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Économie - Novembre 2008

Une crise économique... comme en vrai

Pas de quoi piquer une crise

Contrairement à ce qu'on entend, la prétendue crise actuelle est la preuve que le capitalisme marche bien. Si on parle d'éclatement de la bulle de l'immobilier et des subprimes, qu'est-ce qu'on aurait voulu ? Que les arbres montent jusqu'au ciel ? La Bourse, ça monte et ça descend. Et quand ça monte beaucoup, ça peut aussi descendre beaucoup. Tant que ça montait, les banquiers pouvaient frimer, les idéologues libéraux pouvaient dire que le capitalisme marchait. Le jour où ça baisse, les idéologues marxistes nous disent que le capitalisme ne marche pas. C'est de bonne guerre. Mais c'est de la politique politicienne dans les deux cas. Si la Bourse, ça monte et ça descend, quand ça monte, ça marche, et quand ça descend, ça marche aussi. Les idéologues marxistes sont aussi cons que les idéologues libéraux. C'est normal : « idéologue », c'est une façon polie de dire « con ». L'existence de cons ne concerne ni le libéralisme, ni le marxisme comme théories politiques ou économiques. La connerie, c'est génétique. Le problème est plutôt que les journalistes leur donnent la parole entre deux vidéos-gags ou deux petites phrases, dont le but affirmé est au moins de nous faire rire (voir « Politique spectacle »).

Subprimes et autres créances pourries

Il faut savoir se limiter. Cette fois, la crise vient des subprimes, c'est-à-dire de crédits immobiliers accordés sans souci de garanties, et transformés en créances papier revendues entre banques. Le biais du système n'était pas vraiment que ces créances étaient pourries par nature. Si un débiteur ne peut pas payer, le bien immobilier peut toujours servir de garantie. Même le fait qu'on accorde en plus un crédit relais (pour remplacer l'apport personnel) à un client peu solvable n'est pas vraiment un problème non plus. Il reste débiteur et peut toujours rééchelonner son remboursement. S'il se met en faillite personnelle, c'est l'assurance qui prend le relais. Et si trop de contrats sont défaillants, les réassureurs prennent le relais. C'est cela le système. Dans le pire des cas, la perte ne devrait être que marginale, égale aux frais. C'est la bulle qui est le seul problème.

La question n'est pas de savoir si des pauvres, acheteurs de biens immobiliers, vont se retrouver à la rue pendant que les banquiers se remplissent les poches. Spécialement aux États-Unis où la mobilité n'est pas un problème comme en Europe. Si quelqu'un a acheté une maison au-dessus de ses moyens, il peut toujours revendre la première, et en racheter une autre plus petite, ou passer en location.

Les cas dramatiques concernent simplement ceux qui subissent à la fois ce problème et des problèmes personnels (divorce, perte d'emploi, etc.). Mais c'est toujours le cas. Il ne s'agit pas ici de crise systémique, mais de crise personnelle. Parler de sauver les banquiers et oublier les pauvres (ou inversement) n'a pas des sens. Puisque précisément, les pauvres sont ici dans la même situation que les banquiers. Ils ont été imprudents et risquent gros. Le fait est que le fait que les pauvres se trouvent à la rue (dans de rares cas) est moins grave que si tout le système bancaire s'effondre, mais il n'y a pas de raison que le système bancaire s'effondre sur cette seule base. Puisque la baisse fait aussi partie du système. Les banquiers l'avaient oublié. Il ne s'agit pas de leur donner raison.

Responsabilisation

La véritable question est donc de savoir si on a respecté le système. Dans le cas contraire, il ne s'agit pas d'une crise systémique, mais d'une fraude. Et dans ce cas, le système comprend aussi la possibilité de condamnations judiciaires. On peut sanctionner les emprunteurs qui ont fait de fausses déclarations, les vendeurs de prêts qui ont démarché des gens insolvables pour toucher des commissions, les banques qui court-circuitent les contrôles, les agences de notation qui ont évalué les créances de façon fautive. On doit d'ailleurs probablement sanctionner aussi les hommes politiques qui ont laissé faire. Dans l'affaire Kerviel, le trader qui a fait perdre cinq milliards d'euros à la Société générale, on peut toujours dire que le système est responsable, mais il y a eu des actes illégaux de commis. Passer tout de suite à une incrimination du système avant d'examiner ces éléments est une erreur classique des intellectuels qui généralisent un peu rapidement.

La véritable cause de cette crise spécifique concerne-t-elle les taux excessifs des prêts immobiliers ? Il suffit d'abaisser le taux d'usure. Personne ne peut rembourser des taux variables qui augmentent indéfiniment. Les acheteurs ne sont pas insolvables par nature : un taux est toujours relatif. Sur ce point précis, il suffit de racheter le crédit et le rééchelonner à un taux fixe et raisonnable pour sauver le système.

