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Société / Relativisme - Septembre 2011

Interculturel contre racisme

Résumé

Le populisme identitaire correspond à une incompétence à traiter la diversité culturelle qu'il commence paradoxalement à intégrer. Il reproduit d'ailleurs les insuffisances de l'ethnologie culturaliste. Ce genre de comportement se manifeste tout particulièrement par le purisme linguistique, ethnocentrique ou exocentrique. La solution peut consister dans la création d'une grammaire interculturelle.

On assiste à une recrudescence de réactions xénophobes qui se sont manifestées de façon extrême par le massacre d'Oslo de juillet 2011. Mais ce n'était là que la version appliquée d'opinions dont Internet a le mérite de nous donner à voir les très nombreuses manifestations. On pourrait penser qu'il vaut mieux que ces idées restent cachées. Mais il est préférable de ne pas se faire d'illusion sur autrui. Ces idées ne sont que la version populaire de celles qui se manifestent de façon autorisée chez une élite qui se revendique précisément du populisme (comme Max Gallo dont j'ai parlé le mois dernier).

J'ai déjà eu l'occasion de souligner que la véritable légitimité relevait plutôt de la compétence. De ce point de vue, que l'élite se revendique du peuple peut déjà soulever le scepticisme. L'erreur provient du fait qu'on semble croire que ceux qui s'expriment, dans le peuple, ne sont pas aussi des agents d'influence, à leur niveau. Cela revient simplement à justifier les idées des uns par le statut de ceux qui partagent les mêmes idées. On confond le statut (peuple/élite) avec la qualité des idées elles-mêmes (vrai/faux).

Le véritable problème est plutôt la compétence commune à maîtriser le domaine de l'interculturel. Cette compétence est généralement nulle. Le racisme traditionnel se fonde sur la négation des autres cultures comme telles. Cette question est ambiguë. On cite généralement le fait que la Grèce antique considérait comme « barbares » les autres cultures. Il est douteux que les Grecs anciens n'aient pas reconnu la grandeur de la civilisation perse ou égyptienne, entre autres. Il en est de même aujourd'hui. Tout le monde sait que la Chine, l'Inde, l'Amérique inca ou aztèque sont aussi de grandes civilisations. J'ai considéré ailleurs qu'on associe surtout cette grandeur à l'importance des vestiges en pierre. L'ignorance du fait que des civilisations plus petites ou sans écriture sont aussi des cultures tout aussi valides renvoie donc bien, des Grecs à aujourd'hui, à l'incompétence ethnocentrique.

Ce mépris culturel se manifeste, depuis la Grèce antique, par la barrière des langues qui semble renvoyer l'autre à l'animalité. Concrètement, quand on ignore une langue, on a l'impression qu'il s'agit de bruit. Mais personne ne peut soutenir sérieusement que ses locuteurs ne produisent pas du sens. Celui qui dirait cela aujourd'hui serait considéré comme un imbécile. (J'ai déjà signalé (note 122) que « la chanteuse Laurie Anderson avait déclaré que les Japonais communiquent par télépathie, et émettent n'importe quel son. On espère qu'il s'agit d'une licence artistique. ») Je prétends que c'est ce genre de stupidité qui se produit, de façon résiduelle, dans le racisme actuel. Le fait que cela soit démenti explicitement par les personnes concernées est justement le véritable problème, qui est perçu, mais pas intégré dans le raisonnement (d'où l'incompétence). L'idée qui sous-tend cette erreur est celle de l'intraduisibilité, de l'identitarisme, de l'« incommensurabilité » culturelle, etc.

Le racisme raisonneur se sort de l'impossibilité actuelle à contester la pluralité des cultures, qu'il a intégrées aujourd'hui, par l'argument du « chacun chez soi ». Cela renvoie soit à l'ignorance assumée, soit à la négation des échanges collectifs et individuels qui ont toujours été à l'origine des cultures. Ils se produisent quand ils se produisent, pas quand on le veut bien ou quand on y est préparé. D'un point de vue historique, les cultures ne constituent justement qu'un état transitoire (comme on parle d'« états de langue »), qui correspond à leur capacité d'assimilation de la réalité matérielle et humaine universelle. Le Japon est un exemple notoire d'appropriation culturelle du monde moderne extérieur après Meiji.

