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Sociologie / Femmes - Novembre 2013

Prostitution institutionnelle

Résumé

Ce n'est pas parce qu'on parle de prostitution qu'il faut être faux cul. La véritable question est le doute sur l'efficacité de la prohibition. Mais la conséquence imprévue pourrait surprendre.

Comme les politiques ne savent pas quoi faire, ils ont décidé de voter une loi pour tenter de supprimer la prostitution. Il faut bien s'occuper. L'originalité est de ne pas interdire la prostitution, mais de pénaliser le client, comme en Suède.

Tiens ! Ça me rappelle quelque chose... Le 19 mars 2010, Mélenchon avait fait le buzz en reprochant à un jeune étudiant d'une école de journalisme l'inanité de la « une » du Parisien sur la réouverture des maisons closes. Comme le jeune homme insistait, il lui avait cloué le bec en lui disant : « Tu fermes ta petite bouche, tu me parles de politique, moi je te parle de ton métier pourri [...], petite cervelle ! », avant de renvoyer l'insolent à ses chères études : « Non, non, non, c'est fini, terminé, teut, teut, teut ! » Il n'avait pas tort. La politique est vraiment un métier pourri.

Bon. Le gouvernement s'est donc mis en tête d'abolir la prostitution... Est-ce sincère, naïf, réaliste ? Pourquoi soupçonne-t-on les politiques de chercher à occuper les médias ou de détourner des vrais sujets (comme Mélenchon en accusait la presse) ? Le résultat constaté est que de nouveaux clivages ont lieu, sur ce sujet comme pour le voile ou le mariage gay. Les lignes bougent.

Là dessus un « Manifeste des 343 salauds » qui s'opposent à cette loi a suscité l'indignation. À tort. Cette initiative est une provoc de Beigbeder qui se croit toujours publicitaire. Mais il a perdu la main. Si ce manifeste voulait critiquer la loi, avec un clin d'oeil branché au « Manifeste des 343 salopes » qui avait signé une pétition en faveur de l'avortement en 1971, c'est raté. Ce manifeste-ci a presque fait l'unanimité contre lui. On croirait presque que Beigbeder bosse en sous-main pour l'autre camp. Je crains plutôt que sa carrière publicitaire soit fichue des deux côtés.

On constate aussi qu'il ne faut pas s'attaquer à certains tabous. On ne plaisante pas avec ces choses. Ah ? La rhétorique politique consiste toujours à jouer les faux culs au nom des grands principes. Il n'y a pas que le roi qui est nu. Tout le monde joue le jeu et fait la pute. C'est le sujet. Fini la rigolade. Je ne joue plus.

Bizarrement, cette loi va commencer par autoriser la prostitution, en revenant sur l'interdiction du racolage (comme François Hollande l'avait promis), mais va punir les clients. Comme le dit très bien Élisabeth Badinter, ce n'est pas très cohérent. Mais c'est dans la continuité de la stratégie contournée pour rendre plus difficile ce qu'on veut interdire. C'est pas nouveau. Tout le monde sait que la prostitution subit depuis longtemps un harcèlement de la part de la police. Les mesures du gouvernement précédent, l'interdiction du racolage, avaient éloigné les putes du centre-ville. L'immobilier des anciens quartiers chauds a dû prendre de la valeur.

La méthode habituelle consiste à prétendre qu'on veut combattre le proxénétisme, pas les prostituées. Mais c'est bien la prostitution que les abolitionnistes veulent supprimer. Ils l'appellent d'ailleurs « système prostitutionnel » (« prostitution » en français). Ils considèrent que les prostituées ne sont pas responsables et sont des victimes. On entend que la prostitution dépend à 80 % de réseaux mafieux. Certains contestent ces chiffres. Il est possible que ce soit le cas dans les pays de l'Est. C'est moins certain en France.

D'autres, comme Éric Fassin prétendent qu'on se sert de ce prétexte pour interdire l'immigration. Ce ne serait pas étonnant, vu qu'on avait utilisé le « délit de solidarité » contre ceux qui venaient en aide aux Afghans de Calais. Mais comme la liberté de circulation existe, ou va exister, pour certains pays de l'Est, le résultat sera nul. Ça permet de faire du chiffre en attendant et de renvoyer les prostituées africaines chez elles. Mauvaise méthode policière. Mais classique.

