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Economie Octobre 2008

Loi de la jungle des tarifs à la SNCF

Le député Hervé Mariton (UMP), a rendu un rapport visant à traiter la question de l'opacité des tarifs de la SNCF. Mais ses propositions ne remettent pas en question la politique tarifaire. Son rapport correspond plutôt à une défense et illustration du Yield management [1]. La SNCF s'est offert un chargé de communication pour expliquer aux parlementaires cette technique, inspirée des principes tarifaires pour faciliter le remplissage des compagnies aériennes. Mais le problème était plutôt la lisibilité des tarifs qui peuvent aller du simple au triple, officiellement, pour un même trajet (hors billets gratuits ou à cinq euros et les cartes de réduction). Mais en réalité, l'écart est du simple au quadruple, voire au sextuple (pour la 1ère) :

Tarifs SNCF
(Source SNCF in Rapport d'information déposé par la commission des finances, de l'économie générale et du plan sur la politique tarifaire de la SNCF, présenté par M. Hervé Mariton)
2nde classe1ère classe
Prix minimum Prix maximumPrix minimumPrix maxi
Prem'sLoisirLoisir en Période normaleLoisir en période de pointePrem'sLoisirLoisir
Non échangeable Non remboursableÉchangeable RemboursableÉchangeable RemboursableÉchangeable RemboursableNon échangeable Non remboursableÉchangeable RemboursableÉchangeable Remboursable
Paris – Agen22 €49 €75 €87,7 €40 €64 €113,3 €
TGV : Paris –Aix en Provence22 €51 €78,2 €95,7 €40 €66 €133,3 €
Paris – Aix les Bains22 €43 €66,2 €84,6 €40 €58 €111,7 €

Ces écarts ont toujours existé à la SNCF à cause des tarifs « sociaux » : les réductions pour les familles nombreuses (depuis 1921), pensionnés de guerre (1921 et 1940), visite aux tombes pour les familles de militaires morts pour la France pendant la guerre de 1914-1918 (octobre 1921), l'abonnement de travail (1921), congés annuels (1936), promenade d'enfants (1951), abonnements d'élèves, étudiants, apprentis (1951), handicapés et leurs accompagnateurs (1955), et plus récemment, les demandeurs d'emploi, les titulaires du RMI [2]. Auxquels s'ajoutent les tarifs promotionnels : week-ends, jours fériés et vacances scolaires, les périodes, bleues ou blanches, les cartes commerciales, tarifs 12-25, Enfant+, Senior ou Découvertes. Avec le Yield management et internet, on a droit en plus aux tarifs Prem's, à la promo TGV « billets à 5 euros », aux gammes Notes, Loisir, Escapades, Pro, à l'iDTGV.

Les associations se plaignent de cette trop grande disparité, en particulier dans les TGV. Ce que le rapport justifie par « les conditions particulières de rapidité et de confort ». Mais, la SNCF a toujours travaillé à améliorer la rapidité et le confort depuis son origine. La SNCF, relayée par le rapport, se vante d'avoir un taux de remplissage supérieur avec ces tarifs, qui permettrait, selon elle, un meilleur prix pour le consommateur. Avec ce système, le tarif moyen serait de 50 euros au lieu de 42 euros actuellement.

Il est évident que le prix moyen des billets baisse si on brade certains billets pour améliorer artificiellement le taux de remplissage. Et il est tout aussi évident que certains ne pourraient pas voyager si on ne bradait pas ces billets. Mais cela signifie donc forcément que le prix normal (moyen) est beaucoup plus élevé. Il y a donc 2 marchés au lieu d'un. En fait, 3 plutôt. Le normal, les soldes de dernières minutes (vrai remplissage), et les réservations à prix bradé longtemps à l'avance. Mais pour planifier le service, les progrès de l'informatique devraient pourtant permettre de raccourcir les délais. On subodore un artifice pour gonfler le trafic.

Ces tarifs préférentiels s'apparentent à de la publicité mensongère. Car le tarif moyen normal n'est jamais affiché dans les campagnes publicitaires. Le rapport préconise d'ailleurs d'afficher un tarif de référence médian sur le billet (ceux qui payent beaucoup plus vont être contents d'en être informés !). Et le billet nominatif proposé par le rapport (quoique déjà en service), oblige tout simplement à demander leurs papiers aux voyageurs (à tous ou seulement à certains ?). Ce qui n'améliore pas la rapidité et la qualité du service.

La question plus grave est de savoir si cette formule « de remplissage » n'augmente pas artificiellement le nombre de trains sans couvrir les frais. Ce qui s'assimilerait à de la vente à perte (on parle d'ailleurs de subventions plus ou moins dissimulées de 10 milliards d'euros). Ce serait la vraie raison pour laquelle les tarifs étrangers seraient plus chers de 25% et le remplissage très inférieur, si le seul souci est le remplissage et non la rentabilité. En favorisant le trafic voyageur, on comprend aussi que le fret soit déficitaire.

De toute façon, cette conception exclusivement managériale laisse un peu songeur. On dirait que les gens prennent le train seulement parce que ce n'est pas cher ou parce qu'il y a des promotions. Au contraire, les gens prennent le train parce que c'est plus pratique et, grâce au TGV, parce que c'est plus rapide que l'avion pour aller de centre à centre. Le succès du TGV est fondé sur cette seule vraie réalité.

Un des inconvénients du Yield management est de consister à faire payer davantage un public captif. Comme le dit le rapport : « L'augmentation du prix d'un service public aux heures de pointe devrait-elle être encadrée, dans la mesure où le besoin de transport est le plus souvent inélastique car lié à des besoins d'ordre professionnel ? » Faire des cadeaux à ceux qui n'en ont pas besoin revient à faire financer la SNCF par les salariés ou les entreprises, au bénéfice des touristes ou de ceux qui ont des loisirs. C'est bien le modèle de l'avion. Mais ce n'est pas forcément celui d'un service public.

La tradition rustique de la SNCF se maintient dans la pauvre ergonomie de son site de réservation. Au cours d'un reportage télé, la responsable de la SNCF vantait sa facilité. Mais comme c'était plus compliqué que prévu, elle a abandonné avec une piètre excuse, en renvoyant le client réel à ses déboires. C'est un problème récurrent des responsables. Ils laissent ce genre de tâches à leurs subordonnés [3]. La méthode « qualité » est pourtant simple. Il suffit de se mettre à la place du client normal qu'on est censé être en démocratie. Mais ça, on ne sait pas faire dans les directions. Il est plus facile de donner des ordres à une ribambelle de subordonnés qui vous prennent entièrement en charge du matin au soir. Mais on perd ainsi tout contact avec la réalité. Quelle réalité ?

Jacques Bolo

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Voir aussi :

Notes

1. Avec des titres comme : « Le yield management à la SNCF : Une condition de sa politique de volume et de rentabilisation de la grande vitesse » ; « Le yield management n'est pas contraire au service public », le rapport n'a même pas fait semblant de se poser la question ! [Retour]

2. Comme on le sait depuis Robert de Jouvenel, les députés sont friands de nombreuses exceptions favorisant leurs diverses clientèles. [Retour]

3. Dans une autre émission, un cadre laissait à sa secrétaire le soin de programmer son agenda électronique. [Retour]

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