Les cultures constituent aussi surtout une sorte d'illusion du collectif par l'oubli de l'individuel. Cela concerne plus spécialement la compétence du sujet lui-même, qui projette éventuellement sur sa culture l'incapacité d'assimilation qui est la sienne. J'ai considéré cette négligence de l'individuel comme la solution au problème posé par Lévi-Strauss quand il traite de la question du racisme dans son livre Race et Histoire. Pour comprendre le mécanisme individuel par opposition à l'aspect fusionnel de la langue ou de la culture j'ai dit que : « Ce qui caractérise la langue, comme la culture, réside bel et bien dans les capacités d'appropriation des locuteurs individuels, tant dans leur transmission que dans l'innovation ». Cela concerne autant la culture occidentale que les autres cultures.

La question de la reconnaissance de la dignité des autres cultures est simplement fondée sur la connaissance. En général, on caractérise l'ignorance par l'existence de stéréotypes. C'est faux. Ils constituent une connaissance minimale par laquelle il a bien fallu bien passer, spécialement dans les temps anciens. Il est strictement absurde d'exiger une connaissance contemporaine ou spécialisée de la part des anciens ou des ignorants, et nous le sommes tous de la quasi-totalité des langues, et d'une bonne partie des cultures (y compris la nôtre). Il faut savoir, et se rappeler, que la connaissance du réel procède par sondage à partir de l'expérience empirique ou des échanges. On combat donc cette ignorance des cultures par la diffusion de connaissances meilleures, forcément générales, car on ne peut pas entrer dans tous les détails, et la spécialisation implique forcément d'autres lacunes. Ces connaissances sont quand même plus disponibles aujourd'hui. Il suffit de faire le travail. Mais un humanisme a priori n'est pas suffisant, et une connaissance absolue est impossible.

Certains néo-racistes se donnent souvent la peine de s'intéresser aux cultures qu'ils rejettent pour marquer les différences. Leur schéma identitaire correspond bien à celui de Lévi-Strauss, dans la nécessité de conserver les différences. J'ai déjà mentionné dans le commentaire de son livre que le structuralisme de Lévi-Strauss donne un argument logiciste. Il parle de (je me cite) :

« la nécessité de 'préservation de l'originalité des cultures' (en admettant au mieux des coalitions). Les possibilités de convergence culturelle, qui ont toujours eu lieu de toute façon, sont ainsi admises, mais selon la nécessité un peu trop formaliste (structuralisme oblige) d'un maintien des termes d'une combinatoire. Tout simplement parce qu'il faut conserver plusieurs cultures pour pouvoir obtenir des combinaisons. On s'en serait douté. »

Le culturalisme identitaire est justement une scolastique de ce genre qui confond essentialisme (raciste) et formalisation (structuralisme). Le structuralisme ne s'en sort guère mieux sur le plan formel que la philosophie classique qui se perd dans le sens de l'être. Au final, ce sont seulement les intentions initiales qui distinguent les antiracistes des racistes. On pourrait dire que comme au Moyen-âge, la question de l'opposition de la raison et de la foi est tranchée par la foi tant qu'on n'a pas trouvé la raison : racistes et antiracistes s'envoient des arguments à la figure, mais restent sur leurs positions intimes.

L'erreur essentialiste consiste à voir les différences en minimisant les ressemblances ou les équivalences : le blé et le riz sont différents ; ils peuvent avoir des usages symboliques particuliers ; mais ils ont la même fonction. Comme je le disais encore :

« bizarrement, pour Lévi-Strauss, l'universalité humaine paraît réduite à la banalité dans la mesure où : « ...[ces valeurs] sont approximativement les mêmes pour tous les hommes : car tous les hommes sans exception possèdent un langage, des techniques, un art, des connaissances de type scientifique, des croyances religieuses, une organisation sociale, économique et politique » (Race et Histoire). ».

