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Méthodologie / Conneries - Octobre 2010

Chomsky et les négationnistes

Liberté d'expression

Un certain Vincent Reynouard est actuellement en prison en France pour négationnisme. Certains intellectuels ont lancé une pétition pour abroger la loi Gayssot qui sanctionne les propos racistes et ils ont reçu le soutien de Chomsky qui considère cette loi comme « complètement illégitime et en contradiction avec les principes d'une société libre, tels qu'ils ont été compris depuis les Lumières ». On sait que Chomsky avait déjà été compromis, aux yeux de certains, par un texte de soutien à la liberté d'expression qui avait été utilisé en préface d'un livre de Faurisson.

Les accusateurs de Chomsky, et ceux qui se réjouissent qu'il tombe encore dans ce genre de piège, ne résolvent pas davantage le problème que lui. Leur désaccord montre précisément qu'il existe deux approches irréconciliables en ce qui concerne la liberté d'expression. On le savait. Il en découle au passage que les fameuses « valeurs occidentales » ne sont donc pas communes à l'Occident. Il existe pour cette question une approche américaine et une approche européenne. Et on constate que Chomsky, malgré sa réputation et son discours anti-impérialiste, est un défenseur de l'idéologie américaine.

La position américaine a un fondement logique. Pour pouvoir juger d'une opinion, il faut bien qu'elle puisse s'exprimer librement. Mais cette conception a une limite. Une fois exprimée, une opinion peut bien être jugée et condamnée. Sinon cela revient à considérer que toutes les opinions se valent, ce qui n'est certainement pas le fondement de la référence aux Lumières. Une équivalence d'une opinion et de l'opinion contraire est d'ailleurs logiquement contradictoire. L'équivalence concerne le droit formel à l'expression, pas le contenu.

D'ailleurs, la référence aux Lumières est à double tranchant. Le fameux petit texte de Kant, Qu'est-ce que les Lumières, argumentait assez médiocrement pour la liberté d'opinion tout en exigeant à se soumettre à l'arbitraire d'État, prussien dans son cas. Son argument, on doit être libre de penser, mais il faut obéir, montrait plutôt la limite de la liberté de penser dans une dictature. Cette référence ne résout donc rien. Le laborieux sermon kantien pouvant être considéré plutôt comme trop prudent pour être honnête.

L'autre versant des Lumières a été exprimé de façon radicale par Saint-Just, au cours de la Révolution française : « pas de liberté pour les ennemis de la liberté ». On peut aussi parler de dictature durant de la Terreur. Mais il y a aussi une logique à ne pas accorder de liberté aux ennemis de la liberté. Car on ne peut pas se revendiquer d'une liberté que l'on refuse à d'autres par principe. C'est d'un formalisme adolescent (ou américain) de souligner la contradiction des uns (ceux qui limitent la liberté) sans voir celle des autres (les ennemis de la liberté qui la réclament).

Face au formalisme américain, la position européenne est plus circonstancielle et pragmatique, contrairement à la réputation inverse de ces deux continents. La position européenne ne prétend pas définir des principes abstraits qui s'imposent de façon transcendante, mais assume les principes qu'elle définit et dont elle fixe les limites. Ces limites sont discutables, mais cela fait partie de la logique perfectible du système.

Il est donc parfaitement admissible d'interdire l'expression d'une opinion spécifique. Cela ne revient pas à interdire de dire que la Terre est plate. Ce qui est aujourd'hui une hypothèse abstraite (en Europe, mais pas en Amérique). Cela revient plutôt concrètement à interdire d'enseigner que la Terre est plate. Si toutes les opinions sont légitimes, il est donc possible, voire nécessaire, de les enseigner. On sait que cette question spécifique se pose aux États-Unis. Pour justifier l'illégitimité de l'enseignement, il faut bien une loi qui définit ce qui est donc bien une vérité officielle. C'est dire le contraire qui est illogique ou hypocrite.

La question n'est donc pas de savoir si les négationnistes ont le droit de penser ce qu'ils veulent sur l'histoire. Ils ne revendiquent d'ailleurs pas une liberté formelle (ils sont notoirement des fascistes ennemis de la liberté). Ils prétendent bel et bien que le négationnisme est la vérité historique et que c'est cela qu'il faudrait enseigner. Quand un négationniste est professeur d'histoire ou simplement un parent, il prétend avoir le droit d'enseigner le négationnisme (au nom de la liberté pédagogique). Il faudrait donc disposer de manuels d'histoire négationniste reconnus par l'État. La question se pose donc bien de savoir s'il faut enseigner le négationnisme, de la même manière que la question se pose de savoir, en Amérique, s'il faut enseigner le créationnisme. Dire qu'il faut enseigner l'un ou l'autre, ou ni l'un, ni l'autre, revient bien à définir un programme officiel.

