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Politique - janvier 2010

Marx, Engels, ..., Julliard

À la surprise générale, Jacques Julliard, pilier du Nouvel Observateur, a publié dans Libération, le 18 janvier 2010, « Vingt thèses pour repartir du pied gauche », où il renoue avec une sorte de gauchisme, qui fleurit, il est vrai, un peu partout aujourd'hui, avec le Front de gauche, le Nouveau parti anticapitaliste, La Gauche, le Parti communiste, et plus généralement les courants de gauche de la gauche.

Quoi ? Ce papy rocardien, nouvelle gauche, gauche américaine, chrétien de gauche, partisan du « oui » au Traité constitutionnel européen, éditorialiste du journal de la gauche caviar, publie dans Libération, journal des bobos, un brûlot gauchiste, son Manifeste du parti communiste personnel. La rumeur nous apprend même que Denis Olivennes, le nouveau patron du Nouvel Obs, se serait opposé à sa publication parce qu'il n'était pas dans la ligne « social-libérale » de l'hebdomadaire.

Mais qui s'étonne ? Comme je l'ai déjà dit, la stratégie philosophique de l'étonnement, si valorisée de nos jours, signifie simplement qu'on est mal informé ! La presse mal informée ? Tu m'étonnes (sic [1]) ! La tendance des médias est de répéter ce que disent les autres médias. Même quand ils critiquent la « pensée unique » (attribuée précisément à Julliard), ils mentent puisqu'ils ne reconnaissent pas qu'il y en a donc au moins deux. Et quand ils critiquent le « politiquement correct », ils sont tellement moutonniers que cela en devient la nouvelle norme. La carte de presse sanctionne souvent un brevet de panurgisme.

Julliard n'a jamais été libéral. Il était le « libéral de service ». C'est lui qui s'y collait. Mais c'était un jeu de rôle. Au cirque, le clown blanc, qui représente l'élite, est simplement là pour prendre les coups de l'Auguste, qui représente le populo [2]. D'ailleurs, au Nouvel Obs, son véritable rôle était plutôt de se charger de présenter les thèses libérales, pour mieux en critiquer les limites, comme dans la tradition communiste, en URSS ou en Chine, où l'on chargeait celui qui représentait la tendance la plus libérale d'énoncer la ligne la plus dure.

Les mauvaises langues pourraient dire qu'il avait fini par se prendre au jeu, à force d'avoir de mauvaises lectures libérales. Objectivement, son rôle était plutôt d'en épargner la lecture à ceux qui ne peuvent même pas supporter d'ouvrir un livre de Raymond Aron, ni même d'entendre mentionner son nom. Car il faut le savoir, l'homme de gauche est religieux, et doit se livrer à des contorsions cabalistiques pour se désenvoûter dès qu'il entend prononcer des mots comme « marché », « capital », « mondialisation », etc [3]. Le chrétien de gauche Julliard tenait le rôle d'exorciste. Ce saint apostolat provoque néanmoins des ébranlements de l'âme. Une expérience célèbre de psychologie sociale avait montré que des étudiants à qui on demandait de jouer le rôle des extrêmes antagonistes étaient ensuite moins radicaux parce qu'ils comprenaient mieux la démarche opposée.

Car forcément, à lire des ouvrages libéraux, on se dit qu'au fond, ils n'ont pas tout à fait tort. Certains libéraux sont même intelligents. Toutes ces théories économétriques auxquelles on ne comprend rien sont impressionnantes pour des rationalistes littéraires complexés par les mathématiques. Et puis, depuis les années 1970, on se dit que le capitalisme marche mieux que le communisme. Et il paye plus. Ça aussi, ça compte, quand on défend les travailleurs. Les travailleurs savent bien où est leur intérêt.

