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Références / Philosophie / Société - Octobre 2012

« Germaniser la plaine »

Résumé

La civilisation et la culture sont perçues aujourd'hui selon la conception allemande du début du XXe siècle qui a produit le nazisme. Il ne faut pas s'étonner des conséquences.

On connaît la chanson revancharde et nostalgique de la perte de nos deux provinces, de la guerre de 1870 jusqu'à la fin de celle de 14-18 : « Alsace et Lorraine » (Paroles de Gaston Villemer et de Henri Nazet, Musique de Ben Tayoux). Le refrain dit ceci :

Vous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraine
Et, malgré vous, nous resterons Français
Vous avez pu germaniser la plaine
Mais notre cœur vous ne l'aurez jamais

Hélas, un centenaire plus tard, depuis les années 1970, la philosophie française a, elle aussi, perdu la guerre des idées. La germanisation de la philosophie est quasi totale. Elle correspond au néo-pétainisme identitaire qui règne en politique.

Je reparlerai de cette question que j'ai déjà évoquée dans de précédents articles, mais en attendant, j'ai trouvé par hasard un texte du professeur de sociologie Armand Cuvillier, un peu oublié de nos jours, dans son Traité de sociologie, Tome 2, ed. PUF, 1950, pp. 669-670. Il permet de comprendre un peu l'origine historique et sémantique de cette déchéance :

« § 191. La Civilisation : le terme de civilisation implique certains jugements de valeur. Mais il s'est produit une sorte d'inversion dans le sens de ces jugements. Au XVIIIe et au XIXe siècles, sous l'influence de la croyance au Progrès, plus tard des théories évolutionnistes aussi, c'était des jugements optimistes : « la Civilisation », c'était un ensemble de valeurs, c'était ce vers quoi tendait le Progrès. En particulier, bien qu'en général on y fit entrer surtout la notion d'une amélioration sociale et morale, on y incluait aussi les inventions techniques dont le développement était considéré comme un bienfait. La civilisation consistait, comme disait Condorcet, à faire « disparaître la guerre et les conquêtes, comme l'esclavage et la misère » ou, comme dit plus, tard Guizot, à « étendre sur le monde le glorieux empire de la raison » (cités par L. Febvre, mi, 55 et 43).
« Il semble que ce soit, en grande partie, sous l'influence du romantisme allemand que le sens du terme [civilisation] se soit renversé et ait pris parfois une nuance presque péjorative par opposition au terme de culture. En Allemagne, le mot Kultur avait eu d'abord, chez les classiques, à peu près le même sens que notre mot civilisation (voir Tonnelat, in mi, 61). La Kultur, c'était notamment le progrès des « lumières », et ce sens est très net dans l'expression Kulturkampf. Mais, chez les romantiques, le terme, sans perdre tout à fait ce sens, est désormais associé à l'idée de nation et à celle d'État : « Les romantiques en viennent à se forger la conception d'une culture-type, qui sera d'autant plus exemplaire, d'autant plus propre à servir de modèle aux autres cultures nationales. Qu'elle sera plus fortement étayée par la puissance de l'État et celle de la religion » (mi, 71). C'est ainsi sans doute que, par un renversement total, s'instaure l'opposition entre la Kultur conçue comme l'expression de l'âme profonde de la communauté, et la Zivilisation, issue de la science et qui se manifeste surtout par les progrès de la technique et du machinisme (voir § 19,  h). E. Vermeil, a montré comment cette opposition s'esquisse chez Rathenau (ms, 44), s'affirme chez Keyserling avec l'apologie de l'Orient (ms, 48), s'explicite enfin chez Thomas Mann, pour qui « culture équivaut à la vraie spiritualité, tandis que civilisation veut dire mécanisation » (ma, 51). Elle aboutit chez Spengler à la classification des cultures selon qu'elles incarnent la vie cosmique et spontanée ou bien la vie consciente et réfléchie (ms, 08). Nul doute qu'il n'y ait là une manifestation de cet « anti-intellectualisme de principe » qui, selon E. Vermeil, (ins,  53,  346), est si profond dans la pensée allemande. On le retrouve, sous une forme très voisine dans la distinction établie par Tönnies entre Communauté et Société. »

L'adoption du romantisme philosophique heideggérien obsédé par la langue comme essence de la culture (sans doute avec la complicité de l'épisode freudien) me paraît être la cause de cette Pensée-Finkielkraut qui est la doxa des intellectuels français contemporains.

L'erreur, que j'ai déjà traitée à propos de Claude Lévi-Strauss, résulte de l'incompétence à intégrer la dimension individuelle de l'appropriation de la culture. Ceux qui, comme Richard Millet, poussent cet égarement jusqu'à son terme sont les recalés de cette progression cognitive. Leur excuse est la confusion qui règne dans le monde intellectuel. On n'enseigne plus les bases dans des manuels, comme on le faisait au temps de Cuvillier.

Le nazisme a aussi prouvé que les bons comportements ne dépendaient pas seulement de la capacité à produire des raisonnements, et qu'on rencontre partout de mauvais comportements, comme on rencontre partout de mauvais raisonnements. Le mysticisme romantique revendiqué a pour conséquence un manque d'intelligibilité qui produit un nietzschéisme de bazar à la Scheler, dont on semble reproduire les errements aujourd'hui. Les mêmes causes produisent les mêmes effets.

Jacques Bolo

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