On sait qu'on accuse de proxénétisme tous ceux qui fournissent des services aux prostitué(e)s, leurs logeurs, ceux qui réalisent leur site Internet, ceux qui déplacent leurs camionnettes où elles pratiquent leur profession (quand les prostituées ne savent pas conduire), ou leur mec accusé traditionnellement d'être leur mac. C'est ça le « système prostitutionnel ». Il faut savoir l'analyser. Le principe classique du « Julot-casse-croûte » consiste pour la pute à entretenir un amant régulier (parfois un flic dans la tradition du roman noir), qui joue le rôle de mac officiel. Cela relève des questions de « genre » : le mec est censé travailler et la nana rester à la maison. Quand c'est le contraire, il est identifié au mac. Si la nana est une pute, ça tombe bien, tout le monde le prend donc pour le mac. Lui aussi se prend souvent pour le mac. Rôle social assumé. Il a intérêt d'ailleurs. Il protège sa gagneuse des autres macs. Elle est en main. Et il est censé se comporter en conséquence : jouer aux cartes, traîner au bar, monter des casses foireux, servir d'indic. Cinéma. Dgender. Sociologie élémentaire (« mon cher Watson » quand même ! Y a un minimum !).

Une des conséquences de cette loi est surtout qu'on va supprimer les Julots-casse-croûte ou rendre plus difficile le travail des indépendantes ou occasionnelles (même peu nombreuses). On le sait, certains des abolitionnistes l'avouent, il existe un risque concret de fragilisation des prostitué(e)s. Elles vont être obligées de se cacher, de s'éloigner dans des coins plus discrets, d'être clandestines, avec les dangers qui vont avec. D'autres chiffres circulent sur ce genre de résultat en Suède. C'est difficile d'être certain. Ce qui est donc probable est que les réseaux mafieux les mieux organisés et les plus violents risquent d'être avantagés et de prendre le marché des indépendants. Si on regarde les pratiques policières contre l'immigration clandestine, on peut se demander si ce sont les proxénètes les plus dangereux qui seront visés. On verra.

Pas la peine de se raconter d'histoire. Ceux qui sont contre la loi ne sont pas pour la prostitution et la marchandisation du corps humain. Ils sont contre l'interdiction parce qu'ils pensent que ça ne marchera pas ! Il est même probable que certains de ceux qui ont signé le manifeste des 343 salauds ne sont jamais allés voir de prostituées. En tout cas, pas au coin de la rue. Comme ce sont des gens célèbres, il est possible qu'on leur fournisse les call-girls dans les cocktails. De toute façon, les gens connus seraient plutôt en position d'avoir des conquêtes faciles. Objectivement, c'est gentil de leur part de se préoccuper de la misère sexuelle des moins riches et célèbres qu'eux. Ou alors, c'est en souvenir de leurs jeunes années de frustrés. Non, c'est sympa, en fait.

Les abolitionnistes ont beau jeu de leur reprocher l'argument de la liberté en ce qui concerne la prostitution. C'est vrai que c'est un peu naze comme argument, la servitude volontaire. Par contre, c'est vrai que dans la vie, on ne fait pas non plus ce qu'on veut. Mais ni l'un, ni l'autre, n'est le problème. C'est simplement de la rhétorique politique avec des arguments racoleurs de part et d'autre. Si on ne souhaite pas être prostitué à la naissance (« toutes des salopes »), on ne souhaite pas non plus être proxénète (« tous des machos »). Concrètement, la prostitution est un système de survie, avec une particularité : c'est un petit boulot qui rapporte. Beaucoup de pratiques illicites sont très lucratives. C'est pour ça qu'on continue. Et c'est aussi pour ça que c'est traditionnellement choquant pour les bien-pensants. Faut pas faire semblant de l'oublier non plus.