D'autant que des cocos ou des socialos sont parfois très cons. On le sait, puisqu'on les fréquente. Et puis les pays socialistes ont fait de grosses conneries qui vous ont foutu la honte. Julliard appartient au courant anti-stalinien, la social-démocratie. Il ne devrait pas se sentir visé. Mais ce sont des alliés encombrants. Et la social-démocratie, ça ne passe vraiment pas en France, où l'on se croit toujours révolutionnaire. On se demande bien pourquoi, puisqu'il est admis que le parti socialiste est social-démocrate depuis longtemps, et que le parti communiste a abandonné la lutte des classes. D'ailleurs, ils participent aux élections en s'affirmant « partis de gouvernement », ce qui est le critère de la social-démocratie (c'est le communisme qui rejetait cette stratégie de « gestion du capitalisme » et visait seulement, à la rigueur, « la prise du pouvoir par des moyens légaux »). Et pour finir, en 1989, la fin de l'URSS avait porté le coup de grâce en finissant de désespérer Billancourt.

Dans ce libéralisme mondialisé triomphant, Julliard jouait alors le rôle de représentant de la pensée unique libérale dans des débats où il était de plus en plus d'accord avec son contradicteur libéral. Il était contaminé. De social-démocrate, Julliard était devenu social-libéral. Pour les résistants à la « domination du marché », il était un « social traître ». En fait, il révélait donc sa vraie nature, car la pensée religieuse de gauche est aussi essentialiste que celle de droite.

Coup de théâtre (ou miracle), le capitalisme s'effondre vingt ans après son adversaire. Divine surprise ! Touché par la grâce, l'exorciste peut se désenvoûter lui-même. Le journaliste se dit qu'il y a un coup à faire (ou le membre dormant du Komintern se réveiller). Le vieux Julliard a de beaux restes. Chapeau l'Auguste ! C'est ce qu'on appelle un retournement de situation. J'en connais qui doivent avaler le leur, de chapeau. Ils vont en être réduits à devoir accrocher leur wagon au train de l'histoire.

Mais évidemment, le problème de la nouvelle gauche française a toujours été de ne pas assumer la social-démocratie à l'allemande et de reproduire la schizophrénie française socialiste/communiste. Julliard n'y déroge pas qui semble vouloir, par son programme, prendre la tête de liste du Front de gauche, et pourquoi pas de la gauche unie, aux prochaines élections présidentielles. Ce qui ne serait pas si stupide, d'ailleurs. Mais ses analyses ne sont pas nouvelles. Et comme de nombreux analystes d'extrême gauche et surtout du mouvement social syndical (dont il est un des défenseurs), sa condamnation du néo-capitalisme semble un peu trop se limiter à un regret du bon vieux capitalisme pépère de sa jeunesse, et du compromis social du capitalisme rhénan « évolué ». Ce en quoi il n'a pas tout à fait tort non plus.

Il pointe très justement la cause de ce phénomène dans la mondialisation. Mais il en résulte qu'il semble préférer la situation mondiale antérieure de domination occidentale qu'il avait pourtant combattue quand il était anticolonialiste. Il néglige le fait que ce capitalisme qui a permis le compromis social occidental exploitait le reste du monde, partiellement au profit des travailleurs occidentaux (cf. supra : « Les travailleurs savent bien où est leur intérêt »). C'est ce compromis qui est caduc.« Mettre en concurrence les travailleurs à l'échelle internationale pour faire pression sur les salaires » bénéficie aujourd'hui aux travailleurs du monde entier. Les riches de ces pays émergents constituent simplement la classe moyenne ou la bourgeoisie locales. Il est faux de dire qu'il existe une « domination du secteur financier sur le secteur industriel » au niveau mondial. Outre le mythe industriel gauchiste classique, l'industrie se réorganise mondialement, elle ne disparaît pas. Ce qui n'aurait d'ailleurs pas de sens (d'où viennent les produits que nous consommons ?). Quand Julliard stigmatise lui-même l'« armée industrielle de réserve », il vise bien les travailleurs de ces pays émergents. Qui d'autre ?

Julliard semble aussi beaucoup s'inquiéter des rémunérations des patrons, contrairement à Olivennes qui les justifie. Julliard croit y voir la naissance d'« une société de corps séparés et de privilèges ». Ne connaît-il pas les différences de revenus qui ont toujours existé entre le salaire des gens comme lui et le commun des mortels dans les pays développés ? Mais la différence est encore plus grande entre les moyennes des pays riches et des pays pauvres. On constate que le néo-capitalisme est en train de secouer brutalement tout cela. Julliard veut-il que ça soit un peu plus lent ? Ou veut-il simplement que son propre salaire rattrape celui de Denis Olivennes ?