Car si les banquiers et les traders, comme cela semble avoir été le cas, veulent croire que le taux de rendement peut augmenter sans cesse, on comprend que les marxistes disent que la finance est déconnectée de l'économie réelle. Mais il n'en découle pas que Marx a raison de parler de « baisse tendancielle du taux de profit ». Il en résulte simplement qu'il n'existe pas une « hausse infinie du taux de profit ». Une connerie dans un sens ne justifie pas une connerie dans l'autre (et réciproquement). La réalité est donc simplement que le taux de profit financier tend vers l'augmentation du taux productivité réel, après les variations à la hausse ou à la baisse. Et la correction, chaque fois que ce n'est pas le cas, fait partie du système.

Le rêve d'exiger des taux de rendement de 15% correspondait simplement à une sorte de vision normative d'alignement sur les meilleurs rendements. Comme, évidemment, le rendement moyen ne peut pas être le rendement maximal, le travail des gestionnaires, ces vingt dernières années, a consisté le plus souvent à faire plaisir à la Bourse en s'alignant sur les modes de gestion : restructurations, fusions-acquisition, retour au coeur de métier (après une diversification !), nouveaux produits tous les six mois, etc. En termes financiers, cela revenait à truquer les comptes en organisant de fausses rumeurs et une expansion artificielle par des rachats « pour devenir le leader du marché ». En terme juridique, il s'agit bien d'une fraude, sur le principe des abus de bien sociaux, masqué par un discours aguicheur (comme toutes les escroqueries, évidemment). Le but final était de s'octroyer des bonus (comme Kerviel).

On peut d'ailleurs constater que parler de crise relève d'une sorte d'idéologie socialiste qui aurait pris possession des libéraux. On ironise souvent cyniquement sur le fait de « privatiser les profits et de socialiser les pertes ». Mais ce qu'on trouve comme solution, c'est surtout le fait d'accuser le système et de considérer les délinquants comme irresponsables. En somme : « c'est la faute à la société ». Si on ajoute le coup du « retour en force de l'État », on comprend que la gauche se fasse abuser par la droite. Mais le problème est l'impunité. Depuis quand rétablit-on l'autorité sans aucune sanction ?

Pas de panique

La solution pour faire avaler la pilule consiste à prétendre à un risque d'effondrement global du système. Mais ce risque est-il réel ? Apparemment, l'administration Bush semble le croire plus réel que le réchauffement climatique. Cela devrait nous inciter à la prudence, sinon au scepticisme.

Dire qu'il faut « changer de système », « faire éclater le système » (ou le « laisser éclater »), ou même « sauver le système », n'a pas de sens. Les marxistes diraient qu'il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain. Et dire « réinventer le système » reviendrait à réinventer le fil à couper le beurre (version durable). Mais c'est sans doute le rôle des politiques de jouer les mouches du coche, comme c'est celui des économistes de nous expliquer après coup (ex post en jargon) pourquoi ils se sont trompés.

Comme je l'ai dit, le système marche parfaitement à condition qu'on respecte la règle du jeu. Faudrait-il réinventer la banque, la monnaie, et pourquoi pas le marxisme ? Ceux qui ont pris des risques inconsidérés, l'ont fait parce qu'ils pensaient, à raison tant que ça marchait, qu'ils feraient des super-profits. Mais la conséquence était qu'ils pouvaient faire des pertes le jour où ça ne marcherait plus. Le problème est toujours une gestion optimale du capital. Si les banquiers gagnaient parce qu'ils étaient compétents, et s'ils gagnaient beaucoup, parce qu'ils étaient super-compétents et méritaient des super-bonus, quand ils perdent, c'est n'est pas parce qu'ils ne sont plus compétents, mais plutôt parce qu'ils ne l'étaient pas autant qu'ils le croyaient. Et surtout, cela signifie qu'ils se sont distribué des salaires indus (voir « L'affaire Kerviel »). Une raison est évidemment que le rendement du capital ne se mesure pas à six mois. Il n'y a pas de raison de récompenser les performances sur ce rythme, surtout en ne récompensant que les coups gagnants.

Comme je l'ai déjà dit en 2006 (voir « A quand le prochain krach immobilier »), une bulle est évidemment une illusion, parce que la valeur variable d'un bien immobilier ne change pas sa réalité. Si le prix d'un appartement double (comme cela a été le cas), on n'est pas deux fois plus riche (en nombre de pièces, par exemple). Et à la revente, on ne peut pas acheter plus qu'un autre bien immobilier semblable. C'est également vrai de tout autre bien si l'inflation est identique (dans son domaine). La valeur dépend donc uniquement de la productivité dans le secteur considéré (ex. baisse du prix des écrans plats). Un marxiste, au moins, ne devrait pas confondre valeur d'usage (consommation) et valeur d'échange (c'est-à-dire épargne). Un capitaliste non plus ne devrait pas confondre consommation et capital (épargne). Le fait que marxistes et libéraux ne s'aperçoivent pas qu'ils parlent de la même chose, et qu'ils oublient immédiatement leurs propres connaissances, est le seul problème philosophique.

