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Histoire - Avril 2013

Michel Winock négationniste sur France culture

Résumé

Michel Winock est en train de se transformer en Max Gallo. Il veut peut-être entrer à l'Académie française ? L'histoire rend con.

Décidément, je fais bien d'écouter l'émission de Marc Voinchet, « Les Matins », sur France culture. Ça m'énerve pour la journée. Ça réveille. Sinon, on traîne sous la couette et on finit par arriver en retard au boulot.

Le 4 avril 2013, c'était le tour de l'historien Michel Winock. Ça avait pourtant bien commencé dans la première partie (que j'ai écoutée par la suite sur le site de France culture). Il avait confirmé, évidemment, la réalité historique de ce que je disais sur Plenel et son admiration de la « première Troisième République » et de sa presse, au cours de l'émission de la veille. Je renvoie à mon article « Affaire Cahuzac : Plenel n'a pas tout compris » pour se rappeler la corruption de la presse de l'époque et la nature de la politique.

Mais patatras ! Dans la seconde partie, vers 8 h 30, Michel Winock s'est fendu d'un réquisitoire contre le fait que le gouvernement Villepin n'ait pas célébré Austerlitz en 2005, « alors que l'Europe entière commémorait l'événement » (sans doute parce que quelques allumés en costumes s'amusent à jouer aux soldats de l'Empire). J'avais déjà parlé de ceux qui avaient cassé le coup éditorial des historiens, au moment de cette commémoration, en rappelant que Napoléon avait rétabli l'esclavage, « dans les colonies », insistera deux fois Michel Winock. Ça faisait tache. Les invités mentionneront suffisamment la baisse des chiffres des ventes de l'édition universitaire pour confirmer mon interprétation de l'époque. Les historiens ont été touchés là où ça fait mal : à la France et au portefeuille.

Dans son délire exclusivement anti-communautariste, Winock oublie aussi que Napoléon était un dictateur et un aventurier qui avait mis l'Europe à feu et à sang. On peut estimer que la France et le monde ont payé les conséquences des conquêtes napoléoniennes jusqu'à la Deuxième Guerre mondiale. Un historien comme Henri Guillemin aurait pu rectifier s'il avait été invité le lendemain, mais il est décédé en 1992, à l'âge raisonnable de 89 ans. On ne va pas le lui reprocher. Depuis, on n'entend plus trop de critiques sur Napoléon.

Que la mémoire nationale considère que la saga napoléonienne a grandi la France devrait être révisé sérieusement. J'ai envisagé que la confusion entre République et césarisme qu'on appelle « droite bonapartiste » soit l'explication de ce que Zeev Sternhell considère comme l'origine française du fascisme (et l'Empire français s'est poursuivi avec la colonisation). Si on y ajoute le racisme envers les « races inférieures », on pourrait expliquer ainsi le glissement des Noirs chez Napoléon aux juifs chez Drumont. La difficulté à le conceptualiser, pour un historien, est que Napoléon a conservé l'émancipation des juifs de la Révolution. Les historiens partent du principe empirique que les juifs et les Noirs, c'est pas pareil. Ce point est discutable, et je l'ai discuté dans l'article « Les bienfaits de la colonisation ».

Michel Winock se livre donc à un couplet sur le communautarisme et la mémoire accusatrice, contre la criminalisation de l'histoire. Il reviendra dessus à la fin de l'émission en regrettant encore la critique de la France esclavagiste et colonialiste. C'est pourtant bien un fait historique parfaitement sérieux, même s'il peut toujours y avoir des rancunes excessives, issues justement de modes historiennes (risque signalé par Renan). Il avait pourtant été question d'une certaine légitimité de l'émotion dans la première partie de l'émission. Winock regrette-t-il le grand « récit national » contre lequel on pouvait croire que sa génération universitaire nous avait vaccinés ?

Je suppose que Winock vise aussi Claude Ribbe, sans le citer. Cet auteur s'était justement fait connaître, en 2005, pour avoir rappelé, dans Le Crime de Napoléon (en faisant le parallèle avec le nazisme), un épisode de l'expédition de l'armée française pour rétablir l'esclavage en Haïti où des révoltés auraient été gazés, et les déportations et mauvais traitements qui ont suivi, en particulier contre Toussaint Louverture, que Napoléon a laissé mourir au Fort de Joux, dans le Doubs (merci Wikipédia). Je viens de constater que Claude Ribbe annonce, sur son site, la réédition de son livre.

Cette diatribe émotionnelle de Winock est totalement incompréhensible. Napoléon a bien fait ce qu'on lui reproche. On a parfaitement le droit de le lui reprocher. Le rétablissement de l'esclavage que la Révolution française venait d'abolir n'est quand même pas rien. Dire que c'était « l'esprit du temps » est une tautologie : tout ce qui arrive est forcément l'esprit du temps. Mais ce n'est pas celui que revendiquent la tradition française, et le fameux « récit national », à propos de cette époque. En ce qui concerne la nôtre, depuis la loi Taubira, l'esclavage historique est un crime contre l'humanité. Son occultation volontaire est du négationnisme. Accuser les victimes ou ceux qui s'en réclament est quelque chose qu'on ne se permettrait pas avec les juifs.

