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Politique / Économie - juin 2011

Espagne : La révolte des Tanguy

Bobollywood

Depuis quelques années, la presse utilise le marronnier des Tanguy, inspiré du personnage principal d'un film d'Étienne Chatiliez (2001), pour décrire le phénomène des jeunes qui s'incrustent chez leurs parents au lieu de s'installer (en couple) et faire leur vie. Cette thématique journalistique a la même valeur poujadiste que ceux qui critiquent l'assistanat à propos des chômeurs. Elle vise d'ailleurs plus ou moins les mêmes personnes dans la mesure où la situation économique, depuis les années 1980, a été traitée en faisant supporter le chômage par le retard à l'entrée dans la vie active (ou la sortie précoce pour les seniors). Ceux qui arrivent à intégrer un poste fixe renvoient à leur responsabilité ceux qui n'y arrivent pas, avec la complicité des journalistes, qui connaissent bien leur marché : ceux dont le pouvoir d'achat d'actifs occupés correspond à la cible des annonceurs.

Les jeunes Espagnols (comme les Grecs), qui sont notoirement des Tanguy, s'appellent eux-mêmes les « indignados » (indignés). Ils ont tort. Outre le fait qu'ils seraient personnellement tout aussi égoïstes s'ils avaient réussi à trouver un emploi, le problème est sans doute qu'ils adhérent précisément un peu trop à ce modèle erroné. On sait que les Espagnols plébiscitent l'achat précoce de logements.

Le film Tanguy est simplement l'emprunt d'une thématique chère aux films américains, où le modèle des parents des classes moyennes supérieures consiste à se débarrasser de leurs enfants en les envoyant dans les meilleures universités. Vu le prix des études, cela ne concerne pas tout le monde, mais cela constitue un modèle idéal auquel les pauvres méritants doivent tenter de se conformer en épargnant pour payer les droits d'entrée universitaires (la forte demande les faisant augmenter). Les autres sont évidemment des mauvais parents ou simplement des illettrés qui savent rester à leur place et sont renvoyés à la religion. Il est aussi convenu que les Noirs peuvent accéder à l'université grâce aux bourses sportives. L'idéologie hollywoodienne définit bien les rôles. Le résultat pour ceux qui en décrochent un premier sera un poste d'avocat ou de trader. C'est ceci qui concerne le « bobo » dans sa version originale et idéale de « bourgeois-bohème », plus bourgeois que bohème. C'est là que réside la démagogie du personnage du film Tanguy, car il concerne un jeune qui a un relativement bon emploi.

Cinecittà

Cela ne concerne pas vraiment le modèle européen, où les Tanguy étaient plutôt la norme à l'époque où la majorité était à vingt-et-un ans, comme en France, avant 1974. D'ailleurs, il fut un temps où l'anecdote montrée dans les films américains était plutôt celle d'artistes obligés d'être serveurs (Fame, d'Alan Parker, en 1980) en attendant d'être en haut de l'affiche. Ce qui ne manque pas d'arriver puisqu'on est quand même en Amérique. Ils ne réussissaient pas tous (voir Uma Thurman, qui finit serveuse-pute occasionnelle, dans Mad Dog and Glory, de John McNaughton, 1993. On y notera que son personnage lui-même décrira explicitement cette réalité). Tous ceux qui échouent, malgré leurs qualifications, correspondent davantage à ces « intellectuels précaires » que sont les bobos européens ou américains dans leur grande majorité. Ils ont fait les mêmes études que les autres, mais ils ne trouvent pas de boulot à la hauteur de leurs espérances, car il leur manque un petit détail indispensable, le « carnet d'adresses » : surtout celui de leurs parents (qu'on appelait « le piston », quand le populo était plus réaliste).

La réalité européenne ou mondiale des intellectuels précaires avait aussi été anticipée, il y a bien longtemps, par le film de Fellini, I Vitelloni (1953), qui parlait des jeunes instruits qui traînaient après leurs études en restant chez leurs parents. C'est d'ailleurs la situation de La Bohème de Puccini (1896), et des étudiants de toujours depuis François Villon. Mais le statut d'étudiant ou d'artiste ne concernait encore que peu de monde.

Un autre film de Chabrol, Les Cousins (1959), montrait deux étudiants, l'un riche qui réussit sans effort et l'autre qui échoue en travaillant. Chabrol reprenant, un peu complaisamment, l'idéologie aristocratique courante du dilettante brillant. J'ai déjà parlé (« Société de castes et communautarisme ») du cas du « professeur Etienne-Emile Beaulieu, futur inventeur de la pilule abortive, qui raconte qu'il a été recalé plusieurs fois au concours de médecine à Lyon, malgré ses résultats, pour laisser passer les fils de médecins aux places qui leur étaient réservées ». On peut ainsi envisager une autre interprétation du film de Chabrol en intégrant le rôle corporatiste du népotisme du jury.

Seule la vérité est révolutionnaire

En 1970, il n'y avait que 10% de bachelier (1 % en 1900, 4 % en 1936) et on travaillait à quatorze, puis seize ans, en restant dans sa famille jusqu'à sa majorité (21 ans). Ce qui permettait de se constituer un pécule pour se marier. De nombreux étudiants travaillent d'ailleurs déjà pour payer leurs études. Ce qui ne s'avère pas forcément un bon investissement.