Légitimité académique

Parler de « recherche historique approfondie et indépendante sur la question de l'holocauste » à propos du négationnisme, comme l'a fait Chomsky dans la première affaire Faurisson, concerne un biais classique des universitaires (outre la langue de bois académique). Beaucoup de thèses, sur des sujets beaucoup moins répugnants, n'en sont pas moins des conneries aussi risibles et néanmoins gratifiées du titre de docteur, y compris quand le jury démolit le candidat et ne délibère que pour savoir s'il sera accordé la mention « honorable » (qui signifie médiocre), « très honorable » (qui signifie passable à bon), ou très honorable avec félicitations du jury (qui signifie bon à très bon, mais aussi plus simplement « dans l'air du temps » et « conforme aux lubies du directeur de thèse que ses collègues ne vont pas contredire, ça ne se fait pas »).

Cette seule indifférenciation de l'« honorabilité » manifeste la problématique essentiellement mondaine et polie de la « reconnaissance par les pairs ». La véritable question concerne le galvaudage des titres universitaires qui ne veulent plus rien dire depuis que l'enseignement n'est plus réservé à une élite. Ils signifiaient simplement qu'on faisait partie de cette toute petite élite [1]. Les diplômes constituaient des titres (ancien sens de « diplômes » ) de noblesse républicaine. Cela marchait tant qu'il n'y avait que peu de diplômés, et surtout peu de diplômés qui n'appartenaient pas déjà à l'élite. À l'époque, on pouvait supporter quelques pauvres méritants et quelques brebis galeuses dans les rangs des enseignants. La véritable différence est que les parents sont aujourd'hui éduqués et qu'ils peuvent contrôler les enseignements.

Liberté et vérité

La question du contrôle démocratique du contenu de l'enseignement se pose donc. Mais c'est une autre question que celle de contrôler ce qui est accessible aux adultes. On constate cependant que certains adultes ont quand même la prétention d'imposer leur idéologie aux enfants « au nom de la liberté ». Cela ne justifie pas forcément d'imposer une vérité officielle aux adultes, mais il n'en découle pas pour autant que toute idéologie particulière devienne une vérité. C'est particulièrement vrai pour les ennemis de la liberté qui combattent précisément le relativisme. La question se pose du critère de la vérité, et la tradition en la matière consiste quand même à la contrôler par la discussion et par la loi, et la référence au système scolaire. Le système est imparfait et discutable, mais il n'y a pas trop d'autre solution.

Le formalisme américain consiste à dire que si on commence à interdire le négationnisme, on peut interdire n'importe quoi. Outre le fait qu'on peut déjà interdire n'importe quoi, le problème est plutôt que cela suppose une règle universelle là où il n'y a que du coup par coup. La véritable question logique est simplement de savoir s'il existe des principes qui permettent a priori de trancher de tous les cas qui se présenteront à l'avenir. On reconnaît au passage la conception générative de Chomsky. Il est normal qu'il défende cette position. Mais même la grammaticalité se juge par l'usage. Le vrai critère est empirique.

Comme pour le cas où Kant propose de dénoncer les résistants à la police dans le but de ne jamais mentir, on peut considérer plutôt que l'exemple caricatural d'exiger la liberté pour le négationnisme montre empiriquement les limites du formalisme (sur le principe d'une démonstration par l'absurde). Comme la notion de « limite » est également kantienne, on peut envisager la possibilité que Kant soit un petit plaisantin qui nous a laissé la liberté de penser que son formalisme aussi avait des limites. On sait que l'humour est un moyen de résistance dans les dictatures. J'ai déjà eu l'occasion aussi d'élucider un cas centenaire d'humour académique dans « l'affaire Renan ». Encore faut-il être capable de le décoder ! La plaisanterie kantienne aura duré deux siècles contre un seul pour celle de Renan.

Jacques Bolo

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Notes

1. Le nombre de bacheliers était de 1% en 1900, 4% en 1930, 10% en 1950, 20 % en 1980, 66% en 2000 (en pourcentage de la classe d'âge, le taux de réussite à l'examen est toujours autour de 70%-80%). Ce n'est pas que les étudiants étaient meilleurs en 1900, c'est que le peuple était quasi analphabète. Le problème n'est donc pas que le niveau baisse, mais que l'écart diminue. [Retour]

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