Ce point est important. Je considère que l'antisémitisme traditionnel, barresso-maurrassisme identitaire, ne pouvant plus reproduire son discours passé, l'a déplacé sur les musulmans ou les Noirs. Ses partisans ont contaminé le discours ambiant, en particulier sur France culture avec Alain Finkielkraut, et ils travestissent leur négationnisme visant les juifs par le rejet de la « repentance » envers la colonisation et l'esclavage, tout en se revendiquant du christianisme qui inclut pourtant explicitement cette repentance, comme j'ai déjà eu l'occasion de le rappeler dans l'article cité. Même si on peut admettre que la connotation existe, justement à cause de la tradition chrétienne, parler de ressentiment sur un ton accusatoire relève d'un nietzschéisme de bazar, hérité de Max Scheler, qui a fait le lit du nazisme.

Parler de la colonisation ou de l'esclavage, et de la responsabilité de ceux qui sont concernés, dont Napoléon, relève donc bien simplement de l'histoire. C'était justement un problème de l'histoire traditionnelle de gommer un peu trop les côtés peu reluisants des épisodes historiques nationaux et des grands hommes. On pouvait croire qu'on en était revenu. Ben, non ! Et l'autorité littéraire de Stendhal est la seule qu'invoque Michel Winock pour la défense de cette régression hagiographique. C'est un peu court sur le plan de la méthodologie historienne universitaire, même si Winock venait de se livrer à une apologie du roman pour comprendre l'histoire.

D'ailleurs, l'autre invité, Fabrice D'Almeida, manifestera son désaccord, « en tant qu'historien », comme le dira Marc Voinchet, trop poli pour être honnête, des fois qu'on considérerait que D'Almeida est un peu trop métissé pour ne pas être communautariste. Plutôt diplomate, D'Almeida recentrera assez bien le débat sur l'importance actuelle de l'histoire non-académique, de la mémoire, des vulgarisateurs ou du roman. C'est surtout un spécialiste de l'image. Mais il ne se mouillera pas trop sur l'esclavage (des fois que...), en se livrant à une apologie corporatiste de l'histoire universitaire. Il concédera une critique assez justifiée de la responsabilité des historiens qui ont abandonné le terrain dont ils déplorent d'avoir été exclus.

J'ai eu l'occasion de préciser ailleurs que ce problème est sans doute dû à l'obsession (récente) de la « reconnaissance par les pairs », concomitante avec le « publish or perish ». Quand on oublie le public, en le prenant explicitement pour des cons (la connotation historique du terme « pair » doit inciter les historiens à se prendre pour des aristocrates), il ne faut pas se plaindre ensuite. D'autant qu'il ne faut pas non plus exagérer le niveau d'opacité de l'histoire aux non-professionnels. Ce n'est pas de la physique quantique.

À l'écoute, je me suis aussi demandé si cet épisode lamentable ne concernait pas simplement les relations personnelles entre les deux invités, car D'Almeida à interrompu Winock à plusieurs reprises. Sous ses mondanités compassées, l'université est notoirement un panier de crabes. Mais cela me paraît plutôt concerner le fait que D'Almeida est un métis. Dans des cas de ce genre, le rappel insistant du communautarisme pourrait être une sorte d'intimidation voilée : « Attention à ce que tu vas dire, petit ! » lardée de paternalisme. Je me souviens d'un exemple de cet ordre, il y a quelques années, quand l'autre historien métis célèbre français, Pap Ndiaye, débutait. Sur une chaîne d'histoire du câble, à l'émission « Le journal de l'histoire » (il me semble), il était surveillé du coin de l'oeil par Pascal Ory, au cas où il aurait sombré dans le communautarisme débridé, spécialiste des Noirs américains qu'il était. J'étais mal à l'aise pour eux, et pour l'histoire, et pour le « récit national ».

On imagine ce qu'on dirait si on prétendait que les juifs ou les femmes ne peuvent pas parler de leur « communauté » sous peine de perte d'objectivité académique ! J'ai une interprétation de cet épisode. Comme l'histoire positiviste (objectivité) a laissé des traces déséquilibrées selon les groupes, je prétends que cette attitude envers les Noirs renvoie justement aux juifs ou aux femmes, implicitement, puisqu'on ne s'y risque pas explicitement, même quand cela devrait être le cas (parce que des fois...). Un petit défoulement fait du bien de temps en temps. Tiens, on devrait faire venir des Noirs plus souvent !

Brice Couturier en rajoutera une couche sur le communautarisme et D'Almeida lui rappellera que les associations qui s'en occupent ont effectivement enrichi le débat, y compris en permettant l'accès à de nouvelles sources ou archives, comme dans le cas de la Shoah. Couturier n'ouvrira plus sa grande gueule, sur ce coup.

Hors de l'interprétation que je propose, cette affaire serait absolument incompréhensible, puisque Michel Winock avait bien contribué à « la mémoire » de l'antisémitisme avec de nombreux livres :

Ça devait se vendre à l'époque. Je n'ai pas lu ces livres, mais je ne pense pas que la science historienne signifie que Winock légitime (par l'esprit du temps) ceux qui se sont rendus coupables de crimes. Il ne s'agit pas de refaire l'histoire. Mais s'il n'y a pas des « sens de l'histoire » (autre thème de discussion au cours de cette émission), on peut donc considérer ceux qui la font comme responsables de leurs actes. Peut-être à tort. Il faudrait en tirer les conséquences.

Ou peut-être simplement que la neutralité historique signifie-t-elle, comme dans le sketch de Patrick Timsit, qu'il y a 30 % de racistes, et que l'historien universitaire Michel Winock n'a pas les moyens de se priver de 30 % de son public. L'université va mal. Il faudrait vraiment augmenter les retraites des professeurs émérites.

Jacques Bolo

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