La faillite de la nouvelle gauche, dont Julliard était un des membres les plus éminents, devrait le pousser à s'interroger sur la faillite du compromis social. Si certains de ses membres se sont « [ralliés] au pouvoir sarkozien », c'est bien pour poursuivre leur plan de carrière personnel. La France se caractérise particulièrement ces trente dernières années par la préférence pour le chômage au profit des gens en place, dont il fait partie. Ce qu'il appelle le « réensauvagement des rapports sociaux » s'appelait la « lutte des classes » quand le « compromis social » n'était pas encore accepté. Quand les cartes se redistribuent au niveau mondial, la lutte pour le pouvoir reprend. On le remarque particulièrement dans les pays où le communisme s'est effondré.

Tout en stigmatisant le populisme, ce qui est culotté, Julliard incrimine très classiquement les bobos écolos droit-de-l'hommistes, ce qui peut être compris comme une figure de rhétorique que nous appellerons un sarkozisme (« tout et le contraire de tout » ou « plus c'est gros, plus ça passe »). Décidément régressif, tout en s'opposant artificiellement aux gauchistes, vraiment pas assez raisonnables, il privilégie l'industrie « pour donner du pain et du travail aux habitants de la planète ». C'est pourtant bien ce qu'est en train de faire le néo-capitalisme mondialisé auquel il s'oppose. Sa prétention à redistribuer les cartes, et pourquoi pas les postes de son futur gouvernement, réduit finalement son analyse globale à des coalitions électorales. Il remplace le modèle hégémonique du parti socialiste (on sait ce que cette tendance a donné à l'élection présidentielle de 2002 qui a vu Le Pen au second tour) par une proposition d'une unité syndicale des deux grandes centrales traditionnelles (en oubliant les autres) qui ressemblerait presque à la dictature des soviets, si elle ne faisait pas sourire.

Sa proposition de nationalisation des banques et de planification industrielle est tout aussi illusoire, quoique rituelle à gauche, comme pour le christianisme (de gauche ou de droite) qui a toujours eu du mal à conceptualiser l'argent (et le sexe – on comprend mieux l'antisarkozisme). Que signifie une politique industrielle nationale dans un environnement mondialisé ? Ce qui manque à son analyse est précisément une nouvelle théorie qui prenne en compte l'aspect social de la mondialisation, hors de la stricte actualité de la crise bancaire, qui n'est qu'un avatar de la fascination pour le fric, comme quand on compare son propre revenu (de privilégié de pays riche) à celui d'un grand patron ou de Bill Gates.

De plus, dans la tradition intellectuelle communiste, il ne semble pas distinguer le concret et l'abstrait quand il parle de nationalisation et de marché. Il semble proposer une économie planifiée au niveau mondial sans qu'on sache trop bien ce que cela signifie, si ce n'est la perpétuation de l'ancien ordre mondial de sa jeunesse. Il est vrai qu'à l'époque, il pouvait être social-démocrate et anticolonialiste avec bonne conscience. C'était le bon temps.

Jacques Bolo

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Voir aussi :

Notes

1. Pour les nombreux lecteurs étrangers (ou pour les générations futures) qui ne maîtrisent pas les subtilités des expressions populaires et de l'ironie française, l'expression « tu m'étonnes ! » signifie exactement le contraire. Nous pouvons noter qu'elle confirme donc le principe selon lequel on s'étonne quand on est mal informé, ou qu'on fait semblant de l'être. Et c'est le propre de l'indiscipline populaire de ne pas se laisser abuser par la langue de bois ou les bonnes manières. [Retour]

2. Olivennes et Julliard ont-ils décidé de se redistribuer les rôles ? [Retour]

3. Il est évidemment de même à droite avec les termes de gauche. Bref, la gauche et la droite, comme le temps, ne font rien à l'affaire, quand on est con, on est con.  [Retour]

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