Dire que seul l'État peut garantir les crédits est une interprétation marxiste abusive. Si un État ne pouvait pas faire faillite (ce qui est faux), l'ensemble (en tant que tel) des citoyens ne pourrait pas faire faillite non plus, parce qu'un État correspond bien à l'ensemble de ses citoyens. Par contre, dire que le monde (tous les citoyens du monde) peut faire faillite n'a pas de sens. L'économie est fondée sur la valeur future, comme les prêts le sont sur les revenus futurs. Une personne donnée peut ne pas avoir de revenus futurs (ou mourir). Une faillite mondiale signifierait que l'économie future n'existe pas.

Ce qui est possible est qu'un État en faillite puisse choisir de faire la guerre. Mais cela revient au final à une destruction de richesses (pour créer un ensemble plus grand, d'où l'impérialisme). Et cela se fonde aujourd'hui sur une représentation qui ne tient pas compte de la mondialisation (quasi achevée) et de l'interdépendance. Mais cette erreur est encore possible, et c'est ça qu'il faut éviter.

Le problème du risque de panique est celui que les économistes appellent « la confiance » (on comprend qu'il y ait une crise s'il faut leur faire confiance !). En particulier, il ne faut surtout pas que tout le monde retire son argent des banques en craignant que le système s'effondre, puisque c'est le meilleur moyen pour que le système s'effondre. « C'est bien la preuve que le système est fondé sur la confiance ! » C'est sûr qu'avec ce genre de prédiction les économistes ne risquent pas de se tromper (pour une fois). Mais, ils oublient de dire que c'est toujours le cas ! À n'importe quel moment, le système peut s'effondrer si on retire son argent des banques. On se demande même pourquoi les marxistes n'ont pas retiré leur argent des banques pour provoquer une crise. Feraient-ils confiance au capitalisme ?

Fin de l'Histoire

Ce n'est donc pas la peine de paniquer. Avant la prétendue crise, « l'économie réelle était saine », comme disaient les politiques. En disant cela, ils veulent dire que l'économie réelle était réelle (ce qui est bien le moins). Cela ne veut évidemment pas dire qu'il n'y avait pas de problèmes. Mais il y a toujours des problèmes. Ce n'est donc pas la peine d'en rajouter.

Évidemment, une alternative au capitalisme devrait assurer la circulation des richesses, si possible en garantissant une certaine autonomie aux citoyens. Ça tombe bien, c'est justement le rôle de la monnaie. Le problème politique (« retour du politique » oblige) qui se pose pour gérer ce dispositif révolutionnaire concerne la question d'une relative autonomie du système pour garantir quelque chose qu'on pourrait appeler par exemple « la séparation des pouvoirs » (qui reste sans doute à mieux appliquer). On pourrait appeler ça la « démocratie libérale ». Bref, à partir de dorénavant tout va donc être comme d'habitude.

Le principe de la (pseudo) crise est simple, et tout le monde le connaît. La valeur des actifs a été artificiellement gonflée, comme dans le cas de l'immobilier. Cela correspondait en fait à « l'augmentation des inégalités » au profit de ceux qui manipulaient les comptes. Évidemment, il s'agissait de capital, même si cela prenait la forme de consommation ostentatoire. Car la consommation ostentatoire (bijoux, art, immobilier...) est une forme d'accumulation déguisée.

Aujourd'hui, ce qu'on appelle « la crise » est simplement la résistance à la réduction de la valeur de ces actifs. Personne ne veut réévaluer le capital ou les revenus à la baisse. On critique la titrisation des actifs fondés sur les subprimes, mais on ne veut pas réduire la valeur des actifs réels correspondants. Et on critique simultanément l'oubli par les banques de l'économie réelle ! Une relance ou un soutien à l'économie revient ainsi à prendre des mesures comptables (équivalentes à la titrisation) pour maintenir les prix actuels des valeurs immobilières ou mobilières.

Reste à assurer une « meilleure répartition des richesses ». Vieux problème qu'on pourrait appeler « le socialisme », si on manque d'imagination. Mais comme la crise s'annonce mondiale, on pourrait en profiter pour instaurer un « nouvel ordre mondial ». Coïncidence amusante, les pays émergents ne demandent pas mieux. Évidemment, il va falloir considérer un certain nombre de nouveaux paramètres. Un premier indice : selon une déclaration récente de Jean-Paul Fitoussi, le revenu mondial moyen actuel correspond au RMI ! Heureusement que cet économiste se trompe (je compte étudier cette question une autre fois), sinon cela risque d'être un peu plus compliqué que prévu. Car dans ce cas, je te dis pas la crise !

Jacques Bolo

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