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Société - Décembre 2009

Malthus un jour, Malthus toujours

Un article étrange du Monde de Frédéric Lemaître, le 26 novembre 2009, répondant à une étude de l'ONU sur la natalité, semble stigmatiser « La tentation du retour au malthusianisme ». Le fond de son argumentation consiste finalement à conclure que la population est incontrôlable, avec l'appui de l'autorité du démographe Hervé Le Bras. Puisqu'il est précisé d'emblée que la population devrait diminuer après avoir atteint 9 milliards, ce n'était donc pas la peine de s'inquiéter.

Cette certitude est imprudente, car les projections des démographes ont toujours été fausses (c'est pour cela qu'ils la trouvent « incontrôlable »). Et cela ne concerne pas le raisonnement malthusien, qui a la valeur hypothético-déductive de s'interroger sur ce qui se passerait si la population progressait géométriquement (2, 4, 8, 16, 32...) alors que les ressources progressent arithmétiquement (2, 4, 6, 8, 10...). Ce raisonnement hypothétique de Malthus reste valable, même s'il s'était trompé sur la progression des ressources. L'article précise pertinemment que ce fondateur de la démographie avait été immédiatement démenti par la révolution industrielle. L'augmentation de la productivité a bien satisfait les besoins alimentaires d'une population passée d'un à six milliards de 1800 à l'an 2000.

Mais la question d'une croissance actuelle de la population pose la question des ressources sous un nouveau jour. Outre le fait qu'un problème existerait bien si la population continuait à augmenter, la question s'est déplacée. Que se passera-t-il si la consommation des populations pauvres rattrape celle des pays développés ? Comme il est admis qu'il faudrait cinq planètes, on peut donc considérer que Malthus avait donc raison.

Comme je l'ai déjà dit (« Malthusianisme écologique ou démographique »), il est probable que la situation écologique actuelle ne serait pas inquiétante si la population du globe était restée celle de la fin du XVIIIe siècle, un milliard d'habitants. Claude Lévi-Strauss (1908-2009), qui vient de mourir, avait une opinion semblable. Il semblait obsédé, sur la fin de sa vie, par le fait que le monde qu'il avait connu dans sa jeunesse, dans les années trente, qui ne comptait que deux milliards d'humains, était encore vivable alors que celui qui s'annonçait ne l'était plus. C'était sans doute une mauvaise référence, car le monde des années trente n'était pas un modèle (crise de 1929, fascisme et nazisme, colonialisme, ségrégation raciale, fortes inégalités...). On peut corriger la perspective de Lévi-Strauss en considérant que les progrès techniques actuels permettraient un meilleur partage avec la population de 1930, et à plus forte raison avec celle, deux fois moins importante, de l'époque de Malthus.

D'ailleurs, contrairement à l'optimisme antimalthusien, la situation sociale a toujours été la résultante du retard permanent de la production, si on prend en compte les inégalités et les conflits. Malthus lui-même ne faisait que mathématiser les théories des philosophes des Lumières qui s'inquiétaient des conséquences sociales et politiques de la pauvreté. Cette préoccupation persistait chez les pacifistes du début de XXe siècle. C'est se placer du point de vue des élites, comme Claude Lévi-Strauss, ou même des classes moyennes occidentales, que de négliger les problèmes des pénuries qui persistent pour la majorité de la planète.

La question fondamentale est géostratégique. La course à la croissance démographique visait l'occupation du terrain dans une perspective guerrière et coloniale. Les articles de la presse française qui ont du mal à se départir de la tradition nataliste, semblent oublier ce paramètre (on constate un reste de cette stratégie dans le conflit entre les juifs israéliens et les Arabes palestiniens).

L'article du Monde prend d'ailleurs en compte ce mécanisme qu'il conteste pourtant quand il évoque la nouvelle lubie écologique de réduction de la consommation de viande pour assurer sa probable augmentation dans les pays émergents. L'article admet également que l'élévation du niveau de vie et d'éducation, des femmes en particulier, va mettre un frein à la natalité. Le programme malthusien est donc respecté, mais pas assumé par inconséquence théorique, ou stratégie contournée (n'osant pas braver le dogme antimalthusien français).

Il faut au contraire revendiquer le programme malthusien de baisse programmée de la population globale, car il n'y a pas de raison de considérer le chiffre de six ou neuf milliards comme une norme. Il n'y a pas de raison non plus de se donner encore et toujours l'objectif scientifique et industriel de suivre une augmentation considérée comme une fatalité. Dans les pays les moins avancés, la limitation de la population aurait un effet immédiat sur le niveau de vie des plus pauvres. Car la diffusion des technologies permet déjà un développement rapide, qui est dégradé fortement par la démographie, comme je le montrais déjà dans l'article précédemment cité, où l'on pouvait comparer des taux de croissance de pays africains avec ou sans augmentation de la population :

Année1983-19842004-2005Croissance 1984 / 2005
PaysPIB (en Milliards de $)Pop.en MillionsPIB par Hab. (en $)PIB (en Milliards de $)Pop. en MillionsPIB par Hab. (en $)a) Par habitantb) PIB seulÉcarts
[b/a]
Mali1,27,715014,413,51.067711%1247%1,75
Maroc16,522,0750136,033,04.121549%824%1,50
Kenya6,619,534048,034,01.412415%724%1,74
France496,055,09.0182118,064,033.094 367%427%1,16

Comme je le disais dans un autre article « Pour une décroissance compétitive » : « La solution malthusienne que j'évoque envisage bien la croissance économique, mais seulement par habitant, ce qui est objectivement le seul critère intéressant. »

La formalisation malthusienne est la solution théorique complète dès l'origine. Sa valeur apparaît aujourd'hui dans la mesure où l'on se situe dans la perspective réalisée d'un monde clos. À l'époque, Malthus considérait encore l'émigration comme une solution. Le colonialisme en fut une conséquence. Aujourd'hui, seule la décroissance de la population peut assurer automatiquement la croissance par habitant. On ne peut pas l'interdire aux pays ou aux populations pauvres, alors qu'on considérerait que les pays ou les populations riches conserveraient seuls le droit au bien-être. C'est ainsi que la question se pose. Et toute autre façon de la poser est une falsification ou une illusion qui vise à maintenir les situations acquises

Jacques Bolo

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