Alors même que le structuralisme se fonde sur l'analyse linguistique comparative qui permet de définir une grammaire des langues, Lévi-Strauss néglige la question d'une « grammaire universelle » dont traite l'autre structuraliste qu'est Chomsky – maladroitement, il est vrai, puisqu'on lui a un peu reproché de généraliser à partir de l'anglais (sans doute parce qu'il fait l'impasse sur le comparatisme).

Cette approche en terme de compétences individuelles différentes permet de comprendre l'erreur qui consiste, comme on le voit fréquemment, à se réfugier dans l'éloge et l'illustration identitariste de sa propre langue. C'est particulièrement ridicule pour le français qui est notoirement un patois du bas latin mal parlé par des Germains, et mâtiné de nombreux emprunts (arabe compris, comme on le sait), en attendant l'anglicisation universelle actuelle.

On peut comprendre le problème interculturel comme une confrontation, dans le domaine des cultures, aux classiques problèmes théoriques de la traduction. La position actuelle de la philosophie dominée par la phénoménologie, dans la tradition allemande, issue de Herder et de Humbolt choisit l'« incommensurabilité » linguistique et culturelle. C'est une façon un peu compliquée de dire qu'on ne peut pas comprendre autrui. Pour vérification, on peut noter l'erreur qui consiste ici à supposer qu'on peut davantage comprendre ses compatriotes ou classiquement, les femmes pour les hommes, les enfants pour les adultes, ou n'importe qui. Outre le fait que l'illusion repose bien sur une langue partagée, la question des compétences relationnelle de l'individu est bien la clé.

J'ai déjà mentionné l'imbécillité actuelle qui consiste à trouver comme solution de conserver la langue originale comme garantie de compréhension. Même Emmanuel Faye a choisi de conserver le terme original quand il a stigmatisé l'usage heideggérien systématique de « völkisch » dont les contemporains savaient bien qu'il signifiait « racial » pour les nazis. C'est tout le fond de l'illusion de la compréhension culturelle. Elle se réduit au pittoresque littéraire de « faire médiéval », que mentionne Umberto Eco dans l'introduction du Nom de la rose. Évidemment, la question de la conservation de l'original se pose plus concrètement quand il s'agit d'une pratique matérielle. Le néo-racisme érudit résout donc le problème en considérant que toutes les pratiques sont différentes, et que les cultures différentes sont donc intraduisibles.

Concrètement, dans une traduction, on peut conserver quelques termes, quand ils sont connus de la plupart, comme « hara-kiri », parce qu'on les comprend, et qu'on sait qu'il s'agit d'un suicide (même si on ne connaît pas le détail du rituel). Certains mots sont acclimatés (« tabou »), souvent dans des usages particuliers, ainsi que les emprunts pour des termes techniques (« algèbre »). Je ne vais pas citer tous les termes étrangers en français, ils le sont tous. Mais la question se pose aussi sur les autres différences linguistiques, du fait que la traduction ne se réduit pas au mot à mot. Cela donne de nombreux délires essentialistes de la part des héritiers de Herder, qui fusionnent toutes les questions que pose la traduction culturelle, au lieu de les traiter une par une.

Un cas intéressant m'avait été posé, à l'époque où je donnais des cours de français langue étrangère, par une étudiante yougoslave (avant l'éclatement identitariste du pays). Elle me demanda si, dans les bandes dessinées françaises, pour décrire le fait de pousser un soupir, on utilisait le terme « Soupir » lui-même, comme dans les bandes dessinées américaines. On voit que cela revient à écrire « Douleur ! » pour « Aie ! ». Dans le cas français, on utilise des onomatopées. Le problème théorique est ici le manque, en français, de nom pour désigner le mécanisme pour le cas du terme descriptif, puisque ce n'est pas l'usage. Je ne connais pas (connaissance individuelle) le terme s'il existe, alors que je connais bien « onomatopée », puisque j'ai consommé longtemps des bandes dessinées. Je pourrais me renseigner, mais mon but est ici de décrire mon état de connaissance, empiriquement limité.

