement, ce à quoi Dumas se réfère est plutôt le tournant de droite, néo-conservateur, d'Israël, dans les années plus récentes. C'est ça la référence du passage qui accuse Valls : « il a pris le point de vue contraire » (de celui de son père antifranquiste) et l'ironie du « socialiste... à sa manière ». Dumas évoque une sorte de socialisme plus radical, supposé être celui de Mitterrand, ce qui est aussi discutable, puisqu'il avait été bien impliqué dans la guerre d'Algérie.

Mais Bourdin a tort. Et pas seulement pour avoir poussé Dumas à la faute ou pour avoir lui-même parlé d'« influence juive ». Le lendemain, sur LCI, Sophie de Menthon, présidente de l'association Ethic et chef d'entreprise, dira : « C'est un raccourci médiatique absolument honteux de la part d'un animateur. » Mais ce n'est pas seulement un problème de comm', ou d'éthique. C'est une question de fait. Et la question est déjà réglée. Bourdin doit être au courant, ou devrait l'être, puisque c'est son métier et qu'il semble connaître les sous-entendus. Manuel Valls avait déclaré en 2011, à Strasbourg : « Par ma femme, je suis lié de manière éternelle à la communauté juive et à Israël. » Valls n'a pas tort non plus de dire que c'est plutôt la politique socialiste actuelle. Le côté « sénile » de Dumas est simplement de regretter le bon vieux temps pro-palestinien.

Au passage, à Strasbourg en 2011, Valls avait repris aussi quasi textuellement les arguments que j'avais employés dans un de mes articles (je les rappelle dans mon livre sur Finkielkraut) pour réfuter l'antisémitisme au parti socialiste – au point que je m'étais demandé s'il ne les avait pas pompés, lui ou un de ses conseillers ! Cette question de l'antisémitisme français ou socialiste était à la mode dans le cadre du French bashing bushiste de l'époque, repris à tort en Israël, et même par la communauté juive française, pourtant au courant de l'erreur.

Valls ajoutait lui-même cette raison personnelle, politiquement inutile. Bizarrement, en politique, il semble qu'une motivation sentimentale soit davantage prise au sérieux que les arguments rationnels. Elle était d'ailleurs peu pertinente en ce qui concerne le « lien éternel », puisque le divorce existe. À moins que Valls ne soit également un catholique traditionaliste qui se l'interdit. C'est son droit, du moment qu'il respecte la laïcité. Mais on peut être fondé à lui reprocher un parti pris. Dumas le fait d'ailleurs relativement gentiment puisqu'il insiste plusieurs fois sur le fait que chacun a toujours des influences personnelles ! On est plutôt dans l'ordre de la conversation de bistrot ou à bâtons rompus pour la promo pour son livre.

Le problème fondamental de cette affaire, comme on le sait, est la susceptibilité à fleur de peau sur ces questions. J'avais aussi parlé de terrain glissant et d'attracteurs étranges. C'est ce qui fait qu'on parle de Politiquement incorrect, titre du livre de Roland Dumas pour lequel il avait été invité ! On a généralement tort. C'est exact qu'on utilise cette idée pour justifier le racisme, l'antisémitisme, le sexisme, etc. Mais c'est également vrai qu'on utilise ces accusations pour interdire toute critique. On remarque donc que Bourdin, sous ses apparences et ses prétentions publicitaires à la liberté de parole, canalise donc l'interview vers l'orthodoxie. Le prochain invité est averti. La presse veille.

Bourdin prétend explicitement démasquer l'antisémitisme de Roland Dumas. C'est une accusation très grave. À voir le nombre de personnes qui ont pris le train en marche, on peut penser que l'affaire n'en restera pas là. Bourdin devra en assumer personnellement les conséquences autrement qu'en instruisant un procès à charge et une campagne de lynchage par voie de presse.

Mais dans ce domaine, il est surtout question de symboles, comme quand Dumas fait référence au père antifranquiste de Valls, Guernica, la résistance, le socialisme, la guerre d'Algérie, la Palestine, Israël. Ce n'est pas une bonne méthode. C'est aussi cette méthode que Bourdin applique contre Dumas. C'est de la politique. La politique, c'est la guerre, la propagande, le mensonge auquel personne ne croit et qu'on fait semblant de croire en comptant ceux qui jouent le jeu pour entrer dans la coalition. On n'est pas dans la raison qu'on prétend revendiquer. La raison elle-même devient un mensonge. Après, on s'étonne de l'existence de théories du complot.

Les juifs feraient bien de se méfier de ceux qui les défendent un peu trop quand il s'agit de se tenir du côté du manche. En politique, on assiste à des retournements. Et ceux qui sont du côté du manche sont ceux qui retournent leur veste pour rester du seul bon côté qui les intéresse, celui du manche. Comme l'histoire l'a montré.

Jacques Bolo

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