Sur les lignes qui bougent, on sait qu'on a affaire à la coalition des dévots et des féministes. Dans le meilleur des cas, il s'agit de personnes mobilisées dans l'aide aux prostitué(e)s, médecins, travailleurs sociaux, associations. Dans certains cas, il s'agit d'associations qui se consacrent à sortir les « personnes prostituées » de la prostitution (association « Le Nid », par exemple). On reconnaît là le vocabulaire chrétien utilisé par Christine Boutin envers les « personnes homosexuelles » pour ne pas les essentialiser. C'est gentil (à moins que ça ne vise à séparer leurs pratiques de leur personne pour mieux les réformer). Mais ce n'est pas l'usage francophone. Le français lexicalise : on parle de putes ou de macs. Ce n'est pas forcément une essentialisation. Croire sincèrement le contraire est ce qu'on appelle le « linguistic turn » de la philosophie. Mais les mots ne sont pas les choses. Le verbe ne se fait pas chair. D'ailleurs, il n'est pas question de « personnes proxénètes », pas plus que de « personnes députées ». On pourrait confondre.

Il ne faut pas non plus inverser les rôles. La question n'est pas une essentialisation métaphysique, mais la stigmatisation sociale des putes. La morale traditionnelle juge mal les personnes qui se livrent à la prostitution. Viser les clients pourrait relever d'un certain jésuitisme théologico-politique : le sexe, l'argent, le mélange des deux... On peut douter de la sincérité des religieux et de la gauche. « Marchandisation du corps » : certains ont du mal à penser cette réalité : refuser la société marchande, chasser les marchands du temple... On entend parler d'esclavage : fantasmes de traite des blanches. L'analogie est valide pour la contrainte. Mais la différence avec l'esclavage est précisément que le client paye. On ne paye pas les esclaves. C'est une différence importante que personne ne semble avoir remarquée. Et on veut condamner le client ! Caroline Fourest admet la contradiction du refus de la marchandisation et de l'acceptation la GPA, dont elle se sortira (comme à son habitude) par une pirouette : « Comme si les services liés au corps ne pouvaient pas être monnayés sans porter atteinte à la dignité humaine ». Jésuite !

C'est pour cela que l'analogie de la drogue me paraît plus exacte (il est difficile de parler des méfaits de la mondialisation néo-libérale pour le plus vieux métier du monde). La prohibition des psychotropes vise la protection des drogués et on considère que les trafiquants sont responsables. On parle de s'attaquer aux « gros » trafiquants et on arrête les petits qui remplissent les prisons. On fait semblant d'ignorer que ce sont les consommateurs qui trafiquent pour se payer leur dose. La lutte contre la drogue n'est pas efficace, mais les politiques rechignent à la légaliser. Le discours contre le trafic peut être envisagé comme une application mécanique de la rhétorique contre le commerce propre à la gauche et au catholicisme. C'est un discours automatique qui tourne à vide. On peut craindre que combattre le « système prostitutionnel » ait la même efficacité que le combat contre le « système addictionnel ».

N'oublions pas que la prostitution concerne spécialement la sexualité. Ici, c'est un clivage traditionnel entre les religieux et la gauche, qui est plutôt favorable à la liberté (ou la libération) sexuelle. La gauche moraliste veut-elle dire qu'on n'achète pas les sentiments ? Ce n'est pas très matérialiste (ça ne tient pas compte des « conditions réelles »). Bref, les religieux et la gauche semblent considérer qu'on vend son âme dans la prostitution. La marchandisation du corps est acceptée pour le reste.

La question de la libre sexualité est importante. Elle explique l'alliance des religieux et de la gauche rigoriste. Car la réalité de la prostitution concerne aussi, voire surtout, l'industrie de la pornographie, condamnée au nom de la dégradation des moeurs. C'est sans doute ça la vérité des « mafias de l'Est ». L'idée que 80 % des prostituées dépendent d'un réseau signifierait plutôt qu'elles appartiennent au bizness du cul. Il faudrait étudier cette hypothèse plutôt que répéter des chiffres douteux. Cette activité est presque totalement légale. Pourquoi des mafias iraient-elles s'emmerder avec une traite des blanches alors qu'elles peuvent se remplir les poches légalement ? On sait que les truands organisés préfèrent les trafics les moins dangereux quand ils rapportent autant.