Cette terminologie interculturelle, sorte de « grammaire universelle », éventuellement présente dans la langue où l'usage existe déjà comme l'anglais, ou à créer par comparaison ou emprunt, constitue le moyen conceptuel du dialogue interculturel. On parle de « métalangage », qui ne signifie pas « au-delà du langage », comme le croit la philosophie mal détachée de la théologie, mais simplement « terminologie linguistique » : le mot « mot » sert à parler des mots. Ce métalangage n'est pas forcément autochtone ou incontestable. La grammaire française traditionnelle avait emprunté les catégories du latin qui ne s'appliquaient d'ailleurs pas forcément au français. L'ethnocentrisme était plutôt, en l'occurrence, un « exocentrisme » scolastique, qui a pu modifier la langue en retour.

Dans la question interculturelle, le problème est de posséder les outils cognitifs pour comprendre autrui, et soi-même en retour, comme commensurable. C'est ce que devait permettre, normalement, le structuralisme. Comme je n'essentialise pas les racistes, je me dis qu'ils manquent de ces catégories qui permettent de comprendre les autres comme participants de ce genre de grammaire universelle. Leur erreur est classiquement ethnocentrique qui veut comprendre les autres avec les seules catégories de sa propre culture (langue, religion, art, politique, etc) en les croyant universelles. On voit que l'erreur peut être aussi exocentrique en utilisant seulement les catégories indigènes, comme le font les ethnologues. Leur excuse, aux uns et aux autres, est que ces catégories universelles n'existent pas souvent et qu'il faut les créer. On peut évidemment considérer toutes les catégories comme a priori universelles, si on postule la traductibilité.

Nous avons vu aussi les problèmes mentionnés pour le latin, pour Chomsky ou pour Lévi-Strauss, qui concernent des erreurs de la part d'autorités incontestées. C'est justement ça le problème. Ne pas tester impartialement la validité de toutes les théories produit le dogmatisme et le conformisme. Au final, il en résulte une illégitimité de ces autorités elles-mêmes. Ainsi, les néo-racistes contestent les bisounours et les intellos en général pour leur préférer d'autres intellos plus anciens aux erreurs encore plus avérées.

Notre époque, depuis déjà un moment, correspond à la mise en présence de la diversité culturelle. C'était toujours déjà le cas à échelle réduite et de façon aussi dérangeante pour l'époque. Le travail interculturel a été entamé par les ethnologues qui ont souvent oublié en chemin le sens de leur mission, en sombrant dans le culturalisme. On peut même considérer parfois que l'exaspération des différences culturelles est une des conséquences de l'ethnologie ou de l'orientalisme, malgré leurs bonnes intentions.

Mais l'ignorance n'est pas la solution. Le problème est toujours la difficulté théorique à intégrer des connaissances incomplètes. Une théorie ne remplace pas une ignorance idéalisée en intuition directe de la mystique culturelle, mais presque toujours une théorie précédente. Tous les débats sont intellectuels. Le défaut des intellectuels provient de leur négation de l'empirisme, celui des populistes de leur négation de la nature intellectuelle de leurs conceptions.

Dans le domaine interculturel, la solution est dans la poursuite des travaux de construction d'une grammaire conceptuelle universelle. C'est le propre de la science de nommer les choses. Les mots n'existent pas toujours, même quand les pratiques réelles existent. Ceux qui travaillent sur ces questions ont le mérite d'essayer de dépasser l'ethnocentrisme. Mais ils ont tendance à perdre de vue l'universel au passage. La difficulté est d'élaborer une grille de lecture universelle sans nier les différences. Personne n'a dit que c'était facile.

Jacques Bolo

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