J'ai déjà eu l'occasion de mentionner que les générations précédentes avaient bénéficié de la simple expansion du nombre de postes de cadres, en particulier de professeurs d'université, qui ont été multipliés par six au cours des années 1945-1975. L'erreur de ces générations a consisté à croire qu'elles avaient eu leur position par leur propre mérite, et accessoirement de croire et de professer aujourd'hui que le niveau baisse pour justifier l'échec de la prédiction selon laquelle les études supérieures conduisent à un (bon) emploi.


Nombre d'élèves et de professeurs en France (1900-2000)
  1900 1930 1950 1970 2000
Etudiants 30 000 100 000 200 000 850 000 2 160 000
Elèves secondaire 102 000 500 000 1 100 000 4 654 000 5 394 000
Elèves primaire 6 161 000 5 100 000 5 200 000 7 360 000 6 281 000
Total Elèves 6 293 000 5 700 000 6 500 000 12 864 000 13 835 000
Profs Universitaire 2 000 3 000 6 000 35 000 84 000
Profs Secondaire 13 000 25 000 65 000 210 000 484 000
Profs Primaire 157 000 168 000 188 000 298 000 373 000
Total Professeurs 172 000 196 000 259 000 543 000 941 000
Source : Ministère de l'Éducation nationale (France 2001)

J'ai également déjà souligné l'erreur des jeunes générations actuelles qui accusent les anciennes de monopoliser les emplois et les postes de direction, spécialement en ce qui concerne les soixante-huitards (20 ans à l'époque en moyenne), qui ont donc aujourd'hui autour de soixante-trois ans. Il est donc normal d'envisager qu'ils n'occupent pas toujours des postes de stagiaires ! La confusion doit venir du fait qu'ils ont symbolisé la jeunesse. À l'époque, c'était normal, mais comme cela persiste, il faudrait remettre les pendules à l'heure et arrêter de raisonner par symboles.

On peut aussi se demander si les crises ne sont pas essentiellement dues à la concurrence qui résulte d'une augmentation du nombre de personnes qualifiées (comme le montre le tableau) aspirant à devenir des élites. L'erreur des indignados est sans doute de confondre l'idéologie avec la réalité. Quand on n'est pas très riche, on n'a pas les moyens de devenir indépendant rapidement. Concrètement, il faut économiser, en profitant de son niveau d'étude pour essayer de décrocher un job mieux payé, si possible, qui permette de mettre davantage d'argent de côté tant qu'on reste chez ses parents.

Sociologie de la révolte

Le problème est simple. Quand on veut changer la société, il ne faut pas croire qu'elle a déjà changé. On connaît cependant le paradoxe qui exige à déjà se comporter comme le détenteur du statut social qu'on veut obtenir. Les riches n'ont pas besoin de simuler. Cela entraîne des dépenses supplémentaires et des ruptures avec son milieu d'origine (ce qui se dit : « trahir sa classe »). Justement, un film espagnol, Azul (2006) de Daniel Sánchez Arévalo, montrait aussi ce phénomène. Un étudiant qualifié (master de gestion) qui obtient un entretien pour un emploi, sur recommandation de son amie, est accompagné au poste de gardien de parking (si je me souviens bien), parce qu'elle avait dit à son contact dans l'entreprise que l'étudiant était fils de concierge.

Bref, il n'y a pas que les minorités visibles qui subissent l'exclusion. La gauche française a raison de dire que l'exclusion est sociale. Mais puisqu'en France, les classes moyennes, qui se croient populaires, ont refilé le mistigri social aux jeunes immigrés (à la satisfaction générale), cette exclusion y est bien raciale. Le député-maire PS Manuel Valls avait d'ailleurs déjà oublié qu'il était de gauche, et « la sociale » quand il voulait plus de « blancos » sur son marché d'Évry. Quoi qu'il en soit, pour ceux qui en doutaient, l'Espagne et la Grèce montrent ce qui attend les classes populaires quand il n'y a pas d'immigrés appartenant aux « minorités visibles ». Le problème français est précisément que les jeunes immigrés sont trop bien intégrés pour se contenter des emplois de leurs parents, de même que les jeunes espagnols et grecs ne savent pas se contenter de peu.

Le conflit de modèle social réside dans l'opposition de l'élitisme républicain et de la reproduction. La curiosité est que la reproduction sociale est défendue à la fois par les élites en place qui réservent les places à leur progéniture et ceux qui refusent ce qu'ils appellent le libéralisme. Le libéralisme consiste effectivement dans la promotion individuelle qui suppose la concurrence. La « contradiction » chère à nos amis communistes (« gauche de la gauche ») consiste dans le fait qu'ils ne s'aperçoivent pas de la conséquence de la prolongation des études supérieures, dont le résultat est forcément de former des cadres supérieurs. Leur rejet des bobos, dont Cohn-Bendit était déjà le symbole en 1968, manifeste cette incohérence. C'est sans doute parce que cet effet n'est pas assimilé que la « question de l'origine » se maintient (et ravive le barresso-maurrassisme sur le plan racial), pour s'opposer à la méritocratie qu'on prétend souhaiter, mais qui redistribue obligatoirement les cartes, puisque les compétences objectives ne sont pas héréditaires, et que les meilleures places ne sont pas illimitées

Jacques Bolo

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