Ce point expliquerait la chronique incompréhensible de Brice Couturier sur France culture. Il prétend avoir discuté avec des personnes qu'il savait être des lobbyistes pour la légalisation de la prostitution. Bizarre. Normalement, les trafiquants ne sont pas intéressés par la légalisation. C'est la prohibition qui leur permet de gagner beaucoup d'argent. On pourrait même penser que ce sont les prohibitionnistes qui servent de lobbyistes aux trafiquants avec de gros moyens pour corrompre ceux qui votent les lois. Le raisonnement s'applique à d'autres domaines. Si la circulation était libre, il n'y aurait pas de passeurs d'immigrés clandestins. Comme on mélange un peu les deux, on voit ici que la notion de « traite d'êtres humains », qui joue sur l'analogie avec l'esclavage (alors que les mêmes se plaignent de la repentance), néglige que les esclaves ne payaient pas les passeurs pour aller travailler dans les champs de cannes à sucre des Amériques. La relation marchande est précisément ce qui permet l'abolition de l'esclavage. Nord libéral contre Sud esclavagiste.

Contrairement à l'idée de soumission, la prostitution a souvent incarné la liberté sexuelle, autant pour les femmes que pour les homosexuels, plus récemment. Dernièrement, en Arabie Saoudite les femmes libres qui ont manifesté pour avoir le droit de conduire des automobiles, ont été traitées de prostituées par un dignitaire musulman. C'était le cas en Occident, et en France, il y a quelques décennies (avec quelques restes). C'est bien le discours contre la prostitution qui tend à stigmatiser les prostitué(e)s. Cette stigmatisation était la norme. Ceux qui tenaient un discours inverse (Brassens, certains films...), même s'ils enjolivent la réalité, n'étaient pas ceux qui excluaient les prostituées de la société.

Le fond du problème est que le rôle de l'État est de codifier, pas d'interdire. Le meurtre et le vol sont bien interdits, mais l'interdiction ne prétend pas les supprimer. Le principe d'action analogue est bien de gêner leur exécution pour les diminuer. Mais ce n'est pas seulement parce que l'État l'interdit qu'on ne vole pas et qu'on ne tue pas. Le meurtre gratuit n'est pas autorisé non plus. L'analogie n'est pas valide parce que la prostitution n'appartient pas à la même catégorie. C'est là qu'intervient la question des pratiques sexuelles entre adultes consentants. On voit bien que ce n'est évidemment pas le cas du vol et du meurtre.

La liberté sexuelle prend souvent des formes qui jouent de la panoplie des prostituées. Madonna s'inspire du costume des strip-teaseuses de peep-show. La prostitution met en scène les fantasmes. La soumission est d'ailleurs un fantasme. Dans ce cas particulier, les clients des dominatrices ne cherchent pas à soumettre les femmes, mais à être soumis par elles. On n'est pas obligé de partager ces fantasmes, mais il ne faut pas se tromper dans l'analyse. La question de la sexualité n'est pas complètement réglée. C'est pour cette raison précise que la légitimité de l'État à s'immiscer dans la vie privée est discutable. Parler de liberté est maladroit. C'est moins une question de liberté que d'incertitude. On parle bien de la condition humaine ?

D'ailleurs, la volonté d'abolir la prostitution pourrait avoir une conséquence imprévue à l'encontre de la liberté des femmes (tout spécialement dans les pays où elle n'est pas acquise). La cause de la prostitution est bien la précarité, si on admet que les personnes qui le feraient par pur plaisir sont rares ou que cela relève du fantasme masculin. Il ne faut pas oublier d'où l'on vient : traditionnellement, l'adaptation à ces conditions précaires conduisait à faire des mariages arrangés, de convenance ou d'intérêt. La critique de cette vénalité socialement admise de la sexualité ne concerne pas seulement les prostituées. On ne va pas faire semblant de l'ignorer.

Si les prostitué(e)s n'ont pas le droit de facturer leurs services marchands, la rétribution pourrait avoir lieu en nature ou, plus exactement, en statut social, et revenir à la situation antérieure. On a vu réapparaître les concubines en Chine. Mais cela n'avait jamais vraiment cessé. La promotion canapé existe. Les prostitué(e)s pourraient se reconvertir dans les professions légales et généraliser cette pratique. La confusion s'installerait davantage en légitimant le harcèlement sexuel, qui repose justement sur l'absence de distinction des compétences et de la sexualité, toujours plus ou moins latente dans les relations humaines. Le sexe au travail est un marronnier journalistique. Miracle de la dialectique : la prostitution permet de distinguer celles ou ceux qui ne se prostituent pas (au moins littéralement). Rien que pour cela, les prostitué(e)s méritent la reconnaissance.

Jacques Bolo

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